(Inception de Christopher Nolan)

Si vous êtes fan de Christopher Nolan, voici les 5 livres que vous devez absolument lire

Le Konbini Book Club inaugure sa nouvelle série et vous fait entrer dans la bibliothèque des plus grands réalisateurs du moment. Pour ce premier épisode, on s’offre une plongée dans l’univers complexe de Christopher Nolan, un cinéaste qui s’est toujours rêvé en écrivain.

(Inception de Christopher Nolan)

Bien au-delà du succès commercial monstre de ses films, Christopher Nolan est un phénomène artistique qui bouleverse Hollywood. Un réalisateur qui fracasse avec brio l’innocence du spectateur en l’impliquant à chaque seconde de pellicule dans sa violence, sa douleur, ses questionnements. Il cherche depuis ses débuts à faire travailler celui qui le regarde, exactement comme un lecteur face à un grand livre.

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Sa formation littéraire au University College de Londres, bien avant qu’il touche une caméra, joue en effet un rôle primordial dans sa maestria cinématographique. En plus de son bagage culturel immense, il applique dès son premier film certaines méthodes littéraires pour perfectionner ses histoires. Tout est chapitré, lié, articulé, comme le canevas d’un grand roman. Le résultat est impressionnant ; avec son frère Jonathan, lui aussi fou de livres et coscénariste de la plupart de ses films, Christopher Nolan est capable de se lancer dans l’écriture de scénarios à tiroirs, dans des histoires complexes et alambiquées sans jamais perdre de vue le spectateur.

Following, un de ses premiers films, avait pour protagoniste un écrivain. Impossible d’y voir une simple coïncidence. Son cinéma est un hommage à la littérature, un clin d’œil aux œuvres qui ont traversé sa vie, à celles qu’il a toujours rêvé d’écrire. Retour sur les ouvrages fondateurs du cinéma de Christopher Nolan.

Sonder l’âme avec Fictions de Jorge Luis Borges

Memento (2000)

"On compare facilement mes histoires avec celles de Philip K. Dick, mais Borges est un écrivain plus symbolique, il est moins difficile de s’en emparer. On compare souvent le cerveau humain à un ordinateur. C’est en réalité une mauvaise analogie car le cerveau a des capacités insoupçonnables, Borges l’avait compris depuis longtemps. Le cerveau reste un territoire idéal à explorer car tout est permis." (Interview dans le journal Le Monde en 2010)

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Fictions, le recueil de nouvelles fantastiques publié en 1944 par l’Argentin Jorge Luis Borges est le premier livre à ouvrir pour comprendre le projet qu’est en train de bâtir Christopher Nolan. Symbole de la démarche artistique de réalisateur, c’est une véritable mine d’or mais les multiples lectures et interprétations qui peuvent en être faites le rendent difficile d’accès.

Dans un labyrinthe d’histoires courtes, de réflexions philosophiques, de rêveries littéraires, Borges tente de mettre des mots sur la condition humaine. C’est ce qui fascine Christopher Nolan, cette ambition folle et noble de tout englober en une seule œuvre, de briser les certitudes du lecteur pour remettre en cause les choses les plus élémentaires. Au moment de débuter son œuvre cinématographique, Christopher Nolan sait que c’est le chemin qu’il veut suivre.

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L’influence de Borges sur Nolan saute aux yeux. Les réflexions sur les rêves, les labyrinthes de notre conscience, la discussion avec un autre soi par exemple, sont des thématiques abordées dans le livre de Borges et que l’on retrouve dans le film de Nolan, Inception. Pareil pour les nombreuses pages de l’auteur argentin sur la distorsion du temps, sujet ô combien sensible dans Interstellar. Mais le plus intéressant, c’est l’impact de Borges dans la réalisation du premier grand succès de Nolan, le film Memento (2000).

Tout commence avec la nouvelle de Borges Funes ou la Mémoire. Dans celle-ci on découvre le destin d’Ireneo Funes, doté d’une mémoire infaillible après une chute de cheval. Sa vie se transforme en cauchemar alors que cette hypermnésie l’empêche de penser correctement. Se souvenant d’absolument chaque détail de son existence, il est incapable de généraliser, de faire preuve d’abstraction. Il ne peut pas vivre une vie normale.

Le film de Christopher Nolan est conçu, selon les dires mêmes du réalisateur comme "l’étrange cousin" du récit de Borges. C’est d’abord Jonathan Nolan qui s’en empare en créant un texte sur le sujet intitulé "Mémento Mori" puis Christopher se la réapproprie pour en faire le film culte qu’on connaît aujourd’hui. Il décide de prendre le contre-pied de Borges et de raconter l’histoire d’un homme privé de mémoire immédiate. Il connaît son passé, qui il est, mais impossible de se rappeler des discussions qu’il vient d’avoir, des personnes qu’il vient de rencontrer. Difficile à vivre, surtout quand on veut venger le meurtre de sa femme.

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Du point de vue du scénario, c’est un travail de virtuose. En plus du personnage amnésique interprété magistralement par Guy Pearce, Christopher Nolan questionne le temps et la mémoire dans la construction même de son film, faisant preuve d’une incroyable prouesse littéraire. Le film s’ouvre avec la fin de l’histoire, la dernière scène, puis le film progresse, de la scène Y à la scène Z, puis de la scène X à Y et ainsi de suite, la fin d’une scène recouvrant à chaque fois le début de la scène précédente (précédente dans l’ordre du film, mais en réalité suivante par ordre chronologique). Un kaléidoscope exigeant que le spectateur doit lui-même remettre en ordre sans jamais que ça l’empêche de s’identifier. Résultat : un des thrillers les plus aboutis de l’histoire du cinéma.

Déployer un thriller sombre avec Le Grand Sommeil de Raymond Chandler

Insomnia (2002)

Raymond Chandler est une des figures les plus marquantes de la littérature américaine. Et c’est peu de dire que Christopher Nolan le considère comme tel. Quiconque le fréquentait à fac n’entendait parler que de ça.

Alors que le futur cinéaste poursuit ses études de lettres, il se découvre une passion pour le roman noir. Il est immédiatement fasciné par cette atmosphère nocturne et lugubre, par la violence qui y règne et par les crimes glauques que la police doit résoudre. Et puis il y a cette autre dimension qui l’intéresse, cette autre grille de lecture : au-delà du roman policier, il voit dans ces œuvres un regard tragique et pessimiste sur l’homme et la société qu’il a bâti. Or Le Grand Sommeil (1939), premier livre de Raymond Chandler, c’est tout ça à la fois. Roman noir ultime, Nolan en fait son livre de chevet.

L’histoire, c’est celle du richissime général Sternwood qui fait appel au détective privé Philip Marlowe pour remettre ses filles sur le droit chemin. Vivian, l’aînée, est alcoolique et accumule des dettes de jeu astronomiques dans toutes les salles de jeu de Los Angeles tandis que Carmen, nymphomane notoire se retrouve prise au piège par un bouquiniste pervers. Quand le détective découvre ce dernier mort, dans son studio, avec à ses pieds Carmen nue et droguée, il sait qu’il vient de mettre le doigt dans quelque chose qui le dépasse.

Remarquable par sa complexité, le roman multiplie les intrigues à tiroirs, les trahisons et les rebondissements. Raymond Chandler donne à lire une enquête qui fait froid dans le dos tout en dressant un portrait au vitriol de la riche société californienne. Une histoire complexe réglée comme du papier à musique, une tension et une douleur vécues aussi bien par les personnages que par le lecteur et une double lecture politique et philosophique sur la nature humaine. Un triptyque que Christopher Nolan va ériger en loi universelle de son cinéma.

Il y a eu Seven de David Fincher en 1995, il y a Insomnia de Christopher Nolan en 2002. Malgré les sept ans qui les séparent, les deux films marquent le début de la toute-puissance du thriller américain sur le cinéma mondial. Avec un duo d’acteurs immense sous sa houlette, Al Pacino dans le rôle du flic et Robin Williams dans celui du tueur, le réalisateur britannique s’offre le film qui va définitivement faire basculer son statut.

Dans un bled paumé d’Alaska, Will Dormer, un as de la crim, cherche à coincer le meurtrier d’une jeune fille. Petit problème qui néanmoins le rend fou, à cette époque-là en Alaska, la nuit ne tombe jamais. Usé par le manque de sommeil, la traque tourne au vinaigre. Dans une course-poursuite d’anthologie au milieu de la brume, il commet une erreur et tire sur un de ses adjoints. Il réussit à maquiller l’incident pour préserver sa carrière mais malheureusement le tueur l’a vu. Il a maintenant deux bonnes raisons de mettre fin à ses agissements.

Pour la seule et unique fois au cours de sa carrière, Christopher Nolan s’essaye au film noir classique. Mais il le fait de la plus géniale des façons, en jouant avec les codes du genre pour les détourner. Exemple le plus frappant : la manière avec laquelle il transforme les nuits pluvieuses de Raymond Chandler en une lumière blanche aveuglante, celle des jours sans fin d’Insomnia. Un chef-d’œuvre.

Construire des scénarios non-linéaires avec Le Pays des eaux de Graham Swift

Inception (2010)

On le sait tous, la marque de fabrique du réalisateur Christopher Nolan est sa capacité à jouer avec le temps, à établir des timelines différentes pour densifier son récit. C’est le moyen indispensable selon lui pour susciter l’engagement total de son spectateur. Comme souvent dans la carrière de Nolan, c’est la lecture d’un livre qui a influencé cette manière de travailler son cinéma.

Le Pays des eaux de Graham Swift est un ovni sur la planète littéraire. Le roman d’une région mystérieuse, le Fenland, une île magique au large de l’Angleterre, le roman d’un homme aussi, un prof d’histoire qui abandonne l’enseignement classique pour se lancer dans les récits fantastiques de son pays natal. Et puis, il y a les souvenirs qui s’empilent, ceux des drames survenus des années auparavant qui ont contribué à changer la nature de cette île, réveillant une eau tantôt miséricordieuse, tantôt impitoyable.

Plutôt que l’univers et l’histoire auxquels Nolan ne prête que peu d’attention dans ce cas-là, ce qui lui saute aux yeux, c’est l’habileté avec laquelle Graham Swift additionne les couches de récits et joue avec les temporalités. Ce qu’il a toujours rêvé de faire au cinéma se trouve devant ses yeux : "Il a créé une chose tellement incroyable, avec des timelines parallèles, et a raconté une histoire dans différentes dimensions qui était extrêmement cohérente."

De Memento, son premier gros succès, jusqu’à son dernier film Dunkerque, pourtant film historique classique sur un événement de la Seconde Guerre mondiale, il appliquera cette méthode de construction à quasiment tous ces films.

Mais dans ce domaine-là, il y a un film qui surpasse tous les autres, Inception. Dès le début des années 2000, Nolan écrit une première version d’un scénario traitant de l’histoire d’un voleur de rêves qui devrait parcourir l’esprit humain pour faire un casse. Mais il se heurte encore à certaines faiblesses scénaristiques et surtout à des financements qu’il a du mal à trouver. Il faut dire qu’il ne se donne aucune limite de budget pour réaliser son film. "Dès que l’on parle des rêves, le potentiel de l’esprit humain est infini. Et donc l’échelle du film doit paraître illimitée. On doit avoir le sentiment que ça pouvait aller partout et nulle part à la fin du film. Et ça doit fonctionner à une énorme échelle."

Parce que derrière cette volonté de créer un film qui marquera son époque, il y a aussi un combat de coqs, un défi rempli d’orgueil, celui de réussir la prouesse d’empiler plus de timelines, de ramifications que Graham Swift dans son livre. D’où ces scènes mémorables de Cobb, le personnage principal interprété par DiCaprio, dévalant les niveaux de rêves comme de vulgaires escaliers jusqu’à atterrir dans les Limbes.

Cela résume quelque part toute l’ambition de Christopher Nolan, tutoyer avec son cinéma la puissance créatrice de la littérature.

Dissimuler un message politique avec Un conte de deux villes de Charles Dickens

The Dark Knight Rises (2012)

Nous sommes en juillet 2012, la promo du troisième opus de Batman réalisé par Christopher Nolan bat son plein. Lors de chaque interview, le réalisateur et son frère, scénariste du film, prennent les journalistes à contre-pied et insistent sur un sujet qui leur tient à cœur. Ils se sont inspirés d’un roman de Charles Dickens, Un Conte de deux villes pour fabriquer The Dark Knight Rises. Sortir un Batman et convoquer un classique de la littérature anglaise du XIXe : du classique Nolan. Mais loin d’être de l’enfumage et un simple name dropping, le film est bel et bien bercé par l’univers de Dickens.

Ce roman historique raconte le tourbillon révolutionnaire de 1789 entre Londres et Paris, il met en scène la Terreur sanglante, Robespierre, les exécutions, les tentatives de révoltes réprimées par les armes et les orphelins laissés à l’abandon par le chaos. Vous commencez à comprendre ? Exactement comme Dickens raconte les révoltes populaires qui transpirent la haine et la vengeance, Nolan met en scène un peuple assoiffé du sang des riches qui l’ont dédaigné et exploité. Les pauvres arrachent les riches à leur maison et les traduisent devant des tribunaux irréguliers. En plus du Batman plus sombre qu’il s’est évertué à dessiner pendant les deux premiers films, il ajoute grâce à l’influence de Dickens une trame politique forte au scénario de ce troisième opus.

Du point de vue des personnages, l’influence est tout aussi forte, tout comme Bruce Wayne, Sydney Carton, le protagoniste de Dickens est orphelin. Et ils ne sont pas les seuls, les enfants à l’abandon peuplent le film. Certains de ces orphelins, attirés par la délinquance, évoquent même la toile de fond d’un autre roman de Dickens : Oliver Twist.

Hommage suprême de Christopher Nolan à l’œuvre de Dickens, la scène finale de The Dark Knight Rises. Bruce Wayne est mort, Gordon se tient devant sa tombe, un livre à la main et se prépare pour l’oraison funèbre : "Ce que je fais aujourd’hui est infiniment meilleur que tout ce que j’aurais fait dans l’avenir, et je vais enfin goûter le repos que je n’ai jamais connu." Il vient de lire les phrases finales du roman de Charles Dickens, les dernières pensées de Sydney Carton, qui se prépare à l’ultime sacrifice pour sa ville. Un sacrifice tout à fait comparable à celui que fait Batman. C’est là qu’il exprime la foi qu’il a en sa ville, tout comme Batman déclare la confiance qu’il porte à Gotham City tout au long de la trilogie.

DC Comics feat Charles Dickens, fallait y penser. Nolan en a fait un hit.

Remettre en cause les certitudes de notre monde avec Flatland d’Edwin A. Abbott

Interstellar (2014)

"A Romance of many dimensions" : il suffit de lire le sous-titre du roman d’Edwin A. Abbott pour comprendre que cet ouvrage va vous retourner la tête. Dans le monde de Flatland, les expressions "en haut" et "en bas" n’ont pas lieu d’être. Les gens ne connaissent que le monde en deux dimensions. Pire, une répression violente est faite aux illuminés qui prêchent l’existence d’une troisième dimension. Pourtant, le narrateur de cette étrange aventure, un très raisonnable Carré, est certain d’avoir été visité par une Sphère, chose impossible pour ses concitoyens qui ne peuvent y voir qu’un Cercle…

Si, comme ça, on croit à une blague, c’est bel et bien un livre indispensable. Il figure surtout parmi les livres les plus importants pour comprendre le cinéma de Christopher Nolan. Quand il décide de se lancer dans l’aventure Interstellar aux côtés du physicien Kip Thorne, un spécialiste du sujet, le réalisateur britannique conçoit ce film comme le moyen de rendre hommage à certaines des œuvres de science-fiction qu’il a toujours admirés, notamment 2001: l’Odyssée de l’espace de son mentor Stanley Kubrick.

Mais c’est aussi pour lui un moyen d’explorer une thématique qu’il a toujours voulu mettre en film. Celle de l’espace, du temps, de l’infini, toutes ces choses qui existent bien au-delà de nous et que la science tente chaque jour de comprendre un peu plus. Le défi est de taille, créer un film qui explore avec réalisme les questionnements scientifiques du moment. Ce qu’il réussit brillamment en explorant avec précision des questions fascinantes comme la théorie des cordes, le trou de ver, le Tesseract et bien d’autres.

Mais comme tous ses modèles cinématographiques et littéraires, il veut aussi créer une œuvre globale, qui emporte son spectateur, le bouleverse, le questionne sur l’avenir de l’espèce humaine. C’est tout le sujet du film : alors que notre planète se meurt, nous reste-t-il une dernière chance pour survivre ? Peut-on enfin appréhender cette 4e dimension qui nous permettrait de distordre le temps et d’accéder à un autre univers ?

Interstellar est le film le plus abouti à ce jour sur ce thème, un mindfuck jouissif parce qu’il allie le rationnel de la science à l’émotionnel de l’humain. Nolan s’est servi de l’œuvre d’Abbott comme d’un tremplin pour explorer une autre dimension. Il s’est construit en opposition à cette influence. Il n’a pas choisi l’allégorie pour faire comprendre, il a voulu expliquer que tout est possible.

Par Leonard Desbrieres, publié le 28/09/2018

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