Orelsan, ici dans son film « Comment c’est loin »

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Pourquoi la relaxe d'Orelsan est tout sauf une victoire pour le rap français

Pour le politologue spécialiste des banlieues françaises Thomas Guénolé, la relaxe d'Orelsan jeudi 18 février représente tout sauf une victoire pour le rap. À Konbini, il explique pourquoi.

Orelsan, ici dans son film "Comment c'est loin"

Orelsan dans son film Comment c'est loin.

Mise à jour 20/02 à 16h : à la demande de Thomas Guénolé, une partie de cette interview a été supprimée.

Ça se fête. Jeudi 18 février, Orelsan, de son vrai nom Aurélien Cotentin, était relaxé dans cette vieille affaire qui lui colle au train depuis de nombreuses années désormais : il était poursuivi par plusieurs associations de défense des droits des femmes pour des textes chantés lors d'un concert au Bataclan en 2009.

Depuis le temps, les textes incriminés sont connus : "Renseigne-toi sur les pansements et les poussettes. Je peux faire un enfant et te casser le nez sur un coup de tête", extrait de "Différent" ; "J’respecte les schnecks avec un QI en déficit, celles qui encaissent jusqu’à devenir handicapées physiques" ou encore "Ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner" sur "Saint-Valentin".

En 2009, Orelsan était alors jugé coupable du délit de "provocation à la violence à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur sexe". Il était alors condamné à 1 000 euros d’amende avec sursis ainsi qu’au paiement de 1 euro symbolique à chacune des associations parties civiles.

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Or sept ans plus tard, la justice française revient sur son jugement et relaxe Orelsan... Mais à travers les mots énoncés, on perçoit à quel point le rap souffre d'une image désastreuse. Au contraire, car dans son verdict, la cour d'appel de Versailles estime que le rap est "par nature un mode d’expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée". Bigre.

Auteur de Les Jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ? (éditions Le bord de l'eau), politologue, maître de conférences à Sciences Po et spécialiste du rap, Thomas Guénolé bondit à l'énoncé du verdict : "C'est n'importe quoi, ce jugement !", s'emporte-t-il. Il nous explique pourquoi.

K | Pourquoi ce jugement vous dérange-t-il ?

Thomas Guénolé | Parce que le fait que le rap soit "par nature" un "mode d'expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent", c'est complètement faux. C'est une grossière généralisation d'une partie du rap ramenée à tout l'ensemble. Une frange "brutale, provoc' et violente" existe, mais le rap ne se limite pas à ça. On ne peut même pas considérer que ce soit sa forme majoritaire.

Les juges ne sont pas de la même génération que les auditeurs. Ils sont de celle où, entre 15 et 35 ans, on écoutait du rock. Leurs parents leur disaient alors que c'était de la musique de merde, du son pour drogués. Aujourd'hui, c'est du rap que les sexagénaires disent ça et eux, ils écoutent... du rock sur Nostalgie. L'histoire est un éternel recommencement.

Après il est faux de supposer que toute la jeunesse écoute du rap, mais il est vrai de dire que le rap fait son trou et que c'est l'un des genres les plus écoutés par les jeunes aujourd'hui [près de 40 % des 18-35 ans écoutent du rap, "au même titre que la pop ou la variété française" d'après un sondage You Gov, ndlr].

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Dans le verdict, on peut lire une phrase très intrigante : "Orelsan dépeint, sans doute à partir de ses propres tourments et errements, une jeunesse désenchantée, incomprise des adultes, en proie au mal-être, à l’angoisse d’un avenir incertain, aux frustrations, à la solitude sociale, sentimentale et sexuelle".

C'est une formulation qui part d'une bonne intention... mais qui est fausse également. Si le rap est le porte-parole dédié des frustrations de la vie quotidienne des jeunes des cités, le rap provoc' et violent n'en est qu'une branche parmi d'autres. Parce que le rap egotrip et le rap conscient, c'est pas pareil. Et puis il y a aussi, le rap bling-bling ou la trap qui n'a pas la même consistance en termes de texte parce que le support musical l'en empêche.

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Or les juges sont dans un cliché qui indique leur méconnaissance du rap. C'est déprimant de constater qu'au bout de plusieurs décennies de ce genre musical en France, on en est encore là. Ce verdict est injuste et exclut de très nombreux rappeurs dont les textes sont différents...

Quelques exemples ?

Il y en a beaucoup mais on peut citer entre autres "Lettre à la République" de Kery James, "Gens pressés" de Keny Arkana, des textes de Sinik comme "Cœur de pierre" sur la disparition de l'amour en banlieue… Voilà, les rappeurs les plus polémiques ne sont pas nécessairement les plus écoutés. Keny Arkana, Youssoupha et pas mal d'autres n'ont pas besoin d'écrire des textes misogynes pour vendre des disques.

Le verdict enfonce le clou puisqu'on peut aussi lire que la prose d'Orelsan est "le reflet du malaise d’une génération sans repère, notamment dans les relations hommes-femmes". Un commentaire ?

Tout d'abord il n'appartient pas au juge de devenir critique artistique, la cour est là pour dire si la loi a été enfreinte. Après il est incontestable que les 15-35 ans d'aujourd'hui constituent une génération sacrifiée : la situation dont nous héritons, c'est le surendettement, la quasi-faillite, la morosité... Notre génération ne vit pas dans la même représentation mentale que celle des intellectuels dominants en France, qui sont des papy boomers qui répètent en boucle leur propre déprime de gens qui vont bientôt mourir. Si nous sommes décevants pour eux, pour nous la situation qu'ils nous laissent est misérable. D'où un vrai divorce générationnel.

Alors oui, le rap est une musique de la contestation, qui sert d'expression de la révolte, de la souffrance, de la misère sociale d'une génération – comme le rock a pu l'être auparavant. Pour autant, il ne faut pas perdre de vue que c'est la génération des papy boomers qui nous a plongés dans cette morosité. Critiquer nos goûts musicaux alors que c'est de "leur" faute si on écoute de la musique contestataire, c'est quand même gonflé.

Par Théo Chapuis, publié le 19/02/2016

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