Par Sophie Laroche

Avec leur rap vagabond, tantôt comique ou sombre, tantôt nerveux ou planant, Caballero & JeanJass se sont fait un nom sur lequel il faut mettre du respect. À l’occasion de la sortie de Double Hélice 2, on a rencontré le duo afin d’évoquer avec eux leur parcours, leurs influences et leur amour de la cuisine. 

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© KevinJordan

Barbe épaisse, cheveux courts et grillz pour l’un - visage rasé, crinière frisée et lunettes de soleil rondes pour l’autre, les deux jeunes Belges sont complémentaires jusque dans leur style. Avec leurs gabarits opposés, leurs looks si marqués, et leur humour sans pareil, Caballero et JeanJass ont tout de personnages de séries ou de dessins animés. Il n’est pas difficile, d’ailleurs, de les imaginer incarner deux complices un peu perchés qui mènent des aventures extraordinaires entre musique, weed et food. La pochette de leur premier EP était d’ailleurs une illustration des deux rappeurs en ours que l’on peut interpréter comme une façon de renforcer leurs personnages mais aussi comme un clin d’œil à Kanye West (lui qui affichait des ours sur ses pochettes). Car la vraie connivence du duo se trouve dans la musique. Jamais sans leur weed et leurs polos Ralph Lauren, c’est dans le rap, sa pratique, ses codes et son lifestyle, que les deux Belges se sont trouvés il y a six ans de cela.

Aujourd’hui, les deux rappeurs sortent leur deuxième projet en commun, Double Hélice 2, fatale suite de Double Hélice mais aussi prolongement et ajustement de ce premier EP. Plus long que le précédent, il incarne la dynamique de diversification du duo qui explore des territoires plus larges tant dans ses productions, que ses thèmes d’écriture. On les a donc rencontrés pour évoquer ensemble ce tournant dans leur carrière et dans le rap, abordant ensemble leur parcours, leurs influences ainsi que leur amour de la cuisine.

"JJ/CABA c’est la base"

"T’as les poissons qui suivent le courant. Ceux qui sont totalement à contre-courant et ceux qui ne savent pas très bien où aller, comme nous. On est la troisième case", m’expliquent-ils. Si Caballero et JeanJass font parler d’eux, c’est peut-être car ils font figure d’exception dans le monde du rap francophone. Tout d’abord, ils forment un duo de rappeurs, à une époque où les formats à deux sont limités. De plus, si les artistes commencent souvent en groupe avant de développer une carrière solo, eux se sont d’abord construits individuellement avant de travailler ensemble. C’est bien pour ça qu’ils n’ont pas de nom de groupe, mais opèrent sous l’alliance Caballero et JeanJass.

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JeanJass. ©KevinJordan

En effet, avant de s’unir pour le meilleur du rap et de la weed, les deux Belges ont roulé leur bosse individuellement (et en groupe) pendant dix ans. Membre du groupe Les Corbeaux (qui comprend aussi Ysha), Caballero sort son premier projet, Laisse moi faire, en 2011. C’est à cette période que les deux hommes se rencontrent, alors que JeanJass fait lui partie du groupe Exodarap.

"On se connaît depuis 2011. On s’est rencontrés à la radio, via mon cousin (celui de JeanJass) qui est aussi rappeur à Bruxelles. Caballero avait son équipe, j’avais la mienne, on est restés en contact, on a continué à faire du son ensemble mais épisodiquement. Moi, je l’invitais sur les projets de mon groupe, les projets solo."

S’en suit un enchaînement de rencontres entre la France, la Belgique mais aussi la Suisse (avec Di-Meh). Contacté par Georgio puis Lomepal, Caballero inaugure les premières collaborations et sort notamment le projet Le singe fume sa cigarette, avec Lomepal et Hologram Lo. "Moi, j’ai rencontré tous ces Français via Caba", explique JeanJass qui depuis, a notamment produit des sons pour Lomepal. Caballero a, par la suite, travaillé avec des membres de L’Entourage comme Deen Burgigo ou Alpha Wann qu’il a backé. "C’est un peu la même génération, un peu la même technique, on était tous très motivés aussi."

La première grosse collaboration des deux Belges date quant à elle de 2014 et du premier projet commercialisé de Caballero, Le pont de la reine, dont JeanJass a produit la moitié des morceaux. Pour les voir partager le micro, il a fallu attendre 2016 et leur EP Double Hélice.

"Il y a à peu près deux ans, on a fait le premier projet de Double Hélice qui est 'Yessaï'. On s’est dit que le truc était chaud et qu’on devrait peut-être en faire plus et c’est comme ça qu’a commencé la collaboration."

"Bruxelles, c’est le Queensbridge"

Pour ce nouveau projet, les deux Belges sont passés à la vitesse supérieure puisqu’ils n’auront mis qu’une année pour élaborer les seize titres qui composent Double Hélice 2.

"Vu que c’est la première année qu’on tourne autant ensemble, on a pu travailler pas mal pendant les trajets, les soundchecks et dans les hôtels sombres dans lesquels nous avons logé. On a pris du temps pour créer des choses, mettre nos idées en commun. Après la bonne réception de Double Hélice, on a eu cet élan de motivation pour le deuxième, c’est pour ça qu’on a charbonné comme il fallait."

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Caballero. ©KevinJordan

Un projet qui porte des influences worldwide. Respectivement de Bruxelles, aka BX, et de Charleroi aka Charlouz, Caballero et JeanJass, qui ont commencé par le boom-bap se laissent inspirer par les productions actuelles parsemant (comme le parmesan, qui prend une grande place dans leur vie) ad-libs, et acronymes ("TMTC", "SVP", "FDP") sur leur Double Hélice 2. Si les deux rappeurs font plusieurs fois référence à la Grosse Pomme dans leurs morceaux, elle n’est plus leur inspiration première puisqu’ils font la part belle à leur Belgique natale invitant un casting 100 % BX en featuring sur l’album. Ainsi, on a le plaisir d’entendre Romeo Elvis, sa sœur Angèle ainsi que Seven sur trois des pistes de ce seize titres. Caballero et JeanJass voient donc plus loin et plus large sans délaisser leurs origines.

"Il n’y a pas que NYC dans le style. On va chercher et prendre dans chaque style ou dans chaque zone du monde que ce soit en Suisse, au Canada, à LA ou dans le sud d’Atlanta."

Ainsi, si la ligne directrice de l’album reste trap, avec des bangers comme "Sur mon nom" ou "On est haut", les deux rappeurs explorent différentes sonorités comme le reggae ("SVP"), mais aussi l’opposition des atmosphères passant de sons très planants ("Voler") à des sons plus nerveux ou sauvages ("La base"). 

"Aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de règles. Avant, c’était très facile d’opposer le boom-bap et la trap, l’old school et new school. Aujourd’hui, tout se mélange et c’est tant mieux."

Autre nouveauté qui fait tout autant figure d’exploration géographique, artistique que personnelle, c’est l’usage de l’espagnol sur le morceau "Un endroit sûr". Si on a l’habitude d’entendre la langue de Cervantes dans le rap français à coups de "chico, chica", les couplets rappés se font rares. L’initiative de Caballero, d’origine espagnole, est donc aussi étonnante que rafraîchissante.

"Rapper en espagnol, c’est un bon conseil que mes copains et mon entourage m’ont donné. Je vais continuer là-dessus. C’est tout un monde à explorer."

Entre parmesan et egotrip

Et l’exploration ne s’arrête pas là. Après le premier projet que constituait Double Hélice, ce deuxième volet fait quelque part figure d’ajustement. Le long des huit morceaux de leur première collaboration, les deux rappeurs avaient fait de l’egotrip leur signature. Cependant, au milieu de leurs tirades drôles, décalées et efficaces, Caballero et JeanJass distillaient déjà des éléments de réflexions plus sombres comme dans "Oh merde". Une démarche qu’ils ont voulu creuser sur Double Hélice 2, le temps de trois morceaux ("Voler", "Match Retour" et "Un endroit sûr") donnant un ton plus obscur à leur plume ("Le monde est comme une chanson triste que j’écoute avec les yeux", "Match Retour"). JeanJass explique :

"Dans Double Hélice, je trouvais justement qu’on aurait pu creuser un peu plus. C’est ce qu’on a réussi à faire dans le deuxième projet. C’est un peu plus équilibré, c’est pas juste du turn up, de l’entertainment. Ces trois morceaux apportent un équilibre un peu émotionnel, je pense."

Pour Caballero : "C’est une partie de nous et on doit l’exprimer d’une certaine manière. Après on s’oblige pas, ça vient naturellement encore une fois. C’est un côté de la musique rap qu’on aime et qu’on met en avant aussi, même si c’est pas la couleur principale en 2017."

La plume des deux rappeurs s’est donc étoffée mais il reste des thèmes chers à leur cœur que l’egotrip leur permet d’aborder. "L’egotrip, c’est ce qui te met moins de barrières. Pour un artiste, c’est ce qu’il y a de plus agréable car tu n’as pas à suivre de règle, tu gagnes en liberté." Une liberté qui permet notamment de pouvoir parler de sole meunière, sans pression, au détour d’une phrase. Car la cuisine prend une place toute particulière dans le rap et le cœur des deux Belges aux origines méditerranéennes. "La bouffe, c’est la vie", me disent-ils d’ailleurs avant de me proposer de cuisiner une paella au riz noir.

Tout comme la weed. Pas très original, me direz-vous. Si ce n’est qu’ils la cuisinent et y consacrent une émission sur YouTube : "High et fines herbes." Au programme, création de pizza et chicken tenders à la beuh. Une activité qui leur vaut même des articles improbables dans Paris Match"Au final, on est super contents car ça fait plein de vues. Paris Match m’a appelé, t’imagines. Ça fait 10 ans que je fais du rap et fallait que je fasse une émission où je suis à moitié déf' en train de manger une pizza pour que Paris Match m’appelle, c’est qu’on a réussi." Un constat de réussite qu’on valide aussi de notre côté. 

Le deuxième projet de Caballero & JeanJass, Double Hélice 2, est sorti le 12 mai dernier.