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Nicolas Winding Refn et Liv Corfixen : interview d'un couple au bord de la crise de ciné

Publié le

par Louis Lepron

Un docu original qui voit une femme de cinéaste filmer son mari de réalisateur. Vous l'avez ? À l'occasion de la sortie de My Life Directed by Nicolas Winding Refn, on a rencontré un couple de cinéma pas comme les autres. 

Nicolas Winding Refn, au fond du trou.

"Derrière chaque grand homme se cache une femme." Bon. On n'est plus dans les années 1820 à lire du Gabriel-Marie Legouvé, mais suivons la formule et convenons que derrière Nicolas Winding Refn, cinéaste danois principalement reconnu par le public pour avoir pondu Drive, on trouve Liv Corfixen. Soit sa femme. Une actrice qu'il a rencontrée il y a près de vingt ans et avec qui il a eu deux enfants.  Voilà pour le cadre marital. Posons un autre cadre, plus original.

En janvier 2012, alors qu'elle est embarquée à Bangkok, lieu de tournage central d'Only God Forgives, Liv Corfixen décide de prendre une caméra. Elle a besoin de filmer. De capturer les recoins des processus de production mis en place par NWR pour ce film avec Ryan Gosling comme les recoins des pensées de Nicolas, mari à la ville, cinéaste plombé par le doute après les jours de tournage, se morfondant sur les critiques de cinéma après sa projection au Festival de Cannes.

De par son originalité – une femme capturant les moments publics comme intimes d'un cinéaste qui doit donner une suite à son premier grand succès international (Drive) –, le projet devient un documentaire intitulé avec une pointe d'humour My Life Directed by Nicolas Winding Refn.

Après l'avoir visionné, on a retrouvé le couple Liv Corfixen-Nicolas Winding Refn dans un hôtel de Paris alors que, hasard du calendrier, The Neon Demon, nouveau film du réalisateur danois, sera présenté dans deux semaines à Cannes.

Konbini | Première question, Liv, pourquoi est-ce que vous souhaitiez commencer le tournage à Bangkok ? Est-ce que vous aviez une idée en tête ?

Liv Corfixen | Non, pas vraiment. Je ne savais pas quoi faire à Bangkok, mais j'avais peur de m'ennuyer pendant ces six mois. Comme une femme au foyer. Donc l'idée est venue de faire le making-of. Et je me suis rendu compte assez vite que ce serait plus intéressant de faire un véritable documentaire qu'un making-of. Ça a donc évolué dès le début.

Est-ce que vous aviez en tête que le résultat irait plus loin qu'un making-of ordinaire retranscrivant simplement le tournage et le montage d'un film ? 

Liv | Oui, c'est devenu plus personnel. Je me suis rendu compte de la raison pour laquelle je filmais. Et que c'était plus intéressant, que je pouvais dresser un portrait personnel de Nicolas. C'était un avantage.

Et Nicolas, comment avez-vous vécu le fait d'être filmé ? 

Nicolas Winding Refn | Oui, bien sûr, c'est différent. D'autant plus quand c'est Liv qui filme. Si quelqu'un d'autre venait me filmer sur le plateau, je pourrais toujours me débrouiller. Mais là, c'est différent. Je ne pouvais rien cacher. C'était un peu comme si je me montrais à poil. Mais ensuite, je me suis rendu compte que le film parlait moins de moi que d'elle.

Certes, on est coincés à Bangkok – un drôle d'endroit – pour tourner un film qui se déroule là-bas. Et on va documenter le tournage de ce film. Mais le film ne parle pas vraiment de ça. Il s'agit plutôt de ce qui se passe entre nous, en quelque sorte. Le projet a changé de nature.

Pour vous, y a-t-il une conclusion à ce documentaire ? Est-ce que vous avez tous les deux appris quelque chose à propos de vous-même comme de votre prochain ? 

Liv | Je ne pense pas qu'on s'en soit rendu compte au début. C'est arrivé plus tard. Je me disais que je jamais je ne referai de film sur Nicolas. Mais maintenant, je me pose la question. Peut-être que je devrais le faire.

À nouveau pendant un tournage ?

Liv | Oui, peut-être, on verra, je ne sais pas. Peut-être un sequel [rires].

Nicolas, est-ce que vous avez eu peur, quand Liv vous filmait, de montrer une facette trop intime ? 

Nicolas | Non. C'était en réalité vraiment thérapeutique, parce que parfois c'est facile de raconter ses problèmes, mais les raconter à tout le monde, plutôt qu'à une ou deux personnes, c'est différent. Là, c'est inévitable. Et moi, je ne me vois jamais vraiment comme ça.

En tant que réalisateur, on ne peut pas faire preuve de faiblesse. Mais encore une fois, je n'ai vu ce film qu'une fois, avec Liv. Et je me suis dit : "Mon Dieu, elle ne sait pas quoi faire de sa vie, et elle ne sait pas si elle veut être avec moi ou non." Elle va voir Jodorowsky [le cinéaste Alejandro Jodorowsky, ndlr] et lui dit "aide-moi". Mais ensuite il lui dit de divorcer. C'est ce qui fait que ce documentaire est très différent des autres. Ce sont plus des scènes de la vie conjugales. Ça a commencé comme un projet sur un film que je réalisais. Mais ce n'était intéressant pour aucun des deux. Ça parle plus du type de vie que l'on mène. Je pense que voir ce documentaire a été une super thérapie de couple.

Quand vous avez vu la scène dans laquelle Jodorowsky conseille à votre femme de divorcer, vous avez été surpris ? 

Nicolas | Ce qui m'a surpris, c'est qu'elle lui pose la question.

Liv | Je ne lui ai pas vraiment demandé. C'est lui qui l'a dit. Je savais ce qui allait arriver, parce que c'était comme ça que je me sentais à l'intérieur. S'il sait lire ce genre de signes, c'est ce qu'il devait dire, que c'était ce qu'il fallait faire si je voulais me libérer de ce genre de vie... Parce que la carrière de Nicolas est tellement énorme. Elle contrôle notre vie, d'une certaine manière.

Maintenant on travaille beaucoup plus en équipe, pour que ça marche. Mais avant, on n'avait pas les finances pour que la famille puisse le suivre sur le tournage. Nicolas est obligé de voyager, de réaliser des films, ne serait-ce que pour ramener de l'argent. Maintenant, on n'a plus de choix.

Et pour votre dernier film, The Neon Demon, vous avez collaboré, vous étiez plus proches l'un de l'autre ?

Nicolas | Nous avons toujours été proches, mais sur les derniers films... ça a changé. Depuis Drive, on s'est mis à collaborer de plus en plus. Mais les autres films...

Liv | Et j'ai plus travaillé sur le montage.

Nicolas | Oui, parce qu'on a monté à la maison.

Liv | Alors qu'avant il était absent. Quand Drive est arrivé, ça a été si dur pour nous qu'on a décidé d'aller vivre à Bangkok. Être ensemble cette fois-ci. Mais une fois à Bangkok, on s'est dit : "Merde, mais qu'est-ce qu'on vient de faire ?" Et c'est là que j'ai pris la caméra.

Nicolas | Et pour The Neon Demon on est allés vivre à Los Angeles.

Vous n'avez pas réalisé un documentaire sur le tournage de The Neon Demon ?

Liv | Non [rires].

Vous êtes proche de Nicolas depuis vingt ans, comment voyez vous son évolution artistique, dans ses films ?

Nicolas | Tu peux être honnête. [Vers nous] Elle n'aime pas tous mes films.

Liv | Et voilà... c'est reparti. Si, j'aime tous tes films. Mais, ils ont tellement changé. C'est parce qu'il ne veut pas se répéter, il fait quelque chose de nouveau à chaque fois. Il se défie. Chaque film doit être complètement différent du précédent. Je pense que tu as beaucoup évolué dans ta façon de réaliser.

Nicolas | En bien ou en mal ?

Liv | Pas en mal, c'est sûr. Mais j'aime aussi beaucoup tes premiers films.

Est-ce que ça a un rapport avec le fait que dans The Neon Demon, la plupart des rôles importants soient des femmes ? Les femmes semblent prendre progressivement une place de choix dans vos films... Par exemple, le personne de la mère joue un rôle essentiel dans Only God Forgives, peut-être plus que les personnages féminins de Drive. Est-ce que vous pensez que le documentaire a joué dans cette évolution ?

Liv | Non, pas vraiment. J'ai dit à Nicolas : "Pourquoi tu ne fais pas un film qui parle de femmes ?" Je lui ai dit il y a des années de cela : "Si tu veux faire quelque chose de différent, fais un film sur les femmes."

Nicolas | C'est ce que tu as dit à propos du Guerrier silencieux : "Mais il n'y a aucune femme dans ce film !"

Liv | Oui, c'est vrai : "Où sont les femmes ?"

Nicolas | C'est ce qui fait d'elle quelqu'un d'intéressant.

Liv | Si tu veux que les femmes aillent voir tes films, il faut que tu en mettes dans tes films.

Donc c'est une stratégie de votre part, d'avoir mis des femmes dans The Neon Demon ?

Nicolas | Non. Je me suis plutôt dit que j'allais faire ce film sur les femmes et qu'on verrait ensuite.

Dans le documentaire, vous expliquez beaucoup que vous vouliez éviter à tout prix de faire un Drive 2. Il y avait une pression. 

Nicolas | Absolument. C'est comme quand Lou Reed a fait Transformer. Il a ensuite fait Metal Music Machine pour détruire toutes les attentes des gens après Transformer, qui a été un album rock intouchable, dès sa sortie. Parfois, il faut se détacher de tout ce qui marche, même si c'est douloureux, mais il faut le faire pour pouvoir proposer quelque chose de différent. Sinon, on se répète. C'est une phase nécessaire.

Derrière la caméra, Liv Corfixen.

Qu'est-ce que vous avez appris de Drive ?

Nicolas | Avant Drive, je n'avais jamais connu ce genre de succès financier. Ça m'a ouvert des portes dans le monde de la pub, par exemple. Mais j'aurais pu tomber dans le piège de refaire un autre Drive. Drive 4, Drive 5, Drive 6. Je ne voulais pas faire quelque chose de répétitif et c'est comme ça que j'ai eu envie de faire The Neon Demon.

Par exemple, chez nous, il n'y a a aucune affiche ou aucun prix des films que j'ai réalisés. Tout est dans la cave. Je n'ai pas besoin d'objets qui me rappellent que j'ai eu du succès. Je considère chaque film que je fais comme s'il devait être le dernier. Si c'est le dernier, je veux faire quelque chose de nouveau.

Dans le documentaire, vous êtes déprimé après les jours de tournage d'Only God Forgives. Est-ce que vous vivez ça à chaque film ?

Nicolas | Oui.

Liv | Il est très chiant quand il est dans ces moments. C'est dur d'assister à ça aussi. C'est pour ça que c'est très drôle quand notre fille dit, le jour de la projection à Cannes : "Mais ce n'est qu'un film !" Si tu prends du recul sur la chose, ça n'est qu'un film, mais c'est aussi la vie de Nicolas. C'est tout pour lui.

Nicolas | Tais-toi [rires].

Liv | Il est comme ça presque à chaque fois. Ça varie selon les films. Mais en général, il est obsédé.

Le documentaire montre les deux visages de Nicolas. C'est comme s'il portait un masque pendant le tournage. Heureux et confiant. 

Liv | Je pense être la seule personne à qui il montre sa vulnérabilité. Ce n'est pas comme ça tout le temps, c'est quand il se pose plein de question. Sur le tournage, il est très…

Nicolas | Très bon…

Liv | Très doué dans ce qu'il fait.

Nicolas | C'est quand je rentre à la maison que ça devient difficile.

Liv | C'est quand il s'assoit et qu'il repense à tout ça que, là, il se dit que c'est un échec. Je suis la seule à qui il peut le dire.

C'est un équilibre entre confiance et doute.

Nicolas | Oui, on aime, on déteste, on aime, on déteste. On déteste, on déteste, on aime, on aime. Et tout ça en permanence.

Et vous lisez en permanence les critiques de la presse sur vos films ? On vous voit à Cannes, lisant des critiques très négatives.

Nicolas | Oui, il y a quelque chose de très agréable statistiquement à lire les réactions très violentes des gens parce que vous vous dites : "Ouais, mais j'ai fait un film exactement comme je le voulais." On s'en fiche un peu de ce que disent les gens. Quelque part, c'est un peu masochiste. Mais vous aimez la critique et ensuite vous vous en lavez les mains et vous vous dites : "Non !" On entre et on sort de cet état.

Cette critique que je lis quand Liv me filme est d'un journaliste d'un site Internet de Hollywood. Je l'ai croisé à une fête là-bas. Il m'a dit : "Je viens de voir le documentaire, c'est génial." Et je lui ai répondu : "Oui, et vous êtes dedans." C'était tellement ironique.

Liv, pendant le tournage et le montage du documentaire, est-ce que vous avez regardé des productions du même type, comme celui de la fille de Kubrick sur le plateau de Shining ?

Liv | Non, je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu Heart of Darkness [Aux cœurs des ténèbres : l'apocalypse d'un metteur en scène, ndlr], pendant que je filmais. C'est un super film, mais je ne voulais pas documenter que le tournage, je voulais faire quelque chose de plus personnel. Je n'ai pas été influencé par ce film. Je voulais faire un film personnel avec des aspects poétiques. Pas un film où je disais à quel point Nicolas est un réalisateur fantastique, et où les gens interviewés expliquent à quel point c'est un génie. Je voulais montrer les turbulences. Combien c'est difficile de vivre avec un artiste.

Nicolas, est-ce que vous êtes stressé par Cannes ? Vous y présentez votre prochain film : est-ce que c'est pareil que pour Only God Forgives ?

Nicolas | Non, parce qu'il n'y a pas les mêmes attentes. Personne ne sait à quel film s'attendre.

Est-ce qu'il va y avoir du sang et des couleurs vives ?

Nicolas | Je ne sais pas, il faut le voir pour savoir. Peut-être.

On l'a justement vu ce matin.

Nicolas | Et alors, ça vous a plu ?

Il faut qu'on le digère. Mais une dernière question : Liv, comment décririez-vous Nicolas en un mot ?

Liv |  Il est très...

Nicolas | Aimant ?

Liv | Oui, mais il est très humble et généreux. Il est très différent de son image dans les médias. À la maison, c'est quelqu'un de très doux et attentionné. Très sympa.

Nicolas | Je suis très sympa. C'est le mot.

Liv | Oui. C'est un mec sympa.

Propos recueillis par Louis Lepron et Charles Carrot, traduit par Dario 

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