Par Lucille Bion

Ils sont jeunes, viennent d’un peu partout et vont prendre la relève du cinéma français. Après Finnegan Oldfield, Stéfi Celma, Rod Paradot et Déborah François, Corentin Fila nous enivre de poésie dans ce nouvel épisode de la "NEW WAVE".

Il déteste Molière, mais a du Shakespeare tatoué sur le bras. C’est d’ailleurs après avoir vu une pièce de théâtre, que Corentin Fila a lâché le mannequinat et la fac pour devenir acteur. Quelques années plus tard, il a été découvert par le grand public dans Quand on a 17 ans, d’André Téchiné (2016).

Sur le plateau du tournage, il s’est lié d’amitié avec son partenaire de jeu Kacey Mottet-Klein, qu’il n’a plus jamais quitté. Ils ont même été nommés tous les deux aux César, pour le même film, dans la catégorie "Meilleur espoir masculin". Il a été absent des écrans pendant un an, mais il revient ici avec "L’Enfant seul", un texte poétique d’Oxmo Puccino, dans une performance marquante :

Konbini | As-tu des surnoms ?

Corentin Fila | "Enculé" [rires]. Non, c’est "Coco"… qui n’a rien à voir avec la cocaïne : c’est juste le diminutif de Corentin. Sinon "Co", que je n’aime pas du tout, mais comme ce sont des gens cool qui l’utilisent, ça va.

T’as quel âge ?

29.

Quelles sont tes origines ?

Je suis né à Paris. Mon père est originaire du Congo-Brazzaville et ma mère est française.

Ils bossent dans le cinéma ?

Ma mère est institutrice, mais elle n’est sortie qu’avec des artistes – des peintres ou musiciens… Mon père, c’est David-Pierre Fila. Il est réal' et fait surtout des documentaires. Il a gagné le prix Fespaco, à Ouagadougou au Burkina Faso. Je n’ai jamais vu ses films. Il se trouve que je ne le vois plus ces dernières années.

Quand j’ai commencé le théâtre, je ne le voyais déjà plus. Je n’ai pas du tout l’impression d’avoir fait comme lui, mais c’est évident : je suis empreint d’un truc. Quand j’étais petit, j’avais dans mon salon un peu toute la diaspora du cinéma et de la musique africains. Je me souviens qu’il parlait de manière très engagée… Il voulait refaire le monde.

Et quand tu es devenu comédien, vous n’avez pas cherché à vous recontacter ?

Il m’a juste envoyé un texto quand j’étais aux César.

Avant, je n’en parlais pas beaucoup. Mais un jour, j’ai fait une interview téléphonique, peinard en caleçon dans mon lit : je rigolais de ouf avec la journaliste. À la fin, elle m’a fait croire qu’on était en off et m’a posé des questions sur mon père, auxquels j’ai bien évidemment répondu. Sauf que tout a été publié…

Depuis que le mal est fait, entre guillemets, j’en parle librement. Je veux qu’il sache que je l’aime.

Yes, le message est passé. Et sinon, niveau études, t’es comment ?

J’ai fait un bac ES et je suis allé en Staps, mais je me suis blessé au bout de quelques mois. Je faisais beaucoup de boxe et de basket, mais je me suis niqué le tibia. J’ai ensuite eu une licence d’économie. Je ne sais pas du tout pourquoi j’ai fait ça.

Tu ne savais pas quoi faire après le bac ?

Pas du tout. La formation Staps, c’est parce que je kiffais le sport. Tout ce que j’ai fait, c’était en attendant. Il fallait qu’il se passe un truc. Je ne cherchais pas très activement.

Je vois quel genre de branleur tu étais… [Rires.]

Non, mais vraiment en plus [rires]. Je le suis toujours.

(© Elite Model Paris )

Pendant ta licence, tu as fait du mannequinat quand même !

Un booker m’a repéré sur Facebook – et ça tombait super bien parce que j’étais un peu allergique à la fac. Surtout Descartes, qui est une fac de droite. J’ai donc obtenu un régime dérogatoire, pour poursuivre ce travail de mannequin en parallèle.

Je n’étais pas un grand mannequin, mais j’avais une agence à Londres et à Paris. Je ne gagnais pas grand-chose mais j’étais toujours en déplacement. Du coup, je n’ai fait que les partiels et j’ai eu ma licence avec zéro connaissance en économie.

Tu continues encore un peu à poser ?

Non, ça ne me plaisait pas du tout. J’ai fait ça sérieusement un an et demi parce que j’adorais mes bookers. Chez les mecs, il y a moins d’argent en jeu et de pression que chez les filles… C’est frappant. Pour les garçons, dans 90 % des cas, ce sont des étudiants, des musiciens, des branleurs : des mecs qu’on est venu chercher sans que ce soit une vocation. On s’en tape de la mode et les rapports sont très humains, c’est génial.

En revanche, ce qui est très désagréable, c’est qu’on juge absolument tout ton être sur ton enveloppe. S’il y a un créateur italien qui d’un coup flashe sur toi, tu vas être quelqu’un de génial – mais si ce n’est pas le cas, tu es une grosse merde. C’est hyper relou, il n’y a pas de fond.

C’est le mannequinat qui t’a permis d’accéder au cinéma ?

Pas du tout. Je suis rentré en classe libre au Cours Florent après ma licence. En fait, à 23 ou 24 ans, je suis allé voir la pièce de théâtre The Suit de Peter Brook, au théâtre des Bouffes du Nord, avec des acteurs noirs sud-africains – et j’ai eu une révélation de ouf. Je regardais avec admiration l’acteur William Nadylam, en me disant que je pouvais faire pareil. Je le sentais.

Mais le truc ouf, c’est que ma sœur m’a montré une espèce de mini court-métrage qu’avait fait mon père : un poème sur Dakar. C’est très beau, très bien écrit. Il l’a fait jeune, sans prétention. Et en fait, la voix dans son film c’est celle de William Nadylam. C’est complètement ouf ! Et ça, je l’ai su après Quand on a 17 ans, le film d’André Téchiné. Je n’en ai jamais parlé à mon père, mais ça m’a bouleversé.

J’avoue, c’est ouf cette connexion. Maintenant que t’en parles : tu te souviens de ton casting pour Quand on a 17 ans ?

Ouais, c’était mon premier. Le directeur de casting était hyper cool, bien détente.

T’as pas l’air très stressé, non plus, en vrai…

Mmmh… C’est pas faux, ça m’excite grave les castings. Quand la personne en face a une opinion neutre, je me sens libre de jouer, de me donner : je peux être qui je suis. Mais je suis plus stressé quand les gens me connaissent, parce que tu as peur de les décevoir. Par exemple, si ma meuf (qui est actrice aussi) me filme pour une tape, je suis complètement stressé.

Pour revenir à ta question, j’avais déjà cette aisance en casting. Je devais jouer deux scènes, tout se passe bien et Nicolas Ronchi, le directeur de casting me dit :

"Je ne sais pas ce qu’il en est, comment ça va se passer… mais je peux te dire qu’on va se revoir."

Une semaine après, je passe des essais avec Kacey (qui était déjà choisi), en présence d’André. C’était chelou, il avait l’air tout timide, alors que c’est un gros psychopathe [rires]. Pareil, je suis détendu, ça se passe très bien.

Mais André avait peur que je ne sois pas cool, que je ressemble trop au personnage et que je ne sois pas facile à être dirigé. Que je sois trop nerveux. Pour me tester, Nicolas Ronchi, le directeur de casting me rappelle et me dit de passer à l’agence, pour me présenter. C’était un dimanche, j’arrive super en retard, j’ouvre la porte et on commence à se taper des barres :

"- André : Pourquoi vous venez, monsieur ?

- Moi : Pour vous montrer un numéro de claquettes."

On commence à partir dans un délire, et ça devient n’importe quoi et il m’avoue que depuis le début ça filme. Du coup, il a ce qu’il veut et me dit de me casser. C’est comme ça que j’ai eu le rôle.

Trop cool. Ça t’a même valu une nomination aux César avec Kacey. C’est très drôle d’ailleurs, que vous ayez été nommés tous les deux.

Ouais, c’était assez énorme. Surtout d’être avec lui, vu tout ce qu’on a vécu ensemble sur ce film. Sur le plateau comme le week-end, on s’est éclaté : on buvait des bières, fumait des joints.

On a 10 ans d’écart tous les deux, mais on est meilleurs potes, on se voit tout le temps. On a fait les 400 coups ensemble. Donc te retrouver avec ton poto aux César, c’est un peu surréaliste.

Et encore, au Festival du film de Berlin, c’était pire. Le film n’était même pas encore sorti. Je n’avais pas donné une seule interview de ma vie, et on se retrouve à la conférence de presse devant 200 journalistes du monde entier, qui écrivent. On était super stressés.

Du coup, on a fait une pause dans le salon, juste avant la conférence de presse et on a bu quatre ou cinq coupes de champagne, et j’étais vraiment pompette. À un moment, il y avait une question collective : comme je n’avais rien écouté, j’ai commencé à répondre totalement à côté de la plaque. C’était trop marrant.

Un vrai duo de choc.

Je pense que c’est grâce à lui aussi que j’en suis là. Ma vraie école, c’est André Téchiné et Kacey. Un peu des deux.

Kacey Mottet-Klein et Corentin Fila dans Quand on a 17 ans. (© Wild Bunch)

Tu connaissais le travail d’André Téchiné avant ?

Non, du tout. J’ai fait exprès de ne pas regarder de films, avant. Pour ne pas flipper. Tu vois, tu dis que je ne suis pas flippé, mais pour le coup j’étais flippé. On n’avait pas fait de répétition….

Et alors, verdict ?

Ce qui était dingue, c’est qu’il m’a fait naître. Au bout de la première semaine, j’étais toujours un peu stressé et j’entendais de bons retours. On a commencé à avoir une vraie relation, d’humain à humain. Ce n’était pas juste le maître André Téchiné.

Pour une scène, je lui ai demandé ce que pensait précisément mon personnage. Il m’a répondu que maintenant je le connaissais mieux que lui, que c’était à moi de gérer le truc. Il nous a vraiment fait confiance et m’a donné beaucoup de liberté : comme si j’avais construit le personnage avec ses idées.

"Dans 200 ans, on sera tous métis"

Après Quand on a 17 ans, j’imagine que tu as eu pas mal de propositions. Quel rôle te proposait-on le plus souvent ?

Je n’en ai pas eu tant que ça, mais je n’ai eu que des bonnes propositions. Franchement, j’ai eu beaucoup de chance d’avoir des rôles aussi variés. De l’artiste torturé à tendance suicidaire au petit gendre idéal tout timide, en passant par le militaire : pas de rôles clichés écrits pour des Renois.

C’est important pour toi que l’on ne te catégorise pas dans des rôles de Renois ?

Les choses sont en train d’évoluer. On aura gagné quand les gens ne se poseront pas la question de savoir si ce sont des rôles de Noirs ou d’Arabes. Quel que soit le type, je me méfie vachement du communautarisme : je n’aime pas ça. Je me sens humain. Après, je ne vais pas te mentir, quand je rencontre un homme d’origine congolaise, ça me parle. Mais quand je rencontre un Noir américain, ça ne me parle pas plus qu’un Blanc américain.

Après, je pense aussi qu’il y a un message que tu peux véhiculer malgré toi. Et ça, c’est une fierté. Mais on est en 2017, ça va quoi. On avance.

Il y a des mouvements qui ont été créés et qui ne me parlent absolument pas. Sur Facebook par exemple, des groupes secrets d’acteurs noirs m’ont approché. Ce que je veux dire, c’est qu’on peut bousculer les choses, si on ne se replie pas sur soi-même.

Le Congo, c’est un pays que j’adore, mais je suis métis. Ma mère est blonde aux yeux bleus et mon père est renoi. Le métissage, je trouve ça chanmé.

C’est l’avenir.

Grave. Dans 200 ans, on sera tous métis. Je te jure.

Tiens, pendant qu’on parle de frontières : tu vises les États-Unis ?

Ouais, bien sûr, mais faut que je prenne des cours d’anglais [rires]. Dès que j’aurai la motive.

J’aimerais jouer dans un film de Jim Jarmusch. Enfant, dans mon salon, il y avait un poster de Stranger Than Paradise. Vers 5 ou 6 ans, je saoulais mes parents pour l’avoir. J’ai vu le film vers 15 ans et c’est devenu mon réalisateur préféré.

As-tu des talents cachés ?

Je fais de la boxe, mais je ne suis pas génial. Je n’ai pas de passion particulière, mais j’aime beaucoup l’oisiveté. On peut dire branleur, aussi [rires].

Il y a beaucoup d’acteurs qui sont stressés quand ils ne tournent pas, mais moi je suis content. Je viens de tourner trois films, là je vais voir ma meuf qui est en tournage et je vais au Sénégal et en Grèce… Je me balade. Je suis né à Paris, mais j’adore être un touriste. Je fais ce que je veux.

Corentin Fila dans l'un de ses prochains films, Jalouse. (© Studio Canal)

C’est quoi du coup tes prochains films ?

Jalouse, des frères Foenkinos, avec Karin Viard et Anne Dorval. Je n’ai pas vu le film, mais il paraît que c’est chanmé. C’est un rôle où je n’avais pas beaucoup de présence, mais l’ambiance était stylée. Je n’ai jamais vu ça.

L’autre, que j’attends énormément, s’appelle Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac. C’est du cinéma d’auteur, romantique au sens brut, très intelligent. C’est un film très dense, sur le rêve d’être artiste. Mon personnage est exceptionnel. C’est un des mecs qui me ressemble le plus – par contre, je suis moins intelligent que lui [rires].

Et ensuite, le film d’Hélène Fillières, Volontaire, avec Lambert Wilson et Diane Rouxel. On a fait un stage chez les commandos marine – l’élite des forces spéciales de l’armée – et on a rencontré des mecs extraordinaires. Comme je ne suis pas pro-militariste, au début j’avais un peu peur. Surtout pour tout ce qui est patriotique. Je joue un mec qui devient béret vert comme eux (j’ai même dû prendre des muscles pour le rôle).

Une série qu’on a faite en pensant bien fort à Polo <3

Crédits :

  • Autrice du projet et journaliste : Lucille Bion
  • Direction artistique : Arthur King, Benjamin Marius Petit, Terence Mili
  • Photos : Benjamin Marius Petit et Jordan Beline (aka Jordif le roi du gif)
  • La Team vidéo : Adrian Platon, Simon Meheust, Maxime Touitou, Mike "Le Châtaigner" Germain, Félix Lenoir, Mathias Holst, Paul Cattelat
  • Son : Manuel Lormel et Axel Renault
  • Remerciements : aux brillants actrices et acteurs qui ont participé, à Rachid et la team Konbini, aux SR, à Benjamin Dubos, Raphaël Choyé et Anis Aaram, les agents et attachés de presse : Matthieu Derrien, Karolyne Leibovici, Marine Dupont, Pierre Humbertclaude, Nina Veyrier.