Mean Streets, l'éclosion du cinéma de Martin Scorsese

Tout au long du festival de Cannes, Konbini vous propose de revenir sur des films incontournables révélés par la Quinzaine des réalisateurs. Projeté en 1974 sur la Croisette, Mean Streets est considéré comme le premier chef-d'œuvre de Martin Scorsese. Retour sur un film culte.

Depuis 46 ans, la Quinzaine des réalisateurs, sélection parallèle du Festival de Cannes, est connue pour avoir mis sous le feu des projecteurs de grands noms du cinéma contemporain. Parmi eux, l'inimitable Martin Scorsese, qui vient pour la première fois sur la Croisette présenter Mean Streets en 1974 en compagnie du jeune Robert De Niro.

Avec Mean Streets, premier de sa série d'hommage aux films de gangsters des années 30, Martin Scorsese nous plonge dans un univers mafieux qui le fascine, en s'inspirant de l'ambiance du quartier dans lequel il a vécu : Little Italy à New York. Ainsi, il met en scène Johnny Boy et Charlie, des petites frappes à l'affût de combines louches, qui côtoient des mafieux qu'ils envient. Pour accéder au haut du pavé, une règle impérative : respecter la loi d'honneur du milieu.

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Harvey Keitel, Robert de Niro et xxx dans Mean Streets.

Harvey Keitel, Robert De Niro et Richard Romanus dans Mean Streets.

Si le troisième long métrage du réalisateur d'origine sicilienne pose les jalons de ce que sera une grande partie de son cinéma, il a pourtant eu du mal à voir le jour. Martin Scorsese signe la première version de son Mean Streets dès 1966 avec le scénariste Mardik Martin, avec qui il étudie à l'Université de New York, le titre faisant référence à une phrase de The simple act of murder de Raymond Chandler "Down these Mean Streets a Man must go."

Mais à l'époque, les deux compères ne trouvent pas de financements, peut-être en raison d'une première version dont l'intrigue tourne autour d'un sujet dont les studios sont peu friands : le conflit religieux interne du héros. Le pitch ?  Un personnage principal qui serait "un saint qui vivrait dans un monde de gangsters" selon Martin Scorsese.

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L'éclosion d'un cinéma personnel

Le cinéaste décide donc de laisser un temps son script de côté pour se consacrer à d'autres projets. Il réalise plusieurs courts métrages, dont le très remarqué The Big Shave, qui lui permet de rafler une ribambelle de prix. Puis rapidement, Martin Scorsese signe son premier long, Who's That Knocking at My Door, sorti en 1967. Ce film marque sa rencontre avec l'un de ses acteurs fétiches, Harvey Keitel, avec qui il tournera à de nombreuses reprises, notamment dans Mean Streets.

Après avoir bouclé ce premier film, les deux amis se replongent dans leur scénario d'origine pour essayer d'en corriger les failles et le vendre plus facilement. Nouvel échec. Scorsese déménage alors à Hollywood et se fait embaucher en tant que monteur à Warner Bros. Il y rencontre le producteur Roger Corman qui lui donne la possibilité de tourner son deuxième long, Bertha Boxcar, une adaptation de la vie tumultueuse de Bertha Thompson.

Harvey Keitel dans Mean Streets.

Harvey Keitel dans Mean Streets.

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Mais l'idée de Mean Streets n'est jamais loin. John Cassavetes le prend sous son aile (il l'assiste pour le montage de Minnie et Moskovitz), et lui conseille de revenir à un projet plus personnel. Scorsese reprend une troisième fois son script en main. Il le remodèle et décide d'accorder une plus grande importance au style de vie de ses personnages au sein de Little Italy, en y intégrant des anecdotes tirées de sa vie et de celle de son entourage. Dès lors, plusieurs producteurs se montrent intéressés, dont Roger Corman, qui lui propose de le financer à condition de changer ses personnages d'origine italienne pour des Afro-Américains.

Scorsese refuse catégoriquement de dénaturer son projet, ce qui lui permet de fixer ses limites en tant que réalisateur à Hollywood. Sa patience finit par payer : peu de temps après, Jonathan T. Taplin décide de produire son film. Malgré un budget plutôt serré, il lui permet néanmoins de tourner son long métrage comme il l'entend, en 27 jours.

Autobiographie

Un an après la fin du tournage, Mean Streets est sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, et remporte, la même année, le prix du meilleur scénario dramatique original décerné par la Writers Guild of America. La renommée de Martin Scorsese devient alors internationale, et les critiques élogieuses fleurissent.

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Michael Henry Wilson, alors journaliste pour la revue Positif et depuis devenu spécialiste de Martin Scorsese écrit dans un de ses ouvrages consacrés au cinéaste : "Son avènement ne pouvait se comparer qu’à celui d’un Jean Vigo. Mean Streets était son Zéro de conduite et son Atalante. Le livre de bord d’un nouveau bateau ivre, à la fois chronique et requiem, tranche de vie et opéra fantasmagorique".

Car avec ce troisième long métrage, Martin Scorsese nous plonge dans un univers à la fois connu et fantasmé. Le réalisateur décrit d'ailleurs Mean Streets comme un film autobiographique :

C'était une tentative de faire un film sur la manière dont moi et mes amis vivions à Little Italy. Il y a une dimension anthropologique ou sociologique au cœur même du projet. Charlie se sert des autres en pensant les aider. En croyant cela, il ruine tous ses efforts aussi bien envers les autres que lui-même.

Quand il se bat avec Johnny dans la rue, il essaie de donner l'impression qu'il le fait pour les autres mais ce n'est qu'une question d'orgueil, le premier péché dans la bible.

Scorsese utilise sa propre voix pour faire parler la voix intérieure du personnage d'Harvey Keitel pendant tout le film. Il explique que c'était pour lui un "un moyen de trouver une paix intérieure". Avant d'ajouter :

Il est très facile de se discipliner pour aller à la messe tous les dimanches. Ça ne prouve rien. Pour moi, la rédemption ne peut venir que de la façon dont on vit et dont on se comporte avec les autres.

Pour Scorsese, sa rédemption vient surtout du cinéma. Car le réalisateur le dit lui-même : il aurait pu aussi bien devenir prêtre que voyou. Le septième art lui permet d'être les deux.

Robert De Niro et Martin Scorsese.

Robert De Niro et Martin Scorsese.

Le cinéaste s'intéresse à des gens qui lui ressemblent, et donc nés de la seconde génération d'immigrés italiens. Il pointe du doigt la quête du rêve américain et ses travers. Il explique que "Mean Streets parle du rêve américain selon lequel tout le monde peut croire qu'il va devenir riche un jour. Si on ne peut y arriver par des moyens légaux, on trouvera d'autres moyens. Ce problème concernant les valeurs mêmes de notre société est toujours présent aujourd'hui".

Un casting mythique

Outre ses qualités immersives et les prémices d'une réalisation vertuose, ce qui fait de Mean Streets un grand film, c'est son casting. Mais comme pour le scénario, le choix des acteurs s'est dessiné peu à peu. Si Harvey Keitel était bien le premier choix de Martin Scorsese, les producteurs voulaient absolument une célébrité pour incarner Charlie, en l’occurrence Jon Voight, qui décline finalement le rôle.

Le réalisateur envoie également son scénario à Al Pacino, mais pas de réponse. Pour coller au maximum au réalisme qu'il veut insuffler au film, Martin Scorsese souhaite réunir un casting new yorkais. Brian de Palma pense alors à introduire Robert De Niro au réalisateur, et les deux hommes s'entendent bien : ils ont grandi dans le même quartier. En 1976, dans une interview pour France Télévisions, l'acteur évoque ses racines et son lien avec son personnage :

Je connais des gens comme cela, j'ai vécu parmi eux, donc je peux apporter au personnage beaucoup de mon expérience personnelle, et dans tout rôle que l'on joue il faut apporter beaucoup de son expérience personnelle, autrement jouer ne veux rien dire.

Harvey Keitel et Robert De Niro dans Mean Streets.

Harvey Keitel et Robert De Niro dans Mean Streets.

Pendant le tournage, Scorsese laisse un terrain de liberté aux acteurs pour faire ressortir le maximum d'authenticité, notamment à Robert De Niro et Harvey Keitel, qui multiplient les improvisations. Le réalisateur profite même de l'animosité qui s'est développée entre De Niro et le comédien Richard Romanus pour tourner un maximum de scènes et ainsi faire ressortir la tension à l'écran.

Autre personnage très important : la musique. Elle occupe une très grande place dans Mean Streets, et encore une fois, elle est très personnelle pour le réalisateur, qui raconte avoir utilisé la musique avec laquelle il a grandi. Il explique :

Pour moi, Mean Streets a la meilleure bande son possible parce que ce sont tous des morceaux que j'ai aimé et qui représentaient notre manière de vivre. Nous n'hésitions pas à garder les morceaux sur plusieurs minutes dans le film. Pour moi, Mean Streets, c'est "Jumping Jack Flash" et Be my baby".

Première œuvre majeure et film fondateur, Mean Streets c'est l'éclosion d'un réalisateur et le début d'une série de plongées dans l'école de la rue, avec ses malfrats, ses conflits, ses amitiés et ses amours. C'est aussi la rencontre avec des acteurs qui inspireront Martin Scorsese une grande partie de sa carrière, et qui l'aideront à marquer l'histoire du cinéma américain à tout jamais.

Par Constance Bloch, publié le 17/05/2015

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