New Wave #4 : Déborah François, caméléon belge

Ils sont jeunes, viennent d’un peu partout et vont prendre la relève du cinéma français. Après Finnegan Oldfield, Stéfi Celma et Rod Paradot, Déborah François s’impose avec une impressionnante performance dans notre nouvelle série d’interviews ciné : "NEW WAVE".

Son César du meilleur espoir féminin, Déborah François l’a gagné il y a bien longtemps - en 2009 - pour son rôle dans Le Premier jour du reste de ta vie. Très exigeante avec elle-même, la jeune Belge a depuis déjà pas mal d’années commencé à séduire la France.

De son premier rôle, où elle a bien failli se taper la honte de sa vie la veille du tournage, à ses projets de carrière, l’ex-ado que l’on a connue grunge dans le film de Rémi Bezançon se livre dans une interview à découvrir juste après sa double interprétation, énergique et sensible, de Confessions nocturnes, le célèbre duo de Diam’s et Vitaa. Une énième preuve que l’actrice est capable d’absolument tout incarner avec justesse.

Konbini | Pour commencer, une question super basique : où et quand es-tu née ?

Déborah François | À Liège, le 24 mai 1987.

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T’as 30 ans, du coup ?

Ouais, pfff.

Pourquoi tu fais cette tête ?

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[Rires.] Parce que c’est dur le moment où tu te dis que tu vas avoir 30 ans. Mais maintenant que c’est passé, je me dis que c’est trop cool.

Tu as des surnoms encore, à 30 ans ?

J’ai surtout des diminutifs. Déborah, c’est Débo. Sinon, on m’appelait Bora Bora quand j’étais petite, puis ça a été Débi, Débix, Déb Déb… [Rires.]

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Ça fait beaucoup ! C’est quoi ton préféré ?

J’aime bien Débi. Débix aussi… Ça vient de mon adolescence. Mais j’ai eu 30 ans, c’est peut-être un peu trop tard pour l’utiliser… Disons Débi.

Où as-tu grandi ?

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À Liège. Je n’ai emménagé à Paris qu’il y a six ans en fait.

Ah ouais, assez tard finalement par rapport au début de ta carrière.

Ouais, au début, j’ai fait beaucoup d’allers-retours et à un moment donné, ça m’a saoulé. J’avais l’impression de passer mon temps dans le Thalys. Donc je me suis rapprochée.

Et là, tu te sens plus française ou plus belge ?

Je me sens assez belge, mais j’ai vraiment l’impression maintenant que ma ville, c’est Paris. C’est pour ça que j’ai déménagé. Comme j’ai commencé à bosser à 17 ans, tous mes potes du lycée étaient ensuite à l’université pendant que je travaillais : j’en ai perdu certains, d’autres sont restés, mais je me suis fait beaucoup d’amis dans mon travail.

Le Premier jour du reste de ta vie. (© Studio Canal)

Tu as commencé très jeune à faire du cinéma, tu as grandi dans une famille cinéphile ?

Pas du tout. Ma mère travaille dans une mutuelle et mon père est commissaire. Ouais, je suis la fille du commissaire [rires] ! Je n’ai pas du tout grandi dans une famille de cinéphiles, mais mes parents m’emmenaient souvent au théâtre et j’en regardais beaucoup à la télévision. Ça me fascinait : on peut être qui l’on veut.

Comment ont-ils réagi quand tu leur as dit que tu voulais devenir comédienne ?

En fait, je crois que je les ai pris de court. Après L’Enfant, je ne pensais pas devenir comédienne. J’avais fait un film dans ma vie, et il avait reçu la Palme d’or ! Qu’est-ce que je pouvais demander de plus ? [Rires.]

Je comptais retourner à ma petite vie, mais le jour de mon dernier examen du bac, je vois un numéro français qui m’appelle : c’était Denis Dercourt, le réalisateur de La Tourneuse de pages. Il m’annonce qu’il veut me faire passer un casting et moi, évidemment, du haut de mes 17 ans, très fière, je l’ai rappelé en lui demandant d’abord le scénario, parce que ça coûtait cher de venir à Paris. [Rires.]

Le truc à ne pas faire, évidemment !

Ça a dû être compliqué de jouer et de bosser ton bac en même temps…

En fait, j’ai passé le casting pour L’Enfant quand j’avais 16 ans, et pendant ma dernière année de lycée, qui est la terminale ici, j’ai loupé tout le premier semestre pour tourner le film. Et je suis ensuite retournée à l’école pour avoir mon bac S.

Le film a été sélectionné à Cannes, juste avant que je passe mon bac.

Trop bien, la Palme et le bac.

Je l’ai eu avec mention en plus [rires] !

Et ce premier rôle, comment tu l’as décroché ?

À la radio, il y avait une annonce "casting sauvage", comme on dit. Ils ne disaient pas grand-chose à part que c’était le prochain film des frères Dardenne. Ils cherchaient une jeune fille entre 17 ans et 19 ans, et comme j’avais encore 16 ans, j’ai dû embrouiller un peu [rires].

"Je suis passée à 3 centimètres du désastre"

Comment s’est passé le casting ?

C’était bizarre, je crois qu’ils ont casté plus de 150 filles. J’avais envoyé une lettre de motivation avec des photos, je n’avais pas eu de réponse donc je me disais que ça ne marcherait pas. J’avais presque oublié, en me faisant une raison. Et puis, j’ai reçu une convocation. Rien que ça, c’était la folie. Ça voulait dire que je pouvais potentiellement être dans un film de réalisateurs respectés et reconnus.

On a passé vingt minutes ensemble et j’ai eu deux callback. En tout, on s’est vus trois fois.

Tu as dû faire quoi pendant ces sessions ?

Quelques exercices et jouer un petit texte. C’était deux ou trois répliques, rien d’extraordinaire. Après, comme ils font des films très proches du réel, ils avaient surtout besoin de tester mon rapport à la caméra, puisqu’ils cherchaient des gens qui n’avaient jamais tourné.

Tu n’avais jamais fait de théâtre ?

Si, beaucoup ! C’était ma passion. J’en faisais depuis mes 11 ans, mais être filmé, ça n’a rien à voir avec jouer sur scène. Ils m’ont demandé de m’asseoir, ils m’ont filmée, ils ont mis la caméra très très proche de moi. C’étaient des petits pièges [rires].

Comment tu l’as vécu, ce passage de la scène au plateau ?

La veille du début du tournage, j’ai cauchemardé. L’un des pires cauchemars de toute ma vie ! Et il m’a suivi longtemps. En fait, c’était une projection.

Je me voyais dans ma chambre d’hôtel, exactement dans la même position où je dormais. En face de moi, il y avait une énoooorme tarentule − je suis arachnophobe, donc c’est ma plus grosse phobie − qui s’approchait de moi sur le coussin. Elle arrivait près de mon visage et il y avait les frères Dardenne à côté qui me disaient que c’était très important que je fasse cette scène. Qu’il ne fallait vraiment pas que je bouge. Qu’elle allait venir vers moi et qu’il fallait que je la touche.

Je me suis réveillée et je suis sortie de ma chambre d’hôtel sans m’en rendre compte, dans un état d’hypnose. Je me suis retrouvée dans le couloir et là, j’ai compris grâce aux lumières que j’étais toute nue. La porte allait se refermer, mais j’ai mis mon pied juste à temps pour la retenir [rires] !

Ça aurait été la honte de ma vie d’arriver nue le premier jour du tournage ! Je suis passée à 3 centimètres du désastre. Je pense que le message de ce cauchemar, c’était qu’il fallait que je vainque ma peur pour pouvoir tourner.

C’est clair ! C’était plus calme dans ta tête après ?

Le tournage s’est bien passé. J’ai appris un milliard de choses forcément, comme je partais de zéro. J’étais en panique, j’avais beaucoup de stress. J’avais tellement peur de décevoir tout le monde. Pas de ne pas être bonne à l’écran, mais de bousiller le film d’immenses réalisateurs et de grands acteurs. Je suis très exigeante avec moi-même.

J’imagine que jouer pour les frères Dardenne, c’est une très bonne école.

En ce qui concerne la précision, l’exigence, ça nous apprend toutes les règles qu’il faut suivre soi-même. Tout ce à quoi il faut réfléchir, les petits trucs techniques sur la manière de se placer… J’ai eu beaucoup de chance d’être tombée sur des gens qui avaient l’intelligence et le temps de me montrer cela.

Aujourd’hui, je vois que ça peut être lourd pour l’équipe de tournage de se retrouver face à des gens qui ne trouvent pas leur lumière, qui ne se replacent pas au même endroit…

Tu sais, ils sont aussi très stricts et maintenant, j’ai une certaine exigence envers moi. Il faut que je sois au taquet.

La Tourneuse de pages. (© Diaphana Films)

Quand tu es arrivée sur ton deuxième film, La Tourneuse de pages, tu étais déjà beaucoup plus à l’aise ?

Oui, car j’ai retrouvé le plaisir de jouer. Parce que là, il y avait le plaisir, et dès que j’arrêtais de jouer, c’était aussi de l’appréhension et de la pression. Sur La Tourneuse de pages, j’ai mieux appréhendé le personnage. J’ai lu le scénario avant de me présenter au casting, et je l’ai vraiment choisi. Ce qui me plaisait, c’était la vengeance totale et froide. C’était un rôle très poker face, très hitchcockien. C’était une folle furieuse.

Ça te plaît de jouer les folles ?

Ouais, j’adore. Quelqu’un qui est instable psychologiquement, c’est toujours intéressant à jouer. Que ce soit dans la dépression, la folie ou la méchanceté.

Selon toi, quel est le rôle qui t’a dévoilée ?

Je me le suis demandé plein de fois, et je continue encore. C’est important de se dire : c’est maintenant ! Pour La Tourneuse de pages, Le Premier jour du reste de ta vie… En général, quand ce sont des rôles qui sont marquants et dont les gens me parleront par la suite, je le sais quand je lis le scénario.

Il y a eu Populaire, Fleur de tonnerre aussi, bien sûr. J’aime les rôles qui sont forts, en fait. Où l’on peut vraiment appuyer sur certains traits de caractère, les creuser jusqu’au bout. Ce qui me fait peur dans la vie, c’est de ne pas être intense, de ne pas vivre les choses. D’être tiède.

Tu penses te lancer un jour à Hollywood ?

Évidemment, comme beaucoup d’acteurs. Il y a des possibilités de budget que l’on n’a pas en France. Après, ce n’est pas une fin en soi. Je sais que j’aimerais bien tourner à l’étranger, pas forcément aux États-Unis. J’aimerais bien qu’il y ait des réalisateurs brésiliens qui m’appellent, par exemple.

Quel est le pays le plus cool dans lequel tu aies tourné ?

Je viens de tourner à Taïwan, et c’est l’un de mes pays préférés. Je conseille à tout le monde cette destination.

Sinon, je suis aussi allée tourner au Japon, et c’était une expérience spéciale, forte. Il y a toujours une immersion forte dans la culture du travail, du pays.

J’ai tourné à Londres aussi. C’est moins dépaysant, mais il y a une énergie différente. J’ai envie que l’on m’appelle de partout ou que des réalisateurs m’emmènent à l’étranger. C’est vraiment ce que je préfère.

Quels genres de rôles te propose-t-on trop souvent ?

Il m’arrive de refuser des scénarios parce que c’est trop proche de ce que j’ai déjà fait. Je ne veux m’enfermer dans rien. Je pense que ce n’est intéressant ni pour les réalisateurs, ni pour moi de nous approcher d’un rôle que j’ai déjà eu. On peut trouver des variantes, mais je suis comédienne, je ne dois pas donner le même travail, ce n’est pas honnête. Sinon, je serai salariée.

J’en refuse aussi parfois parce que je les trouve trop bancals, tout simplement. Je suis très littéraire, donc il y a quelque chose que je ressens dans l’écriture. Il ne faut pas que ça me dérange moralement non plus. Lorsque l’actrice a un rôle de faire-valoir, je refuse de participer à ça.

Comment travailles-tu ? Tu continues le théâtre ?

Ça fait longtemps que j’ai arrêté le théâtre, j’ai l’impression que c’était dans une autre vie. J’ai peur de reprendre. C’est comme le vertige, il paraît que plus l’on vieillit, plus on a peur.

Sinon, j’ai une coach. Mais je ne travaille pas systématiquement avec elle. Pour Fleur de tonnerre par exemple, j’ai refusé que l’on travaille ensemble car ce rôle m’entraînait tellement dans mes noirceurs et la folie que je ne voulais pas le partager avec quelqu’un.

Elle est là pour m’aider à préparer des essais.

Benjamin Biolay et Déborah François dans Fleur de tonnerre. (© Sophie Dulac Distribution)

Qu’est-ce qui te plaît dans le cinéma aujourd’hui ?

Les cinéastes comme Terrence Malick, avec de grands espaces, un truc lyrique, poétique. Ceux qui nous emmènent dans un univers.

Sinon, moi, je rêve de tourner avec Jaco Van Dormael. Justement parce qu’on ne sait jamais ce qu’il fait, et c’est ce que j’aime. Peu de cinéastes aux États-Unis ont la chance de pouvoir faire des films qui n’ont rien à voir les uns avec les autres ! Lui a fait Toto le héros et Mr. Nobody [rires] !

C’est vrai que quand on a moins de budget, on a plus de liberté et moins de pression.

Et le cinéma français ?

J’entends les gens qui disent que le cinéma français est parfois très ennuyeux, mais quand c’est raté. En revanche, en France, on sait raconter les histoires d’amour. On est très fort dans les sentiments. Aux États-Unis, ça peut rester dans la superficialité, là où nous, on trouve des angles, pour rendre unique chaque déclaration d’amour. Et ça, quand c’est réussi, c’est excellent : on arrive à se fondre dans l’histoire.

Alors que dans le cinéma américain, je rêve : je sais que je ne pourrai pas vivre cette histoire, parce qu’aucun mec ne me fera jamais sortir de ma voiture et danser sur le capot. Et pourtant, j’adore ça. Mais ce sont deux visions différentes. Nous, ici, on est romantiques [rires].

Dans quoi te verra-t-on prochainement ?

Je serai dans Love Wall, une histoire d’amour très tragique. Hyper belle et intense. Je rencontre mon amoureux à Taïwan, notre couple est dans la jeunesse, la folie. Mon personnage ne veut pas trop s’engager. Mais il va leur arriver quelque chose de terrible qui fait qu’ils vont devoir rentrer en France. C’est un film qui questionne les limites de l’amour.

Sinon, je vais tourner à la fin de l’année une comédie romantique avec Bérengère Krief. Une sorte de road-trip en Italie. Mais je ne peux pas trop en parler pour l’instant…

Une série qu’on a faite en pensant bien fort à Polo <3

Crédits :

  • Autrice du projet et journaliste : Lucille Bion
  • Direction artistique : Arthur King, Benjamin Marius Petit, Terence Mili
  • Photos : Benjamin Marius Petit et Jordan Beline (aka Jordif, le roi du gif)
  • La team vidéo : Adrian Platon, Simon Meheust, Maxime Touitou, Mike "Le Châtaigner" Germain, Félix Lenoir, Mathias Holst, Paul Cattelat
  • Son : Manuel Lormel et Axel Renault
  • Remerciements : aux brillants acteurs et actrices qui ont participé, à Rachid et la team Konbini, aux SR, à Benjamin Dubos, Raphaël Choyé et Anis Aaram, et aux agents et attachés de presse : Matthieu Derrien, Karolyne Leibovici, Marine Dupont, Pierre Humbertclaude, Nina Veyrier.

Par Lucille Bion, publié le 19/10/2017

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