James Blake : l'interview fleuve

Nous avons rencontré James Blake alors qu'il était à Paris pour promouvoir son prochain album Overgrown qui sortira le 8 avril prochain. On a parlé album, tournée, RZA, météorites, Londres et Rihanna. Un programme chargé. 

james blake

Le jeune prodige anglais James Blake est de retour. Après la sortie de son album éponyme en février 2011, qui fut un énorme succès et que la presse n'a cessé d'encenser, Blake est parti pour une longue tournée mondiale d'un an et demi. Par la suite, il est resté discret. Jusqu'à la sortie de son deuxième album, Overgrown, et la diffusion de son premier single Retrograde puis de Voyeur et Digital Lion. Sur cette dernière, James Blake a collaboré avec le grand Brian Eno.

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Du coup, on est allé lui poser quelques questions alors qu'il passait sur Paris. Il était 10 heures. Une demi-heure d'entretien et pas une minute de plus.

Konbini | Dirais-tu que tu as évolué entre les deux albums ? 

James Blake : Énormément. Ma voix sur Retrograde est bien meilleure et je me suis aussi amélioré sur le procédé de réalisation d'un album. J'ai le sentiment que Overgrown est différent parce mon spectre musical a évolué. Il m'est plus représentatif.

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K | Tu penses que le succès a influencé ta façon d'écrire ou de produire ta musique ? 

JB : Pas vraiment. En revanche, jouer ma musique devant un public, oui. Quand tu composes une chanson, tu penses plus à ce que tu peux donner aux autres qu'à ton propre plaisir. Je compose ma musique pour moi mais je la joue pour les autres.

K | Il y a un an, tu disais dans une interview au NME que tu souhaitais faire un album plus "agressif"

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JB : J'ai menti : on m'a un peu poussé à dire ça. Mon dernier album est en réalité plus rythmé, avec un tempo plus enlevé et il est plus facile à écouter. Plus entrainant aussi.

 Rihanna [...] oui elle sait se rendre indispensable sur Internet. On a le sentiment qu'elle a sorti neuf albums en l'espace d'un mois.

Crédit Image : Louis Lepron

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K | À la fin de ta tournée, tu as fais une pause... 

JB : J'avais sorti assez de morceaux : les gens devaient digérer ma musique, ils n'en avaient plus besoin (rires).

K | Cet album, t'a-t-il permis de prendre de la distance avec ton public ? Tu aurais pu choisir de sortir des bouts de compositions sur les réseaux sociaux mais tu ne l'as pas fait...

JB : Faire comme Rihanna tu veux dire ? Elle, elle sait se rendre indispensable sur Internet : on a le sentiment qu'elle a sorti neuf albums en l'espace d'un seul mois (rires). Son travail est impressionnant, elle est vachement dévouée à ses fans et elle fait sa propre publicité d'une manière incroyable. Je serais incapable de faire ça ! J'ai besoin de temps pour laisser mon travail mûrir et se développer. Je ne peux pas faire ce genre de choses-là, sous le regard de tout le monde.

K | En 2011, tu disais justement que tu voulais éviter de devenir une "pop star". 

JB : Ce n'est pas ce que je recherche. Ce serait une vie épouvantable, comme un cauchemar sans fin ! Imagine, on te donne constamment des ordres : "Tu dois faire ça aujourd'hui, là maintenant."

K | Quand tu as sorti la chanson Retrograde, il y avait un visuel avec écrit Overgrown dessus (cf. ci-dessous), cependant il ne s'agit pas de la pochette officielle de l'album ? 

JB : Avec le putain de cerf et la forêt ? (rires) Non, ce n'est pas la pochette officielle de Overgrown ! On a mis ça pour se marrer en fait. J'aime bien cette image, mais quand il a fallu choisir la pochette officielle, j'ai trouvé que j'avais l'air un peu idiot, un peu trop décalé, même si j'aime l'idée.

james blake

Ce qu'il y a avec la musique, c'est que quand un accord est joué, il n'y a pas besoin de réfléchir, on ressent l'effet instantanément.

K | Il y a une météorite au début du clip de Retrograde qui est sorti le 15 février. Quelques jours plus tard, une pluie de météorites s'est abattue en Russie. Coïncidence ? 

JB : Ce n'était pas une coïncidence : je l'avais prédis. Je voulais que le clip ait un maximum d'impact au moment de sa diffusion.

James Blake - Retrograde (clip officiel)

K | Tu es content du résultat ?

JB : Extrêmement !

K | En parlant de ça, est-ce que tu penses que la musique a un pouvoir sur les gens ? Un impact sur la réalité ?

JB : Absolument. La musique est pour moi quelque chose de très puissant, mais uniquement durant certains moments. Si vous laissez la musique avoir un effet puissant sur vous, alors elle l'aura, un peu comme la magie quand nous étions enfants. Cependant, contrairement à la magie ou l'imagination, la musique, elle, est réelle.

L'effet qu'un accord peut avoir sur moi ça, c'est réel et cohérent. Ce même accord peut produire le même effet sur d'autres personnes car il s'agit d'une suite harmonique de notes qui feront ressortir un sentiment. Scientifiquement, c'est prouvé : il y a eu des études sur le fait que la musique a des effets physiques.

K | Un peu comme une sorte d'effet papillon ?

JB : L'effet papillon décrit plus une action insignifiante qui engendre des conséquences énormes. Pour autant, je pense que la musique a un effet direct alors que l'effet papillon a un effet indirect. Ce qu'il y a avec la musique, c'est que lorsqu'un accord est joué, il n'y a pas besoin de réfléchir : vous ressentez l'effet instantanément. C'est immédiat.

K Quand tu composes ta musique, tu réfléchis ou c'est l'instinct qui l'emporte ? 

JB : Je gravite autour d'accords qui me plaisent. Je ne suis pas assis avec un tableau des accords en train de réfléchir et de me de dire : "Alors, quel accord va me faire quel effet ? Ah oui, celui là, c'est la haine." (rires)

La vie en tournée c'est vraiment fou, c'est comme être dans un autre monde [...]. Il faut se pincer pour se rappeler de l'endroit exact où l'on se trouve.

K Quel a été le procédé autour de la production de Overgrown ? Tu as commencé à travailler dessus à la fin de ta tournée ?

JB : Je suis resté six mois sans faire de musique. En fait, quand je suis rentré de tournée, je suis resté enfermé chez moi pendant quatre mois. Je n'arrivais pas à sortir, j'étais littéralement exténué. La vie en tournée, c'est vraiment fou, c'est comme être dans un autre monde.

K | La tournée t'a plu ?

JB : Oui j'ai adoré, mais à la fin, j'étais physiquement et mentalement épuisé. La tournée a duré un an et demi et je ne suis pas rentré chez moi. La fatigue mentale s'est répercutée sur le physique. Et puis bien sûr, quand on change d'endroit constamment, ce n'est pas possible de créer des liens avec des gens ou d'être en couple : toutes les personnes que vous rencontrez sont vouées à être laissées derrière.

Il faut se pincer pour se rappeler de l'endroit exact où l'on se trouve, qui sont tes vrais amis et aussi se rappeler que vous avez une famille et un chez soi. Je pense que ce sont toutes ces petites choses là qui font que je ne pouvais pas vivre de cette manière pendant trop longtemps. Bref, après tout ça, j'ai recommencé à écrire.

Overgrown est la première chanson à être arrivée. Puis j'ai écrit, écrit, écrit... J'écrivais une chanson, puis une autre. Il n'y avait pas un vrai fil conducteur comme : "Je vais écrire un album sur ma vie dans les hôtels."

I’m the master of multitasking

K | Tu travaillais sur plusieurs chansons à la fois ?

JB : Yeah I’m the master of multitasking. ["Je suis le roi pour gérer pleins de projets en même temps", ndlr, traduction] (rires). Les ordinateurs aident beaucoup, je peux travailler sur deux chansons à la fois. Vous pouvez avoir constamment plusieurs projets en cours, puis en laisser certains de coté pendant six mois et ils ne bougeront pas. Sur un ordinateur, vous pouvez avoir un album entier presque fini. Mais pas entièrement fini.

K | Quand est-ce-que tu sais si ton album est vraiment fini ?

JB : Quand je le fais écouter à quelqu'un d'autre et que j'en suis fier. Quand tu le joues à quelqu'un, tu peux t'assoir et observer la réaction de l'autre : tu sens un truc quand quelque chose ne va pas et là tu peux retravailler dessus. Je n'ai pas fait ça pour le premier album.

james blake

Image prise sur le Facebook de James Blake

 On l'a donc envoyé à RZA et il m'a renvoyé quelque chose qui m'a vraiment plu, j'étais super heureux.

K | Peux-tu nous expliquer d'où vient l'idée de collaborer avec RZA (du Wu-Tang Clan) ? Sa musique est vraiment différente de la tienne.

JB : J'ai composé la chanson Take A Fall For Me. Il s'agissait juste d'un beat, ce que tu entends maintenant mais sans son rap. En réécoutant ce beat, j'ai vraiment trouvé qu'il sonnait comme du Wu Tang Clan. Alors je me suis dit : "pourquoi ne pas l'envoyer à RZA pour voir ce qu'il en pense ?". C'est ce qui s'est passé :  RZA m'a alors renvoyé quelque chose qui m'a vraiment plu : j'étais super heureux. J'ai eu des frissons lorsque j'ai écouté pour la première fois le morceaux. Je n'ai rien changé : c'était bouclé.

K | Vous ne vous êtes pas rencontrés ?

JB : Tout s'est fait par mail ! Il a écrit les paroles de son côté.

K Pourquoi lui ? 

JB : J'aime sa voix, sa tonalité, son attitude et sa musique. Je croyais au départ que cela serait trop brutal pour cette chanson, trop agressif. Mais il a fait quelque chose à la fois sensible et romantique. Je ne m'attendais pas à ça.

K | T'aimerais collaborer avec d'autres rappeurs américains ? 

JB : Comme Kanye West tu veux dire ? Je suis ouvert à certaines choses mais j'ai vraiment une façon particulière de travailler. Pendant mes études, la musique de Kanye passait constamment à la télé ou à la radio et j'ai un profond respect pour son travail; je pense qu'il est vraiment bon. Cependant, certaines personnes dans l'industrie de la musique ont une façon assez brutale de travailler ; vous envoyer quelque chose et ça vous revient très rapidement mais complètement différent de l'original, mais pas en bien, pas sensible comme vous l'imaginiez. Ce n'est pas une façon naturelle de travailler. Cela reflète un peu la manière dont on aborde la musique aux États Unis : c'est un peu plus motivé par l'argent là-bas.

K C'était donc risqué de l'envoyer à RZA alors ?

JB : Oui, s'il me renvoyait quelque chose que je n'aimais pas.

 Le truc avec Londres, c'est qu'il y a tellement de choses cool à faire qu'on ne peut jamais s'y ennuyer.

K |Tu es Londonien ; pourrais-tu nous donner tes endroits préférés pour sortir ou bien aller boire un verre ? 

JB : En fait je suis un grand fan des lieux typiques, comme prendre le thé l'après midi, j'adore ça ! Le truc avec Londres, c'est qu'il y a tellement de choses cool à faire qu'on ne peut jamais s'y ennuyer. Je ne me lasserai jamais d'y marcher. Par exemple, tu te balades sur South Bank et il y a le Royal Festival Hall et au moins quatre autres salles de spectacle ou des musées où tu pourras toujours trouver quelque chose à faire. J'aime aussi le côté multiculturel de Londres, le fait de pouvoir aller manger dans mon restaurant indien préféré comme le Deli Grill.

K | Tu as des influences qui ne relèvent pas de la musique ?

JB : Je suis un grand fan de Chris Hitchens, un écrivain anglais. C'était vraiment une personne intéressante et un écrivain incroyable : il était un polémiste, un maître en contradiction et ce n'est pas facile d'être ce genre de personne. Il peut être une source d'inspiration pour quiconque. C'est toujours plus facile de suivre le courant mais le fait d'avoir ses propres idées et de contrer l'opinion des gens avec des arguments solides, ça ne peut qu'amener le respect. Il n'a pas été une influence pour mon album mais de manière générale.

K | On a collé une étiquette post-dubstep sur ta musique. Ça ne te dérange pas ?

JB : Ça m'est égal. Le dubstep c'est un peu fini non ? Il y a toujours des gens qui font de la bonne dubstep certes, mais la scène est fragmentée avec parfois de nouvelles choses qui s'y développent. Je ne pense pas que cette étiquette s'applique vraiment à ma musique : il y a quelques éléments dubstep parce que j'aime ce rythme et ce tempo mais ça s'arrête là. J'ai vu que quelqu'un avait écrit sur YouTube qu'il y avait "enfin de la dubstep sur Retrograde" et j'ai pensé : "vraiment ?".  De toute façon, tout le monde lui a dit de se taire et son commentaire a reçu beaucoup de "dislike" !  That’s f***ing rubbish !

Propos traduits de l'anglais par Chloé Dufourg.

Par Louis Lepron, publié le 01/04/2013

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