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Laurent Gerra s'en prend à IAM, Akhenaton répond

Publié le

par Louis Lepron

Aux heures de grande écoute, le rap n'a parfois pas bonne presse. En témoigne la récente polémique au détour d'un sketch de l'humoriste Laurent Gerra lors d'une émission de Vivement Dimanche. La cible, IAM. 

Ce dimanche, Laurent Gerra était une nouvelle fois sur le plateau de Vivement Dimanche pour assurer le côté humour de l'émission inusable de Michel Drucker. Prenant la voix de Fabrice Luchini, l'humoriste s'en est pris à IAM.

Tout d'abord à travers ses fans, "qui attendent qu’on découvre le vaccin contre le rhume des foins ou l’âge de la retraite" en référence à l'absence du groupe pendant six ans. Ensuite en s'aidant de l'une des dernières chansons de la formation rap de Marseille, "Les raisons de la colère" (alors que l'humoriste croit savoir qu'il s'agit du nom de l'album), extraite d'Arts martiens sorti en 2013.

Mais quelles sont les raisons de la colère Michel ? Pas de panique. Ils répondent : "Quand la terre où l'on marche est labourée par des molaires, comprenez vous au moins les raisons de la colère ?". C'est énorme, on s'en fout complètement, l'important c'est la rime. Si tu veux, tu peux changer, au lieu de la terre et les molaires, tu peux faire : "Quand ta diététicienne t'interdit les pommes de terre, comprenez vous au moins les raisons de la colère ?".

Réaction du public, de Michel Drucker et des invités présents (Daniel Auteuil) : un rire bien gras.

La réponse d'Akhenaton

Il y a quelques heures Akhenaton a répondu à "l'humour" de Laurent Gerra. À travers un message Facebook posté sur le mur de la page d'IAM, il écrit :

Dans cette vidéo, on peut voir cet humoriste se cacher derrière la voix de Fabrice Lucchini pour dévoiler des idées toutes faites sur IAM (et le rap en général) qui sont réellement les siennes en vérité. Il isole quelques vers d'un texte qui en comporte une soixantaine, et nous livre une explication de texte personnelle.

Ce qui est comique dans l'histoire, c'est que cette personne symbolise bien le refus de la culture populiste de droite de reconnaître que dans le rap on peut souvent rencontrer une dimension poétique, métaphorique ou des rimes au second degré... voire au huitième!

Donc, la rime "Quand la terre où l'on marche est labourée par des molaires, comprenez vous au moins les raisons de la colère?" est comprise par notre ami Laurent le comique au sens littéral, on aurait choisi au hasard le mot "molaire" car le mot "motoculteur" ne rimait pas avec le mot "colère". Ce serait ainsi des vers sans aucun sens, une assonance gratuite, un alignement de mots, bref, du scrabble.

Laurent, il y a des pays comme Madagascar ou Haïti ou les personnes affamées mâchent des galettes de terre cuite pour apaiser leur faim. Peut-être l'ignorez vous? C'est tellement loin de notre beau pays du vin et du fromage, et les gens là-bas nous ressemblent pas énormément, hein? Cela s'appelle de la culture générale.

Le membre de la formation marseillaise reprend donc l'humoriste en expliquant la métaphore de la chanson "Les raisons de la colère" :

Ces rimes veulent donc dire :" la terre, que des chaussures foulent dans nos pays, est mâchée et ingérée comme repas dans d'autres plus pauvres, pouvez vous comprendre qu'ils soient en colère?". C'est une image Lolo, a t'on le droit d'en faire ou c'est réservé aux poètes validés par vous et vos potes?

Et de conclure, traitant Laurent Gerra "d'abruti" :

Moralité: un gars qui n'a même pas saisi le sens de deux phrases comprises par les plus jeunes de nos fans, tente de nous faire passer pour des analphabètes sur le service public (!) sous les ricanements de Michel Drucker, Daniel Auteuil et du public de 75 ans de moyenne d'âge, alors qu'il n'a lui-même pas du tout compris le sens de cette même phrase!!!! Mais quel abruti...

Puisque le premier degré bien bourrin semble être votre mètre étalon, on pense que les élections municipales à venir et des victoires probables de la "droite dure" vont vous permettre de rencontrer votre public très premier degré, dans des spectacles municipaux calibrés pour vous, Laurent Gerra, comique, philosophe, poète, prof de français et fin linguiste…

Le rap et la télévision : je t'aime moi non plus

Par le passé, de célèbres orateurs de la place publique s'en étaient pris au rap. Simple exemple parmi tant d'autres : le 14 avril 2010, Akhenaton était sur le plateau des Mots de Minuit de France 2 pour défendre We Luv New York, un album écrit avec Faf Larage en hommage aux premières heures du hip-hop version East Coast.

Face à lui Coline Serreau, scénariste, compositrice et réalisatrice du succès populaire Trois Hommes et un Couffin. Appelée à rebondir sur le propos d'Akhenaton, elle montre une franche réserve à son égard. Prenant pour prétexte la présence d'Akhenaton, elle pointe du doigt l'attrait des jeunes et des rappeurs pour New York :

C'est une fascination qui a été insufflée par le marché auprès de tous les mômes des banlieues : le milieu hard, New York... Mais New York ! C'est l'endroit où y'a pas de Sécu ! C'est l'endroit où il n'y a aucun lien social ! Ils vous ont inculqué cette fascination imbécile...

Quand vient son tour de parler, Akhenaton désamorce : "Ce n'est pas une fascination pour New York, c'est une fascination pour la musique qui vient de New York" et de justifier, voulant aller dans le sens de Coline Serreau : "Justement, cette musique elle vient parce qu'il y a ça ! Le hip-hop vient de ce même creuset que la soul, parce que le New York des années 80, c'est une ville extrêmement dure".

Éric Zemmour, avec beaucoup moins d'humour et de compréhension, s'était déjà épris du sujet. Au cours de l'émission L'Hebdo sur France Ô, il affirme en 2008 :

Tout ne se vaut pas. Il y a une hiérarchie. Tout peut être culturel. Vous mettez dans le même le sac, en tout cas dans la même phrase, le rap et Yasmina Khadra [un écrivain algérien, ndlr]. Je pense que le rap est une sous-culture d'analphabètes.

Et s'il fallait quitter les plateaux télé consensuels pour entrevoir une véritable critique du rap français ? C'est ce qu'on pourrait penser en lisant un numéro d'octobre 2003 de La Nouvelle revue française créée voilà plus d'un siècle.

Dans une étude intitulée Booba ou le démon des images, l'essayiste et romancier Thomas Ravier s'essaye à une comparaison (qui fera date) entre le rappeur et l'écrivain Céline à l'aide d'un néologisme, la "métagore" :

Des rapprochements qui n'ont pas lieu d'être (…) une apparition vénéneuse, rétinienne, brusque, brutale, impossible à se retirer de la tête.

Fin 2012, Konbini avait réalisé une interview en trois parties avec Booba. L'idée, comprendre comment le rappeur composait :

Politique et hip-hop : dialogue de sourds

Il faut dire que le rap a bon dos. S'il est parfois décrié dans le PAF, il a été (et est encore) la cible d'hommes politiques de tous bords, comme nous le rappelions dans cet article. Nicolas Sarkozy s'en est pris à Sniper en 2003, mais aussi à la Rumeur en 2002. Ségolène Royal avait aussi chargé Orelsan à cause de sa chanson "Sale Pute" à l'été 2009. Mais c'est plus récemment, en février 2013, que le ministre de l'Intérieur Manuel Valls s'en prenait au rap. Il déclarait :

Mon attention a été attirée sur un certain nombre de "chansons" – si l’on peut dire – de rappeurs tels que 113, Sniper, Salif, Ministère Amer, Smala ou encore Lunatic, dont les paroles sont d’une violence absolument inouïe contre la France, ses autorités civiles et militaires, son drapeau.

Comme nous le rappelions dans cet article, une bonne partie des groupes cités ne sont presque plus (ou pas du tout) en activité. Une preuve de plus, s'il en faut, de l'incompréhension que génère le rap. Mais surtout de l'ignorance dont savent faire preuve certaines personnalités publiques.