Live report : le set parfait de Darkside à La Fabric de Londres

La caractéristique la plus fascinante de Nicolas Jaar est probablement sa versatilité : elle déborde et atteint son public. Il fait partie de ces artistes électroniques archi-connus et pourtant son auditoire s'étend du flâneur musical à l'esthète électronique pointu. Une question reste en suspens : qu'est-ce qui réunit ces deux auditoires dont l'un passe son temps à tirer à boulets rouges sur son opposé afin de cultiver sa différence tandis que l'autre demeure occupé à flâner, indifférent aux mouvements sous-jacents de la dictature du bon goût ?

Je me suis dit que la meilleure façon de vérifier ces élucubrations dignes du Père Fouras était de me rendre au concert de Darkside à la Fabric le 7 octobre dernier à Londres.

Darkside Project à la Fabric

Oui Darkside, et non ce n'est pas un groupe de heavy metal. Cela se rapproche plus de la musique pour faire l'amour les bras en l'air (façon Parc Astérix) que de celle pour égorger du berger allemand en tenue sacerdotale. On retrouve Nicolas Jaar et Dave Harrington, un de ses anciens guitaristes de live qui passe cette fois-ci à la composition, comme au bon vieux temps de la fac. A l'époque, ils buvaient trop et parlaient littérature américaine. Bref.

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darkside

La Fabric de Londres

Perdition et errance dans Victoria Park. Arrivé à 19h 30 aux portes de l'enfer, je ne vais pas vous enrober le cordon bleu de sa panure, soyons franc. J'y étais seul à ce concert oui, sold out en deux semaines et pas un seul mercenaire dévoué pour m'accompagner à l'horizon. Ce n'est pas grave, j'adore ça les concerts esseulé, surtout dans le deuxième plus gros club d'Europe après le Berghain berlinois. Ces longues minutes à se tourner les pouces ou à rouler des clopes pour passer le temps, il faut vraiment être désespéré.

Round I : Visuals

L'ambiance est jazzy, la musique d'attente groove et fait checker les bootys. Je suis étonné de la tendance vestimentaire de la soirée : si j'avais su, j'aurai mis ma chemise à flanelles et mes pompes en cuir luisant. Après avoir imposé une introduction à orientation sociologique, je développe maintenant une pseudo-analyse de mode mais cela permet de bien suivre mon cheminement intellectuel pendant que je sirote mon sirop d'houblon en regardant mes pompes.

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La première partie (Visuals) démarre : c'est un mec tout seul derrière ses machines qui pousse la chansonnette, cris déchirants et réverbérés. Il installe une belle ambiance, malheureusement un peu en demi-teinte face à un public qui n'accroche pas. Folie de la dernière chance, il essaie la botte secrète du claquement de mains. Le mal est fait, les échecs successifs ne l'arrêtent pas dans sa folie dévastatrice. Forcément le claquement de mains c'est à double tranchant...

Je jette un oeil aux horaires de passage, 30 minutes entre les deux sets. Le temps de sortir fumer une clope, faire semblant d'en rouler vingt-cinq, se balader entre les trois niveaux que comptent le complexe, plus assez de cash pour me prendre une binouze, j'échoue sur un banc de fortune.

Round II : Darkisde (enfin!)

C'est parti. Nicolas et Dave entrent sur scène sous l'explosion de joie du public, ils sont chauds les coquins. On s'attend à une grosse intro pas piquée des hannetons, finalement Harrington nous souffle des grosses nappes de guitares gonflées au delay. Là c'est bon, on sait que les patrons sont arrivés sur scène.

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Darkside (Crédit photo : Jeremy Rice)

Petite vague de froid, et ça ne fera pas de mal aux excités du coin : notamment ceux qui jouent des coudes pour se faire une place et apercevoir quelque chose. Bien entendu les lourdeaux, je me les coltine : 30 minutes en ne voyant que la touffe de cheveux de Dave Harrington virevolter sur les envolées pop répétées des deux compères.

Ça transpire la maîtrise, les transitions sont réglées au millimètre, le duo ne fait qu'un, ils passent leur temps à se regarder dans le blanc des yeux. Chaque crescendo introduit par une complémentarité guitare / machines agit comme les échanges poétiques entre un monde organique et son alter ego mécanique. Nicolas et Dave prépare le terrain avec une précision chirurgicale.

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Même pour le grand timide que je suis, avec une unique bière dans le gosier et en solitaire, la recette fonctionne, la prestation de Darkside s'empare de mes membres : je me mets à headbanger, je bouge mes fesses en cadence, j'écrase méticuleusement les pieds de tout inconnu s'opposant à ma chorégraphie chamanique. Ça y est, je suis dedans, ridicule, mais les deux pieds dans le plat sur thermostat six.

Le public semble littéralement médusé devant un final proche de la perfection. Epique comme il se doit, j'ai même perçu quelques frissons. Un modeste « thank you » et une sortie de scène rapide, les lumières se rallument, le public en redemande, la prestation fut courte mais intense. Un retour déboucherait sur une déception, c'est donc les bras bringuebalants, le cerveau encore anesthésié, que je quitte la Fabric pour entamer un long retour dans le froid londonien.

Darkside, facteur de cohésion sociale ?

Le soir même, je me repasse l'album, un de mes colocataires me demande pourquoi j'écoute de la musique de « film de boule ». On a peut-être ici la réponse primitive à ma première interrogation. Les travaux de Nicolas Jaar demeurent profondément empreints de sensualité, voire de sexualité, même lorsqu'ils plongent dans les ténèbres de Darkside. Quel langage plus universel que celui du corps et de l'attraction pour réunir deux auditoires idéologiquement opposés  ?

Enfin... allez donc voir ces deux singeons surdoués en concert avant qu'ils soient remis en cage.

Par Konbini Staff, publié le 22/11/2013

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