Non, Love n'est pas qu'un film de cul

Sélectionné au festival de Cannes, Love de Gaspar Noé était présenté hors-compétition cette semaine. Lunettes 3D sur le nez, on a pénétré une histoire faite de sperme, de sang et de larmes.

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14h49 : à une heure et dix minutes de la séance, la partie publique de la projection de Love n'accepte plus personne. Côté journalistes, une cinquantaine de personnes est déjà présente, assises ou debout, prêtes à en découdre.

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Dans les rangs, une rumeur : il y aurait une éjaculation retranscrite en... 3D. Rires. Deux journalistes évoquent la conférence du film à laquelle ils viennent d'assister. Selon Gaspar Noé, Love ne doit pas avoir honte de son effusion de sexe. La raison ? La pornographie est partout, ne jouez pas les effrontés de service.

Aussi, voilà qu'il aurait eu une réflexion "moralisatrice" se plaint une consœur à ma droite, qui balance un truc du genre : "Il a dit qu'on pouvait faire un film de sexe sur l'amour". Ah oui, voilà quelque chose de très moralisateur. Elle a dû oublier le récent précédent La vie d'Adèle, un petit film présenté à Cannes en 2013.

C'est de la plus sulfureuse des manières que Love a d'ailleurs été annoncé. D'abord à travers une série d'affiches mélangeant pénis et salive. Ensuite à travers Gaspar Noé qui jouait avec la définition du terme "amour" :

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L’amour est un état altéré de la conscience. L’amour est une drogue dure. L’amour est une maladie mentale. L’amour est un jeu de pouvoir. L’amour est une lumière aveuglante. L’amour est fait de sperme, de fluides et de larmes.

Enfin, avec une première image puis un court teaser qui se voulait provocant : un mec et deux femmes au lit. Il a un accent américain, a un joint dans la main et laisse entendre, à quelques minutes d'un plan à trois :

I fuckin' love Europe !

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Il n'en est rien. Love n'est pas qu'une histoire de cul, ou en tout cas pas une histoire avec seulement du cul non simulé. La première scène surprend le spectateur pour mieux le scotcher à l'écran, le choquer pour certains, alors qu'on se demande pourquoi on porte des lunettes 3D. Face à la salle silencieuse, un plan : deux corps nus se masturbent, se lèchent, se touchent, jusqu'à la jouissance.

Le cul dure trois ans

Pour raconter cette rencontre interdite aux moins de 18 ans, Gaspar Noé s'est offert une vie. Celle d'un Américain, Murphy, (Karl Glusman) étudiant en cinéma à Paris et en couple avec une femme et un jeune enfant. Il s'ennuie, regrette un amour qu'on comprend passionné qu'il a vécu avec une certaine Electra (Aomi Muyock).

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Electra ? On rembobine, dans le désordre. Ça finit mal, très mal. On reprend au milieu. Des questions se posent, des mots sont utilisés, de la jalousie dans l'air, des phrases de la vie de tous les jours. Murphy et Electra se rencontrent. Murphy et Electra sont à une soirée. Murphy et Electra découvrent l'échangisme. Rien de philosophique ("Une bite n'a pas de cerveau", "Une femme, c'est comme la CIA") ou de grandiose dans la partition des dialogues, à mille lieues des leçons de vieillesse du tout frais Paolo Sorrentino. Pour autant si Love a bien un lien avec Youth, c'est celui du deuil.

Celui d'une relation passée par la moulinette du sexe, de la drogue, des vices, des trahisons, de la violence comme des promesses et des découvertes. On suit deux âmes qui s'unissent, deux âmes qui se prennent, s'interrogent et se quittent dans la promiscuité infernale d'un studio parisien. Après tant de semaines, de mois ou d'années ensemble, que reste-t-il ? De beaux souvenirs comme des cicatrices nous souffle Gaspar Noé, qui intervient dans le jeu de séduction en vieux con propriétaire d'une galerie d'art.

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Les corps s'entrechoquent, marchent, les langues se délient, parlent, du sperme jaillit comme du sang : c'est un cinéma de sensation plus qu'une histoire qui se voulait a priori choquante que propose le cinéaste, connu pour avoir renversé la Croisette avec Irréversible (2002) et poursuivi son chemin avec Enter the Void (2009). Les plans sont à la fois lointains et très proches mais se valent comme d'une expérience universelle, adaptables à quiconque.

Gaspar Noé est Murphy. Un jeune américain fan de Kubrick qui veut devenir réalisateur et qui a un projet, une ambition visuelle : faire un film qui mélangerait les deux choses les plus importantes en ce bas monde, l'amour et le sexe. C'est réussi. À la fin de la séance, une seule personne en viendra à huer les 2 heures et 20 minutes d'images qu'il vient de se taper. Quelques applaudissements timides résonnent alors pour le couvrir. Voilà qui résume bien Love.

Article publié le 22 mai lors du Festival de Cannes, remonté le 15 juillet 2015

Par Louis Lepron, publié le 16/07/2015

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