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On a décrypté "This is America", le dernier clip viral et symbolique de Childish Gambino

"This is America" de Childish Gambino est une critique aussi brillante que brutale de notre société moderne.

Kanye West disait de Donald Glover qu’il était comme lui, un "libre penseur". Mais pendant que l’un flirte avec Donald Trump et multiplie les dérapages médiatiques, l’autre vient sans aucun doute de signer l’un des clips, voire le clip, de l’année.

C’est un fait : avec "This is America" et sa vidéo coup de poing, sanglante et résolument engagée, Childish Gambino, en plus d’avoir fait trembler l’Amérique, a mis tout le monde d’accord et le titre totalise déjà plus d’un million de vues en 24 heures.

En grand artiste, il dénonce avec habileté le contraste qui existe entre la perception du traitement des Afro-Américains aux États-Unis et la réalité de leur quotidien. Il souligne également comment la pop culture a normalisé la superficialité et la violence.

Si les spectateurs ont été subjugués par le surréalisme et la violence des images, beaucoup sont passés à côté d’une flopée de petits détails et de références implicites qui, grâce à l’aide de Sherrie Silver à la chorégraphie et d'Hiro Murai à la réalisation, mettent en lumière le génie incontestable d’un artiste aux multiples casquettes.

Le père de Trayvon Martin assassiné ?

Qui n’a pas été surpris par l’assassinat froid et brutal d’un guitariste noir assis sur sa chaise en train de jouer de son instrument ? Beaucoup sur Twitter ont pensé qu’il s’agissait de Tracy Martin, le père de Trayvon Martin, le jeune Afro-Américain abattu en 2012 par George Zimmerman, mais il n’en est rien. La première victime du rappeur est en fait Calvin the II, un musicien natif de Détroit basé à Los Angeles.

De nombreux caméos

Les ouïes les plus fines auront sûrement décelé les nombreuses apparitions d’autres artistes sur le titre. S’ils ne sont pas présentés comme des invités, différents musiciens ont mis la main à la pâte sur le morceau : Young Thug, Chance The Rapper, Blocboy JB, Offset, Quavo, Slim Jxmmi et 21 Savage. Tous ont signé quelques ad-libs accrocheurs.

Néanmoins, une apparition est passée quasi inaperçue : celle de la chanteuse SZA. Pendant que tout le monde a les yeux rivés sur le bourreau, l’artiste du label TDE se paye en effet une petite apparition à l’image. Elle ne pose pas sa voix, contrairement à ses homologues, mais signe un discret caméo en fin de vidéo.

This is America

Une publication partagée par SZA (@sza) le

En attendant une potentielle collaboration sur l’ultime album du rappeur, on la voit assise sur une voiture visiblement tout droit sortie des années 1980-1990. Encore une fois, le choix des voitures montrées à l’image est loin d’être anodin puisque le modèle dans lequel a été assassiné Philando Castile par un agent de police en août 2016 était une Oldsmobile de 1997.

Quand les armes ont plus de valeur que la vie humaine

Impensable, n’est-ce pas ? Pourtant, c’est ce que Childish Gambino a souhaité montrer. Quand le guitariste se fait sauvagement exécuter, un contraste est visible à l’écran. D’un côté, une arme soigneusement rangée et nettoyée avec un chiffon rouge, de l’autre, le corps sans vie d’un Afro-Américain traîné à terre. Traiter avec plus de respect un flingue qu’un être humain… Oui, nous sommes bien en 2018. La NRA, puissant lobby pro-armes à feu aux États-Unis, aime ça.

La symbolique de la chorale

C’est sans doute le moment le plus troublant de la vidéo. Une troupe de gospel chante joyeusement mais, dans la seconde qui suit, va tomber sous une pluie de balles. Une scène atroce pendant laquelle les autres protagonistes de la vidéo vont pourtant continuer à danser avec le sourire comme si rien ne s’était passé.

Outre le fait de symboliser la foi religieuse des Afro-Américains, la chorale de gospel décimée fait une nouvelle fois écho à un fait d’actualité marquant de ces dernières années. En 2015, en Caroline du Sud, neuf fidèles de l’église épiscopale méthodiste africaine Emanuel de Charleston sont tués par un jeune extrémiste et suprémaciste blanc armé.

Dans le clip de "This is America", la joie affichée des dix chanteur·euse·s brutalement abattu·e·s est en opposition avec l’indifférence la plus totale du bourreau Childish Gambino, qui n’en finit plus de se salir les mains. Dylann Roof, l’auteur du bain de sang de Charleston, n’avait lui non plus jamais exprimé de regrets après son geste et voulait provoquer une guerre raciale. Il a été condamné à mort.

La danse comme métaphore lourde de sens

La gestuelle de Childish Gambino a de quoi surprendre. Sur Twitter, certains ont supposé qu’il s’agissait d’une référence à l’ère des lois Jim Crow, une série d’arrêtés et de règlements promulgués dans les États du sud des États-Unis entre 1876 et 1964, soit à l’époque de la ségrégation raciale. Les affiches de ces politiques représentaient régulièrement des caricatures racistes de Noirs faîtes par des Blancs.

Autre interprétation, les mimiques volontairement surjouées de l’artiste dénonceraient le fait que la pop culture a transformé les Afro-Américains en caricatures d’eux-mêmes (lui compris) en les poussant à jouer un rôle. Celui de se cantonner volontairement à des performances stéréotypées typiquement "black" pour gagner de l’argent. "Grandma told me, get your money/(Black man) get your money", scande-t-il dans son morceau.

Aussi, il y a de plus en plus d’activité au second plan du clip. On voit des émeutes éclater et des voitures brûler. Pourtant, au même moment, Childish Gambino et un groupe d’enfants dansent joyeusement. La chorégraphie n’a évidemment pas été choisie au hasard. Vous êtes peut-être d’ailleurs déjà tombés sur des vidéos virales montrant des gens danser le "Gwara Gwara", une danse venue d’Afrique du Sud.

Ici, pas besoin de faire un dessin, la métaphore est claire. Danser dans un chaos social illustre habilement l’indifférence du gouvernement des États-Unis face aux injustices et aux violences raciales dont sont victimes ces minorités, particulièrement noires américaines.

Par ailleurs, la joie des danseurs en contraste avec le chaos ambiant peut aussi être interprétée comme un moyen pour les personnes discriminées de s’évader dans l’insouciance face à l’indifférence du monde et de la classe politique.

"My smartphone is watching you"

Durant quelques secondes pendant la vidéo, on aperçoit un groupe d’enfants masqués sur un balcon. Tous sont en train de filmer la scène. Là encore, ce plan n’a rien d’anodin et a même plusieurs significations très importantes. Tout d’abord, la référence au cas tragique de Stephon Clark est évidente.

Pour rappel, il y a quelques mois, cet Afro-Américain de 22 ans avait été tué par la police dans son propre jardin. La raison ? Les policiers le pensaient armé alors qu’il tenait simplement son téléphone portable. Ceci est explicité directement par Glover dans ses paroles. Au moment du panoramique, ses mots sont les suivants : "C’est un téléphone et non une arme."

Par ailleurs, l’utilisation des portables pour filmer la scène fait écho aux nombreuses fois où ils ont été utilisés pour filmer les bavures et les violences policières envers les Afro-Américains. Ce plan dénonce également un acte caractéristique de notre société moderne : celui de filmer une scène violente puis de la diffuser sur les réseaux sociaux pour faire le buzz.

Le cheval blanc, symbole biblique

Ce symbole-là, il faut s’accrocher pour le voir. Lors d’une scène de danse, on peut voir, en arrière-plan, un cavalier encapuchonné sur son cheval blanc. Un possible clin d’œil aux cavaliers de l’Apocalypse du sixième chapitre du livre de l’Apocalypse du Nouveau Testament.

D’après les écritures, ces cavaliers, lorsqu’ils chevauchent leur monture telle la mort, inaugureraient le commencement de la fin du monde. Tout ça, bien sûr, se passe à l’insu de tous. Le message est clair : la fin du monde est proche, mais personne ne la voit venir. La cause ? La police, évidemment, puisque l’on aperçoit une voiture de police à gauche du cadre.

La théorie du "lieu submergé"

Enfin, pour clôturer ce clip en beauté, la scène finale montre un Donald Glover effrayé, en train de se faire pourchasser par des Blancs. Une référence explicite à Get Out, le film de Jordan Peele (dont la chanson "Redbone" de Childish Gambino figurait d’ailleurs dans la bande originale).

En terminant sa vidéo de cette façon, l'artiste souligne habilement la problématique globale de notre société. Nous avons parfaitement conscience des problèmes de notre monde et des violences dont sont victimes les Afro-Américains, mais nous ne mettons rien en œuvre pour y faire face. Mauvais sens des priorités ou véritable impuissance ? Telle est la question.

Dans un tweet, Kanye West a, comme beaucoup d’entre nous, validé la démarche de l’artiste. Et puisque nous les comparions en début d’article, force est de constater que l’un nous fait énormément de bien à l’heure où l’autre continue de sombrer au nom de la libre-pensée. Nous sommes en droit de nous demander qui est le véritable génie.

Celui qui l’affirme en chantant des "poopy di scoop scoop diddy whoop" ou celui qui le prouve, sans un mot, si ce n’est au travers de son expression artistique ? Les plus cyniques diront que Gambino se sert justement des codes de la pop culture qu’il dénonce pour faire son beurre (être viral, volontairement choquant, monétiser la mort des Afro-Américains).

Porter ce jugement serait plutôt réducteur. La seule chose que l’on pourrait reprocher à Childish Gambino après cette vidéo, c’est qu’il constate les dégâts sans réellement proposer de solution. Mais le clip magistral de "This Is America" est sorti il y a quelques jours à peine et il reste sans doute d’autres mystères à percer.

Pour cela, il ne vous reste plus qu’à utiliser le bouton replay sans modération. Une partie de plaisir que d’admirer encore et encore le travail d’orfèvre de Childish Gambino.

Par Jérémie Léger, publié le 08/05/2018

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