featuredImage

On est allés voir le nouveau Mission : Impossible avec un agent secret

Est-ce que Mission : Impossible – Rogue Nation est réaliste ? À cette question, les réponses d’un agent secret avec qui on est allés voir le film.

mission impossible

Pierre Martinet, ancien agent de la DGSE

Il se tient face à nous. Un blouson de moto cintré, un regard droit, une poignée de main franche : Pierre Martinet, ancien agent de la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), vient de débarquer devant le cinéma. Il nous rejoint, on entre dans la salle obscure. L'idée ? Aller voir Mission : Impossible - Rogue Nation afin d'identifier et d'analyser son réalisme et, en parallèle, en savoir davantage sur le monde caché des espions.

Deux heures et douze minutes plus tard, sa première réaction est positive : "On ne s’ennuie pas, ça passe vite, pas de longueurs, pas trop d’effets spéciaux, plus axé sur l’humain. Plus réaliste, à part deux trois trucs". Voilà le point de départ d'une longue discussion.

K | Est-ce que vous pouvez vous présenter ? 

Pierre Martinet | Je suis entré dans l’armée en 1982 et suis devenu instructeur et moniteur parachutiste, avec aujourd'hui plus de 4500 sauts à mon actif. Côté armement, j’avais un niveau en tir assez élevé. J'ai poursuivi en accédant à la DGSE, qui n'est qu’une continuité de ce que j’ai fait. J’étais militaire au Service Action, avec une formation un peu spéciale, commando. De fil en aiguille, si on tient physiquement et psychologiquement, on peut aller partout. Le Service Action, c’est un peu le Graal. Beaucoup de monde y postule, très peu y arrivent.

"Je les ai vus arriver. Deux commandos d’une trentaine d’hommes avec les cheveux mi-longs, aucune trace de la tenue réglementaire ni d’arme apparente [...]. C’était la deuxième fois que je croisais les hommes du Service Action, et je pensais que, décidément, si je voulais de l’action, c’était avec eux qu’il fallait être." [Extrait de DGSE Service action : Un Agent sort de l'ombre, 2005]

L'une des scènes les plus connues du film, avant même sa sortie, voit Tom Cruise s'agripper à un avion au décollage. C'est possible ?

Je l'ai déjà fait. L’avion était à 4000 mètres d'altitude, la porte de gauche était ouverte, je suis sorti. C’était un Lockheed C-130 Hercules. Je me suis tenu, j’avais le pied sur la margelle et, juste avant de partir, je me lâche. Je m’en fous : j’ai un parachute et le Hercules – je pense que dans le film c’est la même chose – possède un déflecteur qui s’ouvre quand on veut larguer des gens. Il permet d'avoir moins de vent.

Dans le film, Tom Cruise s’accroche à un Airbus A400M Atlas. Ce qu’il fait est difficilement possible à 4000 mètres ; pour que cela fonctionne, il faut que la porte soit ouverte et que le déflecteur soit mis. En tous cas, c’est fidèle aux anciens films de la série.

Tom Cruise l'a jouée en vrai, à 1500 mètres d'altitude.

Oui, je sais qu'il réalise toutes ses cascades, et c’est bien fait. Un autre exemple intéressant, ce sont les armes fabriquées. Ce sont des fusils qui peuvent exister.

Le fait de pouvoir fabriquer une arme à partir d'un objet ?

Oui, on en faisait nous.

À partir d’instruments de musique par exemple ?

Voilà. Ça ressemblait à tout sauf à une arme.

Donc le mec qui confectionne un fusil grâce à une clarinette, c’est possible ?

Oui, c'est totalement faisable. L'idée, c'était de faire rentrer des choses cachées. À la DGSE, il y avait une cellule qui fabriquait ces armes. On ne peut pas en faire à partir de tout et n'importe quoi mais de nombreuses compositions sont possibles. Dans les années 80, il y avait des pistolets dans les stylos : c’était du 22 Long Rifle et on pouvait tuer quelqu’un à bout portant.

La technologie, ce héros

Il y a un aspect très important dans la franchise Mission Impossible, c’est la technologie au service de l'espion. Est-ce que ça se passe comme ça dans la réalité ?

Aujourd’hui le niveau technologique est très élevé, entre les Israéliens, les Russes, les Américains et les Français. Mais il y a deux choses à différencier avant d'allier technologie et espionnage. D'abord, quel est le type de mission. Il y a des missions qui demandent peu de moyens, donc on va être le plus dénudé possible histoire de passer inaperçu et, si le besoin se fait ressentir, on fabrique sur place ou bien on se fait livrer. Avec des petits avions de tourisme, des parachutes, on se fait remettre ce qu'on veut.

Il y aussi les missions qui demandent des moyens et c'est ce qu'on peut voir dans Mission: Impossible – Rogue Nation : technique d’approche, de manipulation et de l’action aussi, s'il faut tuer des gens par exemple. Aussi, on a des services techniques qui nous permettent d'accomplir beaucoup : on infiltre des réseaux, on hacke des données.

Mission Impossible

Simon Pegg, le "geek" de service dans Mission: Impossible – Rogue Nation

Y a-t-il de plus en plus de missions qui mélangent opérations virtuelles, comme hacker des données, et opérations de combat ?

Oui, il y a les deux maintenant. La menace est double, à la fois technique et à la fois dénuée de technique : il faut savoir gérer les deux, être très polyvalent.

Vous avez appris ça à la DGSE ?

Non, parce qu'on ne peut pas être comme ça. Un Ethan Hunt, si on en tient un comme ça, il ne faudrait jamais le lâcher.

Mais finalement, il est toujours accompagné d'une équipe.

Exact. Si je devais traduire une "mission impossible" en exemple concret, ça donnerait ça : on a une target dans une chambre d’hôtel et on sait qu’il a des infos qu'on doit piquer sur son ordinateur.

Donc on va monter une opération avec :

  • des hackers ;
  • des serruriers ;
  • des mecs de terrain pour faire de la filature ou de la sécu.

Ce ne sera pas quatre mecs mais entre 15 et 20 personnes. Ça va demander du travail en amont, des infiltrations, du in/out, etc. Dans le film, tout se déroule en deux heures mais dans la réalité, ça peut demander six mois. Finalement, Mission: Impossible – Rogue Nation respecte la division du travail sur la base de la technicité, il y a toujours une équipe, l'équipe Mission Impossible.

À la DGSE, vous réalisiez des "renseignements à fin d'action", aka des "RFA". Ça consistait en quoi ? 

À monter des dossiers d'action à partir d'un renseignement sur des bâtiments ou des personnes afin de les neutraliser. C'est beaucoup de surveillance, beaucoup de nuits passées dehors, de vidéos, de filatures, beaucoup de notes afin de trouver une habitude pour cerner la cible. C’est fastidieux, c’est long. Si le mec en question est un danger pour la France, deux options se présentent : soit il est arrêté, soit il est mort.

"Si ce mec est un ennemi de la République ; d’un coup de cutter, je lui ouvre la carotide et on n’en parle plus. Ça fera faire des économies aux contribuables. Il passe certains soirs par la même petite rue…" [Extrait de DGSE Service action : Un Agent sort de l'ombre, 2005]

La torture, cette épée de Damoclès

Comme dans le film, l'espion peut se retrouver seul, dans une situation délicate, celle de la torture. Ça vous est déjà arrivé ?

En Libye il y a quatre ans, en mai 2011. J’ai été enlevé par des islamistes. On a été torturés et ils ont tué mon copain [Pierre Marziali, ndlr] qui était avec moi. C’était pour le privé. On faisait du renseignement pour un État, on avait une mission là-bas. Ce n'est évidemment pas comme dans le film.

Tom Cruise dans de sales draps lors d'une scène de Mission Impossible : Rogue Nation (Crédit Image : Paramount)

Tom Cruise dans de sales draps lors d'une scène de Mission : Impossible – Rogue Nation (Crédit Image : Paramount)

Vous vous attendiez à être enlevé ?

Ah non. Mais dès que l’on combat dans un pays en guerre, tout peut arriver, la mort comme un enlèvement. On a été détenus pendant une dizaine de jours.

On est entraîné pour ça ?

Bien sûr, oui. J’ai suivi beaucoup d’entraînements au cours desquels on est poussé dans nos retranchements. On apprend à se retrouver prisonnier. Mouillé, attaché, frappé, des nuits entières à genoux. L’entraînement doit se rapprocher de la réalité et dans toutes les unités spéciales, il est très poussé. C’est pour ça que parfois, au cours d'entraînements, il y a des accidents, des morts.

"Léon [notre instructeur] était un musicien du calibre et il avait sa propre partition. Elle s’appelait 'ploum-ploum… ploum !'. Quand vous tirez, n’oubliez jamais : deux balles dans le buffet… ploum-ploum et on finit par un balle dans la tête… ploum !" [Extrait de DGSE Service action : Un Agent sort de l'ombre, 2005]

Il y a des stages qui durent parfois deux mois. On est beaucoup testé pour voir nos réactions, si on est déstabilisé. Même si c’est un entraînement, on est fatigué, on ne mange presque pas pendant des semaines, on est déstabilisé psychologiquement. Je ne pensais pas que ça m’arriverait réellement un jour, neuf ans après être parti de la DGSE. Mais tout se remet en place très vite : les réflexes sont toujours là, après 20 ans de service. C’est en nous. C’est une sorte de deuxième peau.

Concrètement en Libye, comment est-ce que vous avez fait face ? 

Je me suis conditionné à tenir et j’essayais de jouer avec mes interlocuteurs. Quand on est enlevé et que l’on se retrouve face à son interrogateur, il faut apprendre à varier entre l’empathie et la résistance. Un moment donné, c’est allé loin. Ils faisaient des simulacres d’exécution. C’est une sorte de jeu : c’est quitte ou double. Depuis les événements du 11 septembre, la plus grosse partie du job des agents du Service Action, c'est le Sahel. Les agents sont formés pour savoir réagir à ces enlèvements.

BMW, frontières et géopolitique

En regardant le film, y a-t-il des scènes qui vous ont rappelé des souvenirs ?

Je n'ai jamais fait de telles missions avec de grosses motos où on se fait tout le temps tirer dessus. J’ai jamais roulé dans des BMW non plus. Par contre c’est une globalité, c’est un état d’esprit, une ambiance similaire.

La grande différence entre le film et la réalité, c’est que Ethan Hunt et sa clique franchissent les frontières comme s'il n’y en avait pas. Aujourd’hui, on ne peut pas prendre l’avion et faire passer une arme. Après nous on sait le faire. On a même pu tester la pénétration dans des centrales nucléaires et on est allé au bout. Ça nous a pris six mois mais on a réussi.

Au-delà de cet aspect, on est tous attirés par ces films : les Mission Impossible, les James Bond, les Jason Bourne, on les a tous vus. Ce sont des personnages qui nous parlent dans notre métier.

Dans le film, le MI5 britannique n'est pas au courant qu'une mission de la CIA se déroule sur son propre territoire : c'est quelque chose de plausible ?

Oui. Quand j'étais à Londres pour une mission de la DGSE, le MI5 ne le savait pas. Et parfois je me suis même demandé si on ne travaillait pas à plusieurs sur la même cible. Un moment, on avait Abou Hamza al Masri [ancien imam britannique connu pour ses prêches intégristes, une opération montée en 1998 et 1999, ndlr] comme cible, on était sûr qu'il était aussi filé par les renseignements britanniques.

Tout reste en haut lieu. Après le 11 septembre il y avait une cellule "DGSE-CIA" à Paris, mais ça n’empêchait pas la CIA d’avoir des agents clandestins comme moi je l’étais pour la France. Ce qui est important c’est de conserver la notion de clandestinité et c’est pour cette raison que personne ne sait qui on est. Quand on part en mission, il n’y a aucun lien entre la vraie et la fausse identité.

Dans le film, il est dit que les pays ne sont jamais alliés, et travaillent ensemble seulement s'ils ont des intérêts en commun. Comment vous l'analysez ?

Il n’y a aucun accord. C’est de la géopolitique : nos amis du jour sont nos ennemis du lendemain, et c’est déjà arrivé. C’est l’obscurantisme de la géopolitique, on peut très bien aider les deux camps, ou être dans les deux camps. Tout dépend des intérêts économiques qu’on a.

Quand on voit le job et les révélations autour de la NSA, il n’y a pas d’amis dans ce milieu. C’est franco-français de s’étonner que nos amis nous espionnent. La NSA a été inventée pour espionner le monde entier, c’est ce qu’elle fait. C’est une question de culture. Américains, Russes, Israéliens ont moins de scrupules que nous, ils ne se posent pas de questions. Et les Français font pareil, avec certes beaucoup moins de moyens.

La France compte six agences de renseignement : la DGSE,  la DGSI, la Direction du Renseignement militaire (DRM), la Direction Nationale du Renseignement et des Enquêtes Douanières, Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins) et la Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense (DPSD). En 2014, son budget était de 1,98 milliard d'euros avec 13 000 personnes.

Les États-Unis possèdent 17 agences du renseignement pour 100 000 personnes et un budget de 55 milliards de dollars en 2013 dont 14,7 milliards pour la CIA.

D'un magasin (extra)ordinaire à Vienne

Il y a une scène au début du film dans laquelle Ethan Hunt débarque dans un disquaire pour récupérer des infos. Est-ce que ce genre de lieu existe dans la réalité ?

C’est pas tout à fait comme ça mais oui, ça existe. On a des gens dans le civil, souvent des anciens militaires, qui travaillent pour nous et qui servent de référent ou de répondant. On peut aller chez eux si besoin. Ils sont ce qu'on appelle des "réservistes". Cela existe au même titre que la "safe house" [un lieu qui fait office de refuge pour les espions, ndlr].

Une partie du film se passe à Vienne : à quoi vous fait penser cette ville ? 

C’est la guerre froide qui ne s'est jamais arrêtée. Londres, c’est pareil. À l’époque on disait que la ville qui comptait le plus d’agents était Paris.

Mais 25 ans après l’effondrement du bloc soviétique, Vienne semble toujours être un point d'ancrage pour les espions en Europe.

C'est exactement comme le Caire après la Deuxième Guerre mondiale où il y avait pas mal d’espions. Il y a des cités qui garderont cette identité. Vienne fait partie de cette "légende", c'est une ville référence pour les échanges.

Dans un article de Libération de 2012, on apprend que c'est une ville où il est très facile de se procurer de faux passeports. 

À Paris aussi, aucun problème. Quand j'opérais pour la DGSE, il suffisait de récupérer une carte d’identité volée ou fausse et on arrivait à se faire des passeports. Je ne sais pas aujourd’hui mais je pense que tout est possible. Si les mafieux ont des faussaires, on en avait directement à la DGSE. Il y a même des formations spéciales : savoir concevoir des faux papiers, voler du courrier, l'ouvrir pour mieux le reposer sans laisser de traces. J’ai fait ça pendant longtemps et il y a beaucoup de techniques.

D'égal à égale

Dans le nouveau Mission : Impossible, Tom Cruise rencontre une espionne, Ilsa Faust, qui est son égale. Première question à ce propos : est-ce que les femmes sont aussi présentes que les hommes dans le milieu de l'espionnage ? 

Ce n’est pas un univers masculin : il y a beaucoup de femmes dans les services. Après, tout dépend des postes, si ça demande des qualités physiques hors-normes, très peu de femmes seront présentes. En revanche le métier d’agent, il n’y a pas de différence même s'il y a majoritairement des hommes. Ça m’est arrivé de partir en mission avec une nana. Souvent, ça passe mieux.

Pourquoi ?

On se fond mieux dans le paysage. Ça fait couple. En 2000, je m'étais fait arrêter par les flics à Londres alors que j'étais en filature. C’est une vieille qui nous a dénoncés parce qu’elle trouvait louches deux mecs qui ne bougent pas d'une voiture pendant deux heures.

Il faut presque plus se méfier des riverains que des flics...

Exactement. En 1997 une équipe du Mossad [l’une des trois agences de renseignement d’Israël, ndlr] s’était fait gauler en Suisse. Ils étaient en train de brancher des dérivations sur une ligne téléphonique dans un immeuble. Il y avait une équipe technique et une équipe pour la sécu qui se la jouait couple. Sauf qu’une vieille qui regardait par la fenêtre ne trouvait pas le couple très naturel. Elle a appelé les flics.

Comment est-ce que vous gériez votre travail avec votre famille ?

Je mentais. Ils m’ont découvert quand j’ai sorti mon premier bouquin [Service Action : Un agent sort de l'ombre, septembre 2005, ndlr]. Sauf qu’à l’époque je vivais avec une femme qui faisait le même métier que moi.

ht_mission_impossible_kab_150730_16x9_992

Tom Cruise à gauche, Rebecca Ferguson à droite

Vous l’avez rencontrée à la DGSE ?

Elle était dans le même service.

Donc ça peut arriver d’avoir des couples d’agents secrets ?

Oui, bien sûr. Ça peut poser problème parfois quand on est tous les deux "actifs". Parce qu’il y a les "opérationnels" et les "administratifs". Si ta femme est au bureau, c’est différent, elle peut avoir accès à ce que tu fais mais tu es quand même obligé de lui mentir. Par sécurité on ne peut pas savoir. Au sein des services, tout est cloisonné. Je ne savais jamais ce que faisait mon pote du bureau d'à côté.

La schizophrénie de l'espion

Comment on réagit quand on est grillé ?

On ment aux flics, on se casse, on change de passeport et on évite de revenir pour quelque temps.

La technique c’est d’avoir une double identité ?

C’est une vraie double vie, avec tout ce que cela peut comporter : un appartement, un métier, un quartier à connaître, savoir si le patron du café du coin a une moustache, une fausse femme, des amis qui ne nous connaissent que sous un faux nom. On a plusieurs personnages, plusieurs identités. Mais ce n'est pas comme dans Mission : Impossible – Rogue Nation : eux, ils changent tout le temps d'identité. Nous, on pourrait le faire mais ça demande beaucoup de temps et de travail.

Quand on a une identité, il faut qu’il y ait du vrai derrière. Il faut que pendant 48 heures on soit capable de répondre à toutes les questions s'il y a un simple interrogatoire de police. La première caractéristique de l’agent, c’est de savoir mentir naturellement et que ça fasse vrai.

"Avoir une nouvelle identité était une chose. Se créer la légende qui allait avec était indispensable [...]. Votre légende, c’est votre gilet pare-balles. Plus elle est épaisse plus on mettra de temps à vous percer à jour. J’étais entré dans la phase schizophrène de l’agent" [Extrait de DGSE Service action : Un Agent sort de l'ombre, 2005]

C’est ce qu'il se passe dans le film d’ailleurs : il y a un détecteur de mensonges et un des personnages ne laisse rien paraître.

Exactement. Et même quand il s’énerve, ça reste naturel.

C'est quelque chose qu'on apprend ? 

En réalité, on apprend à être quelqu’un d’autre. Certains ont cette faculté, d'autres pas parce qu’ils ne savent pas mentir à leur femme, à leur fils, à leur famille, ils ne peuvent pas, ils ne savent pas. Moi je vis comme ça depuis 25 ans. Même là, dans le privé, c’est mon métier.

1280x720-Wlu (1)

Dans le cadre de votre première phase de votre stage d'un an à la DGSE, vous expliquez dans votre livre que vous avez été "démilitarisé".

Oui, parce que quand on a une attitude de militaire, ça ne passe pas. Le premier but de la formation c’est de "civiliser" le militaire. De façon à ce qu’il passe partout. On avait une expression pour ça : on disait qu’il avait une "tête de slip".

Est-ce que vous pouvez parfois être à la limite de la schizophrénie ?

On ne peut pas être agent de 8h à 18h et puis, hop, revenir. C’est impossible. Moi on m’appelait plus souvent Florent que Pierre. Maintenant, quand j’entends "Florent", je me retourne. Ça laisse beaucoup de traces, il y a des personnes qui finissent mal. J’ai une amie qui est dans un sale état. Elle me disait : "Quand je me regarde dans la glace je me crache dessus". Si on ne prend pas conscience que l’on n'a pas suivi une voie conventionnelle, ça peut être dangereux.

C’est un peu comme un acteur qui n'aurait jamais fini de jouer.

Exactement. J’ai fait un peu de théâtre, j’ai pris des cours : j’ai pas vu la différence.

Il peut y avoir des réflexes de langages et de comportements qui reviennent ?

Je suis toujours alerte. Je suis pas parano mais une fois que c’est inscrit en nous, ça le reste. L’observation est très importante : être aux aguets, c'est une chose qu'on ne peut pas enlever.

Agent, pour quoi faire ?

Finalement, quels seraient vos points communs avec Ethan Hunt ?

Le fil conducteur que l’on a tous, c’est l’adrénaline, l’excitation de la mission. Aussi, on reste des militaires : on travaille pour la France, on est fier de savoir qu’on va sauver des gens et qu’on va empêcher des attentats.

La discipline et la hiérarchie sont toujours présents dans les services de renseignement. Partout il y a un chef, mais l'esprit est différent : on amène plus notre vision et notre réflexion dans une mission. Intrinsèquement on a des dispositions que d’autres n’ont pas. On est capable de nager, courir, tirer, se débrouiller en informatique, maîtriser les langues. On est complet, on peut tout faire : sport de combat, parachutisme, etc.

Moi j’étais instructeur dans tous ces niveaux-là, sauf en langues où j’étais mauvais. Ce qui rend humble c’est que dans une formation on touche à tout, on peut pas être au top niveau partout mais on est au-dessus de la moyenne partout.

maxresdefault (1)

Est-ce qu'il faut avoir l'esprit solitaire ?

Solitaire oui mais pas au sens péjoratif du terme, pas anti-social, pas ermite. C’est être capable de partir trois semaines, deux mois, six mois, seul. Les unités spéciales aujourd’hui agissent rarement de cette manière : elles partent en équipe avec un chef. Moi je partais seul. Ou on partait en équipe, quatre, mais on ne se voyait jamais. On croisait notre boss, on échangeait des infos comme dans les films. Maintenant ça se fait avec des clefs usb ou autre chose.

C’est ce qu’on voit dans les Mission Impossible : des gens seuls, sans famille ni enfants.

Oui : finalement, on a des vies familiales assez dissolues. Moi j’en suis à mon troisième mariage, je ne suis jamais chez moi.

Les agents ont plus de spontanéité, plus de sang-froid par rapport à un militaire, non ?

Oui, parce qu’on est seul. On doit savoir prendre des décisions. Moi je me suis retrouvé seul dans les pays de l’Est où il fallait que je décide. Quand je piquais du courrier à une des maîtresses de Karadzic [Radovan Karadžić, homme politique de la république serbe de Bosnie, ndlr], j’avais le feu vert mais c’était à moi de décider si le moment était propice ou pas. J’étais dans le hall, et la décision se prend instantanément. On ne s’en aperçoit pas parce qu’on est habitué à ça. Ça fait partie de notre vie.

Il n'y a pas forcément de réflexion dans l’action : c’est donc presque inné ?

Primo, on est fait pour ça. Secundo, il y a le "drill" [les manoeuvres, les exercices, ndlr] on fait ça tout le temps. Quand les mecs du GIGN rentrent dans l’Airbus en 94 [lors de la prise d'otages du vol 8969 Air France en décembre 1994, ndlr] ils y vont comme n’importe qui prend son métro pour aller bosser le matin. On appelle ça un acte réflexe. On restitue ce que l’on a appris. Quand on forme les gens sur un plan technique, la mission c’est 25%. Tout le reste ce n’est que de l’entraînement.

Vous ne vous êtes jamais dit à un moment : "Merde je vais y passer" ?

Non, j’ai toujours été sûr de moi. Parfois on prend ça pour de l’arrogance mais non, c’est de l’entraînement au quotidien. Parce que si on se laisse aller, on perd en efficacité, on va avoir des doutes, de là on va stresser et de là on va avoir des mauvais gestes qui vont engendrer un drame. C’est dans les sports comme le parachutisme que l’on apprend cette rigueur : la moindre erreur peut être fatale.

L'espion, plus que jamais utile en 2015

Vous avez quitté la DGSE en 2002, ça avait un rapport au 11 septembre ?

Aucun rapport. Mais je me suis posé la question de savoir à quoi on servait.

Est-ce que l’espion a beaucoup changé depuis cet attentat ?

Oui, c’est très axé sur la lutte contre le terrorisme. À l’époque on travaillait sur des filières, maintenant c’est plus concentré. C’est moins sur les têtes de réseaux parce que si on les connaît, elles ne durent pas. Le travail est axé sur le Sahel mais il y a toujours des gens au Yémen, sur Al-Qaïda, en dehors de l’Europe. C’est le but des services de renseignement, amener un maximum d’infos pour prendre les bonnes décisions et empêcher des attaques en France.

Les agents, sont-ils plus que jamais utiles qu'aujourd'hui ?

Ils ont toujours été utiles. Mais en 2015 c’est très particulier. L’état du monde est très incertain. L’information est donc vitale, parce qu’avant d’avancer un pion, il faut savoir où il va aller. C’est le principe du renseignement économique. Quand je vois les Français s’insurger que la NSA les espionne, ça me fait rire parce que je sais que c’est pour prendre de bonnes décisions. Quoi qu'il en soit, je ne sais pas comment on va s’en sortir.

Une dernière question : est-ce qu’à un moment donné vous vous êtes dit que vous étiez dans une mission impossible ?

Non jamais. Sauf quand j’étais pris en otage, je pensais que c’était fini. C’était pas "impossible" mais fini. Je me voyais partir.

Par Louis Lepron, publié le 07/08/2015