Interview : confessions d'un trader à propos du Loup de Wall Street

Charlie (on l’appellera comme ça) est trader depuis trente ans. À 51 ans, il est un "sales made man" comme ils se font appeler dans le métier. L'anglicisme désigne les boursiers, qui, partis de presque rien, ont su gravir les échelons à force de ventes et d’expérience.

Charlie a le même âge que Jordan Belfort, et il a vécu, à une échelle différente, la même époque de folie boursière dépeinte dans le dernier film de Scorsese, Le Loup de Wall Street. Mais si les parcours et l'expérience professionnelle des deux traders sont en certains points comparables, leurs valeurs et leurs envies respectives sont très différentes.

Charlie est un trader de la vieille école, un boursier autodidacte, un de ceux qui ont fait leurs armes sur le terrain à l'époque où les hommes d'affaires portaient des costards trop larges. Pas de langues de bois donc, et de toute façon "on se tutoie tous dans le métier". 

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Loup de Wall Street

Jordan Belfort incarné par Léonardo DiCaprio dans le film de Martin Scorsese

Entretien avec un trader qui aurait pu dépasser ses limites mais qui, contrairement à Belfort, a préféré se passionner pour son métier plutôt que pour les billets verts. À raison. L'occasion d'en savoir plus sur ces années où la débauche était monnaie courante : constater les changements - radicaux - qui ont frappé le milieu et essayer de tirer quelques leçons du Scorsese, s'il y en a.

Konbini | Comment es-tu entré dans le monde de la bourse ?

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Charlie | J'ai eu mon BAC sur un malentendu, et je suis tombé dans la bourse quand j'étais tout petit, à 23 ans. Je suis sorti de l'armée en 1984. C'était l'année de mes premiers pas dans le milieu. À l'époque, je bossais chez Flammarion, j'étais plus ou moins bon vendeur d'ailleurs.

Un jour, un ami de mes parents m'a demandé ce que je comptais faire dans la vie et si j'étais éventuellement intéressé par la bourse. Je ne savais même pas de quoi il s'agissait mais j'étais passionné par les jeux de casino et assez bon en maths donc je lui ai répondu oui.

Lui était déjà dans le milieu. Du coup, il m'a dégoté un entretien chez un courtier [l'intermédiaire dans les opérations boursières, ndlr] avec le chef du personnel qui m'a posé une seule question : "Qu'est-ce que tu sais faire ?". Pris de court, j'ai répondu "rien", parce que c'était la vérité. Le type m'a répondu : "Ok. Très bien, c'est exactement ce qu'il nous faut. Signe ici".

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C'est donc en mars 1984 que je suis entré dans le milieu de la bourse. J'étais très motivé car je n'avais pas fait d'études et on m'a donné là une opportunité incroyable. J'ai bossé. Beaucoup. Depuis, je suis passionné par mon métier et par tout ce qu'il représente.

 "J'en ai vu des mecs qui auraient vendu leur mère dix fois pour de l'argent"

| Il représente quoi ce métier pour toi, justement ?

C'est avant tout une passion pour l'information. On doit se tenir au courant des actualités de la macroéconomie, de la microéconomie, de l'évolution des devises, des monnaies. Mais c'est ausi être curieux quand il s'agit d'innovation ou de petites entreprises comme de connaître les tenants et les aboutissants de toutes ces informations.

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Dans le trading, jamais deux journées ne se ressemblent et c'est pour ça que c'est un métier extraordinaire. Tous les jours les clients changent, les marchés changent, le trading change : rien n'est jamais pareil et tout est en perpetuel mouvement. En plus de ça, on a une sacrée dose d'adrénaline quotidienne qui permet de rester en constante évolution et adaptation. À titre personnel, c'est un métier qui me fait rester jeune.

Quand tu as commencé dans la bourse, est-ce que tu entendais parler de Jordan Belfort ?

Evidemment. Dans la finance, tout le monde a déjà entendu parler du Loup de Wall Street et beaucoup de traders se sont identifiés à lui. Pas forcément sur le mode de vie car on en savait peu à l'époque [l'autobiographie de Jordan Belfort dont s'est inspiré Scorsese date de 2007, ndlr] mais surtout parce qu'il était un coach remarquable !

D'ailleurs, les scènes du Loup de Wall Street où DiCaprio motive ses hommes sont géniales. Le film m'a forcément rappelé quelques souvenirs. À moi aussi on m'a appris à vendre du rêve et à penser en fonction du profit. J'en ai vu des mecs qui auraient pu vendre leur mère dix fois pour de l'argent.

En terme d'époque, ton parcours colle parfaitement avec celui de Jordan Belfort qui a aujourd'hui 51 ans, comme toi. Est-ce qu'il y a d'autres scènes du film que tu as aussi vécues ?

Mes premiers pas en bourse ressemblent en tout point au début du film. On m'a mis dans une salle, on m'a donné une pile de fiches et je devais appeler des gens que je ne connaissais pas pour les convaincre d'acheter le plus possible. Le métier c'était vraiment ça. On te mettait le nez dedans dès le premier jour, sans mauvais jeu de mots.

Pour l'anecdote, j'arrive en bourse en 84. En 85, je commence à comprendre, à être rodé. En 86, j'agis. Je commence par investir en bourse pour mon compte personnel, car à l'époque tous les traders faisaient ça. Ces pratiques sont montrées dans le film. Au départ, on avait le droit de tout faire et personne ne disait rien.

J'avais acheté 3000 Peugeot [3000 titres, ndlr]. Lors du krach de 87, Wall Street perd 480 points et moi ce jour-là je perds 50.000 francs. Ce qui représente à peu près 7.500 euros aujourd'hui. C'est une somme énorme, surtout aux yeux d'un jeune de 25 ans. J'ai été convoqué par mon agent de change, le patron de la firme, que j'ai dû rembourser peu à peu par mensualités.

Donnie Azoff, l’associé de Belfort, ici incarné par Jonah Hill

Aussi, je trouve que le film ne montre pas assez le parquet de la bourse, qui est la deuxième étape après le passage d'ordre. C'est pourtant là, sur le parquet, qu'on trouve les "vrais" traders. Une fois que tu as appelé le client et que l'ordre est passé dans le pneumatique, le papier va sur le parquet, où tout est échangé par la voix. Dans les années 80, sans l'électronique à portée de main, tout se faisait en criant.

Les personnes qui ont les clients au téléphone sont des vendeurs : on les appelle les sales trader. Ce sont eux qui font acheter, ensuite le parquet se charge d'échanger les actions, de traiter les ordres et de revendre les titres. Cela dit, la description de Wall Street à cette époque est tout à fait juste dans le film : une période de folie de l'argent qui s'étend, en gros, de 1985 jusqu'à la fin des années 90.

"Aujourd’hui [...] l’évolution des marchés est disponible sur l'iPhone :  le métier a changé"

Au début du film, il y a cette scène hilarante où un Matthew McConaughey sous cocaïne explique à Jordan Belfort comment les choses fonctionnent à Wall Street...

Je l'ai vécu ça, les traders seniors qui venaient voir les nouveaux pour leur dire : "Attends attends petit, c'est pas comme ça que ça marche, je vais t'expliquer comment on fait". Dans la bourse c'est presque un rituel : ce sont ceux qui ont de l'expérience qui filent les ficelles du métier aux plus jeunes.

Le mentor de Belfort au début de sa carrière, incarné par Matthew McConaughey dans le film

| McConaughey décrit le monde de la bourse comme une folie, affirmant que c'est du pipo, que l'argent n'existe même pas, qu'ils ne créent rien, que les clients sont tous idiots et les traders tous véreux. Est-ce que cette description est juste ?

C'était exactement ça à cette époque, contrairement à aujourd'hui, suite aux différentes crises, notamment celles de 2008 et 2011. Maintenant, les traders ont affaire à de vrais professionnels hyper-informés. L'évolution des moyens de communication a rétréci le champ d'action, tout le monde est au courant de tout ce qu'il se passe partout, alors qu'en 1986 la moindre petite nouvelle, on la recevait par Téléx. Depuis, le monde a rétréci.

Avant, tous ceux qui travaillaient dans la finance attendaient tous les soirs 22 heures, l'heure de la fermeture de Wall Street en France, pour se tenir au courant des mouvements de la bourse et savoir ce qu'il fallait faire le lendemain. Aujourd’hui, les indices de la bourse et l’évolution des marchés sont disponibles par défaut sur l'iPhone : c’est dire si le métier a changé.

"Dans le film c'est autre chose, les mecs sont fiers de leurs escroqueries"

Tu faisais partie de cette vague de folie que chacun alimentait. Est-ce que tu avais conscience de faire marcher un système corrompu et vicieux ?

Evidemment qu'on savait. On nous le répétait tous les jours : "T'es là pour faire du fric". J'ai même entendu : "Vous êtes des gagneuses". Dans le film c'est un petit peu caricaturé, car même si on savait à quel jeu on jouait, on essayait de trouver un faire-valoir - en Europe et en France en tout cas - en se disant qu'on faisait gagner de l'argent à des gens qui prenaient des risques, qu'on faisait tourner l'économie. À Wall Street, ils devaient sûrement être moins soucieux, moins scrupuleux. Dans le film c'est autre chose, les mecs sont fiers de leurs escroqueries.

Aujourd'hui c'est fini tout ça. Pour moi, le bouleversement du monde de la finance date du 11 septembre 2001. C'est le pivot d'un changement mondial de la finance. À partir du 11 septembre on commençait à nous parler de régulation, les gens se sont rendus compte que rien n'était éternel.

Avant le 11 septembre, nous vivions dans un monde où les traders brassaient énormément d'argent, et dès qu'on nous disait de faire attention, ou qu'on nous supprimait certains droits, on trouvait une autre échappatoire pour faire davantage de profits. Grâce aux commissions, l'argent que l'on touchait était proportionnel à celui que l'on rapportait à notre firme, efficace pour motiver les troupes. Et puis, il y avait différentes magouilles.

Comme ?

Il y avait des tricheries avant les IPO ["introducing process offer" : c'est le procédé d'introduction d'un nouveau titre sur les marchés. Dans Le Loup de Wall Street, il s'agit des chaussures de Steve Madden, ndlr]. Avant d'introduire la nouvelle valeur sur le marché, on faisait acheter nos clients, et avant de faire acheter nos clients, on en achetait nous-mêmes, chose qui est évidemment interdite aujourd'hui.

Il y a aussi une méthode qui n'est pas montrée dans le film. En France, on se servait beaucoup de la presse et des journalistes pour faire du profit. À une époque où il n'y avait ni Internet ni smartphones ou de moyens d'accéder rapidement aux informations, la presse économique restait la seule façon de s'informer sur les comportements des marchés et de la bourse.

Tous les traders et les clients achetaient ces journaux économiques : Les Echos, feu La Tribune, Le Figaro et La Vie Financière, un hebdomadaire, pour se renseigner, pouvoir spéculer et faire de bons investissements. La presse était un moyen efficace pour orienter les choix des clients.

La technique est simple : il fallait acheter des actions pour son compte et ensuite, quand un journaliste (souvent un copain) appelait les traders pour avoir des informations sur la bourse, le but était de l'orienter sur ce qu'il allait écrire dans son journal afin que cela génère des profits personnels. J'investissais dans un titre peu cher avant que la presse n'en parle et une fois que la presse spécialisée avait fait l'éloge du titre en question, il grimpait en valeur. Je n'avais plus qu'à vendre mes actions une fois que la valeur était montée et là, bingo !

Tout le monde le faisait, et les clients étaient loin de se douter qu'on orientait les discours de la presse. Comme pour les collectionneurs, les chineurs de disques ou les acheteurs d'art, le but est de faire ses paris et d'acheter juste en spéculant correctement. Il y a aussi une part d'instinct dans le métier. Aujourd'hui, si un trader se fait choper à faire ce genre de magouilles, il fera de la prison ferme, à coup sûr.

"A l'époque, rien n'était pas réglementé et personne ne disait rien vu que tout le monde jouait au même jeu"

Est-ce que ce délire de l'argent que tu as vécu, le même qui est illustré dans le film, peut expliquer les crises financières qui sont survenues ces dernières années ?

Oui et non. Non, car la folie boursière et les abus décrits dans ce film ne sont pas les raisons directes des crises qui ont suivi. Chaque crise a sa propre raison : le choc pétrolier, la guerre du Golfe, l'explosion de la bulle internet, les subprimes, la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 ou le surendettement des États. Toutes les crises s'enclenchent via un facteur externe déterminant.

Mais d'un autre côté, c'est aussi de la faute du système car le dénominateur commun de ces crises est l’appât du gain. Un comportement qui a contribué à toutes les crises, à la perte de sens, la tendance à oublier l'économie réelle, celle des gens, des travailleurs, des consommateurs, des produits, des services, pour appréhender l'économie à travers le prisme virtuel de la finance.

Y a-t-il eu des sanctions pour ceux qui s'en sont mis plein les poches illégalement ?

Pour ceux qui ont gagné énormément d'argent il y a eu quelques sanctions, puis jurisprudence, etc. Mais avant, ce n'était pas réglementé et personne ne disait rien vu que tout le monde jouait au même jeu.

Le film décrit un système corrompu, jusqu'au niveau des hautes autorités avec qui les truands avaient même la possibilité de négocier. Et même si aujourd'hui aucune magouille n'est plus possible et que tout est surveillé et régulé, le monde de la finance a été construit sur des bases malsaines. Actuellement,  j'imagine qu'on doit retrouver des traces de ces principes douteux dans les hautes sphères de la bourse, non ?

Plus du tout. S'il y a bien un domaine aujourd'hui où personne ne peut plus se permettre le moindre écart, c'est la finance. Tu n'as plus le droit de rien faire. Les métiers de la finance sont les plus régulés d'Europe. Aujourd'hui, un trader n'a plus le droit d'acheter des actions, sa famille non plus, ses amis et ses proches non plus. S'il se fait attraper, il devra rembourser le montant des bénéfices multiplié par au moins cinq ou six et en plus et surtout il fera de la prison ferme. On appelle ça un délit d'initié.

Aujourd'hui, on n'a plus le droit de faire des notes de frais au-delà d'un certain montant ni de faire de cadeaux aux clients. Auparavant, les traders invitaient les clients au Club Med ou je ne sais où et c'est d'ailleurs très bien décrit dans le film, quand le père de Jordan Belfort engueule son fils à propos des factures monumentales à justifier. Je les ai vues ces factures là ! Aux États-Unis, c'était à une échelle plus grande, mais je me rappelle avoir déjà dû dépenser beaucoup d'argent pour une soirée avec des clients, avec tout ce que ça sous-entend derrière.

Le lendemain, ton patron vient te voir, très énervé, pour que tu expliques la facture. Du coup, tu es obligé de dire à ces clients d'envoyer du business, parce que sinon tu te fais défoncer par ton boss. C'était comme ça. Aujourd'hui, le mec qui reçoit un cadeau qui vaut plus de 50 euros est obligé d'aller voir son déontologue d'entreprise pour faire déclarer la boite de chocolats à 59€ qu'un banquier lui a offert !

"J'en ai vu qui sniffaient de la coke au bureau, des mecs qui arrivaient défoncés en sortant de soirée, et des nanas se faire sauter dans les chiottes de la bourse"

Et en dehors des pratiques, est-ce que tu as connu ou vu des personnes qui menaient une vie à la Jordan Belfort ?

Le film se passe aux États-Unis, là où tout est dix fois plus grand. Mais à l'échelle française oui, j'en ai vu qui sniffaient de la coke au bureau, des mecs qui arrivaient défoncés en sortant de soirée, et des nanas se faire sauter dans les chiottes de la bourse.

Mais bon, j'imagine qu'il y a aussi un peu de folie dans d'autres métiers, entre les infirmières et les médecins dans les hôpitaux, ou entre les hôtesses et les commandants de bord dans les avions. C'est cliché, mais il n'y a jamais de fumée sans feu. 

| Côté mode de vie,  j'imagine que les choses se sont calmées en même temps que dans les pratiques. Après les crises successives, les traders sont en quelque sorte devenus tributaires de l'image globale du monde de la finance. Vous avez reçu l'ordre de vous tenir à carreau ?

Exactement et surtout depuis la crise de 2008 où les États et les médias ont choisi les traders comme têtes de Turc, certes idéales, et se sont cachés derrière ces vilains petits canards. Quoi qu'il en soit, on sait très bien que tout le monde a besoin de la finance et des marchés : tous les États se financent sur les marchés.

Désolé mais on va être obligé de parler politique : quand François Hollande dit "mon ennemi numéro un c'est la finance", c'est juste pour faire plaisir au petit agriculteur indépendant du fin fond de l'Ardèche. En réalité, on sait très bien que la France trouve ses fonds sur les marchés financiers, et pour ça, ils ont besoin des traders et des autres professionnels.

"Voir le soleil c'est bien, tu peux même profiter de sa chaleur et bronzer un petit peu, mais faut pas s'approcher trop près"

Est-ce qu'il y a une leçon ou une morale à tirer du film Le Loup de Wall Street ?

Oui, clairement, et pour l'avoir vécu à titre personnel : à trop s'approcher du soleil, on se brûle les ailes, comme Icare. C'est véridique et c'est ce qui est arrivé à Jordan Belfort. C'est ce qui est arrivé à des copains. Ça aurait pu m'arriver, à moi, en tant que jeune trader assoiffé. Sauf que le jour où tu dois 50.000 francs à ta boîte, soit environ dix mois de salaire, tu te dis qu'il y a un problème.

Pour le régler, soit tu le prends à la source et tu rembourses tes dettes, soit tu continues et tu t'enfonces dans d'autres conneries pour gagner encore plus d'argent. Voir le soleil c'est bien, tu peux même profiter de sa chaleur et bronzer un petit peu, mais faut pas s'approcher trop près.

Le film finit bien, et la dernière fois qu'on voit Belfort c'est sous son bon profil. On le voit dans le costume de l'orateur de talent, qui tente d'illuminer un troupeau d'apprentis ambitieux. Du coup, en sortant, il est facile de penser "j'aurais bien aimé être trader à cette époque…". Certaines critiques ont reproché à Scorsese de ne pas avoir montré Belfort sous un plus mauvais jour, et trouvaient que le portrait tiré était trop reluisant comparé à ses méfaits. Qu'en penses tu ?

Je ne suis pas d'accord : Scorsese décrit ce qu'il se passe dans une période donnée qui est aujourd'hui révolue.

C'est pourtant un film de 2013, et Straton Oakmond, la firme de Jordan Belfort, s'est construite entièrement sur le principe, plutôt salaud, d'arnaquer les pauvres qui n'y connaissent rien. Il y a eu des victimes de ces escroqueries, et depuis la sortie du film certains témoignages ont fait surface pour rappeler que Jordan Belfort a littéralement brisé des vies. Scorsese ne les montre pas, à aucun moment on ne voit les victimes.

Il y a eu des victimes forcément, le spectateur s'en doute, mais y a aussi des mecs qui ont gagné beaucoup d'argent grâce à sa firme et c'est pas non plus abordé dans le film. En quinze ans de folie, entre 85 et 2001, le CAC 40 [indice des entreprises françaises, ndlr] est passé de 1100 à 7000 points ! Et un CAC 40 élevé est signe d'un bon comportement économique des entreprises de l'Hexagone. Il ne faut pas oublier qu'en dehors des victimes, ça a profité à énormément de gens.

Je pense que Scorsese a voulu montrer l'état d'esprit que ces mecs-là avaient à l'époque. Dans la finance, c'était la furie, c'était la fête, on n'en avait rien à foutre ni des clients, ni des problèmes que ça pouvait causer derrière. Notre boss nous disait de faire du fric et c'était le seul mot d'ordre !

Le fait que certains aient gagné beaucoup d'argent grâce à une bourse corrompue efface le fait que d'autres aient tout perdu à cause d'elle ?

En théorie ça ne devrait pas être le cas, mais c'est juste la réalité. Il y a des mecs qui, à l'époque, travaillaient chez Ford pour mille dollars par mois et qui feront le même métier toute leur vie. À côté, il y a d'autres mecs qui prennent des risques en misant leurs mille dollars en bourse dans l'espoir d'en récupérer sept fois plus six mois plus tard ? Bah ouais. Et c'est ce que dit Jordan Belfort dans le film : c'est à vous de décider si vous allez être riche ou pauvre, pas à moi. Tu fais ce que tu veux de ta vie mec.

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"Tu fais ce que tu veux de ta vie"C'est peut-être ce simplisme trait que l'on doit retenir du film, en dehors de sa qualité cinématographique. Certaines scènes pourraient le confirmer, comme celle qui succède au jugement final de Jordan Belfort. Une fois la sentence prononcée et le trader condamné, on change de décor pour apercevoir l'agent du FBI (incarné par Kyle Chandler) qui rentre chez lui. Il est seul, pensif, avec les gens "normaux".

Alors qu'il vient d'atteindre son but - mettre Belfort derrière les barreaux, l'agent ne ressemble pas à un vainqueur. Jordan Belfort, lui, découvre le revers de la médaille : sa passion perverse et criminelle pour l'argent se soldera par trois ans de prison ferme. C'est tout ? Yes Sir, car aux États-Unis, même si tu as arnaqué la Terre entière illégalement, tu ne restes pas longtemps en prison si ces écarts peuvent être justifiés par la poursuite du Rêve Américain. Un rêve qui, aujourd'hui, n'a plus vraiment les mêmes couleurs.

Le Loup de Wall Street sonne comme une longue fête - la bande originale en est la preuve - qui ralentit et tourne de plus en plus mal au fur et à mesure que les problèmes prennent de l'ampleur. L'important dans le film, c'est Jordan Belfort, un personnage fascinant qui vivait sa vie comme il l'entendait, selon ses propres valeurs (bien vicieuses pour le coup) et de manière on ne peut plus assumée. Les bien-pensants peuvent critiquer – sans doute à juste titre, le charlot n'en a que faire.

Sur les chiffres, le film de Martin Scorsese a généré 22 millions de dollars de recettes en seulement 48 heures. C'est plus d'argent qu'il n'y en avait sur le compte en Suisse du Loup de Wall Street. Belfort est sans doute la réincarnation d'une poule aux œufs d'or, et Scorsese n'est pas la première personne a l’avoir remarqué, ni la dernière d'ailleurs. Ironie, l'ancien trader sera l'hôte de son propre show de télé-réalité dans lequel il viendra en aide aux personnes qui ont touché le fond après avoir connu le succès. Il les aidera à remettre leur vie sur les rails. Sans faire, encore une fois, de mauvais jeu de mots.

Texte et illustrations : Thomas De Ambrogi

Par Thomas De Ambrogi, publié le 09/01/2014

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