Par Tomas Statius

Avec Angels / Devils, Kevin Martin aka The Bug livre un album hanté par la culture jamaïcaine et les contradictions de l'époque. À cette occasion on a pris des nouvelles de l'alchimiste britannique et interrogé l'esprit qui se cache derrière des lunettes noires et un look de "rude boy". 

Kevin Martin est The Bug

Kevin Martin est The Bug

Bien peu peuvent prétendre avoir une carrière aussi remplie que celle de The Bug. Bien peu peuvent se targuer d'avoir traversé les vingt dernières années en ayant toujours en tête la musique de demain. Et puis il est rare de se retrouver face à un créateur qui en plus d'afficher une modestie déroutante, expose ses idées avec un style rare et un verbe délicat.

En substance, celui que l'on connait sous le nom de The Bug aujourd'hui, comme Kevin Martin depuis toujours, est un artiste assez fascinant et un mec sympa. Enfant de la Grande-Bretagne, débarqué dans la musique au début des années 90 avec un projet free-jazz / noise dénommé God, le saxophoniste de formation a ensuite embrassé le numérique et la musique électronique avec le groupe Techno Animal fondé avec le musicien avant-gardiste Justin Broadrick.

Puis Kevin Martin est devenu The Bug, prophète de la dub music, exégète du grime, amoureux du dancehall et de plein d'autres curiosités musicales qui ont la Jamaïque comme racine. Avant de livrer avec King Midas Sound un album déroutant aux côtés du poète Roger Robinson et Kiki Hitomi.

Retiré depuis près de deux ans en terre teutonne, on a eu la chance de s'entretenir avec le producteur à l'occasion de la sortie de son troisième album sous le signe de l'insecte, Angels & Devils. On en a profité pour parler de sa carrière et de la teneur presque métaphysique de sa musique.

De Kevin Martin à The Bug

 

Konbini | Je te suis depuis des années et tu as eu tant d'avatars, tu t'es attaqué à tant de styles musicaux, que je me suis toujours demandé si tu voyais un lien entre les différents projets que tu as menés ? 

The Bug | Pour moi il y a un lien évident entre le début de ma carrière et où j'en suis maintenant. Récemment j'ai parlé à Roger Robinson de King Midas Sound [l'un de ses projets dont le premier album est sorti en 2009, ndlr] et Justin Broadrick [collaborateur de The Bug au sein des groupes God et Techno Animal, ndlr] qui trouvent tous deux étrange que les gens ne voient pas le rapport entre mes premiers projets et The Bug.

La connexion pour moi c'est évidemment un amour profond du groove et des émotions intenses. C'était le cas à l'origine, et ce sont des éléments que l'on trouve toujours en abondance dans ma musique.

K | J'ai lu également que tu étais toujours à la recherche d'antagonisme quand tu composes... Quelle est la tension principale de cet album ? 

Mon but n'est plus vraiment de m'opposer à quoi que ce soit. C'était bien plus le cas dans God. Depuis je pense que j'ai réalisé que s'opposer pour s'opposer est une démarche un peu vide. Désormais ce qui m'intéresse c'est d'électriser les auditeurs.

"Un album se compose d'abord avec des émotions"

 

Je pense que la tension du nouvel album tourne autour de cette dualité entre "anges" et "démons". Je vois ce disque comme un examen du bien et du mal.

K | C'est presque une approche philosophique... Comment est-ce arrivé dans ta carrière ?  

J'ai toujours vu ma musique comme une sorte de thérapie mais également comme une représentation très personnelle du monde. D'une façon ou d'une autre, mes disques sont toujours autobiographiques.  

D'une manière plus générale, je pense qu'en tant que musicien il est vital de s'interroger sur son parcours, et sur ce qu'on est en train de faire. Si je faisais une master class ce serait mon message : un album se compose d'abord avec des émotions.

K | J'ai parcouru de nombreuses interviews de toi et j'ai découvert que tu avais une définition assez intellectuelle, presque philosophique de la "dub". Un peu comme un manifeste artistique... 

Oui je vois la "dub" comme un catalyseur, une manière de réarranger le monde. C'est aussi une métaphore de nos vies car, quand on y pense, notre existence n'est qu'un remix perpétuel d'éléments déjà existants.

Et puis je pense que la dub est un moyen de rendre une oeuvre musicale vivante à travers les âges. Aujourd'hui on traite trop souvent la musique comme un bien de consommation alors qu'elle devrait être une réinvention constante.

K | Le reggae et tous ses dérivés ont toujours été un élément important de la culture musicale britannique. Il est aujourd'hui beaucoup plus diffusé qu'il ne l'était auparavant. Qu'est-ce que cela t'inspire ? 

C'est fantastique ! Je n'ai aucun problème avec ça. Même avec Techno Animal, je n'ai jamais été élitiste. J'ai toujours souhaité une exposition maximale à la musique que je chéris.

Justin Broadrick, musicien britannique célèbre pour son approche pionnière, formait avec Kevin Martin le groupe Techno Animal

Justin Broadrick, musicien britannique célèbre pour son approche pionnière, formait avec Kevin Martin le groupe Techno Animal

Et puis tu sais trop de personnes dans le reggae sont fauchés. C'est génial que certains puissent à nouveau en vivre.

K | J'ai l'impression que quand tu as commencé The Bug en 1997, ni le reggae, ni le grime n'étaient des genres exposés médiatiquement. Aujourd'hui les deux sortent un peu de l'ombre... T'en penses quoi ?

Je ne pense pas que le grime ou le reggae soient particulièrement exposés de nos jours. Je trouve bien au contraire qu'ils restent des genres inaccessibles. Logan Sama, une figure majeure de la scène grime [il était le DJ et l'animateur de nombreuses radios pirates, ndlr] dit d'ailleurs la même chose : le grime et le reggae sont toujours extrêmement ghettoïsés. Ils sont vus comme de la musique "noire", antisociale et politiquement incorrecte.

"J'ai l'impression qu'en France il y a un schisme entre alternatif et mainstream"

Bien-sûr Major Lazer a permis à cette musique de traverser l'Atlantique. Néanmoins je ne vois aucun regain d'intérêt, ni renouveau dans le grime ou le dancehall. Et pour être honnête je trouve que les deux styles sont plutôt en crise. C'est assez triste d'ailleurs.

K | Il y a un renouveau instrumentale du grime quand même...

C'est vrai mais je trouve qu'il lui manque toujours le talent d'un MC comme D double E, Flowdan, Wiley ou Dizzee Rascal. C'était cette rencontre entre de superbes mélodies et la violence d'un rappeur que j'aimais dans le grime.

Cette musique est née de la frustration et du rejet. Et même si des producteurs comme Mumdance, Mr. Mitch ou Logos sont extrêmement talentueux, ils en oublient l'essence du grime.

K | Qu'est ce que tu écoutes comme musique alors ? J'ai entendu que tu habites Berlin désormais. Est-ce que ça a élargi ton horizon musical ? 

Bien-sûr, je suis toujours à la recherche de nouveaux tracks ou d'albums qui me donnent envie de travailler plus et plus fort. Mais pour l'instant ce n'est pas Berlin qui me l'a donné.

Tu sais je me suis installé ici pour de toutes autres raisons. La Grande-Bretagne fait chier, notre Premier ministre est un véritable trou-du-cul et ma copine avait besoin d'un visa que les autorités refusaient de lui octroyer.

Je ne suis pas venu ici parce que je croyais en la vitalité de la scène musicale. Je suis d'ailleurs plutôt contre la tyrannie du 4/4 de la techno berlinoise. Ce que j'aime ici c'est la mentalité. Les gens ont une attitude "je-m'en-foutiste". Et puis la ville vit 24h/24.

K | Je trouve que sur le dernier album, il y a un mélange assez étrange de featurings. Je les trouve très différent mais en même temps ils ont ce "je-ne-sais-quoi" qui les rassemble. Qu'est-ce tu en penses ? 

Je suis d'accord avec toi et je suis content que tu le remarques. Pas mal de critiques américains m'ont reproché ce choix alors que je suis, encore aujourd'hui, impressionné par la cohérence de l'album.

The Bug dans son studio à Berlin - Crédit Image Fabrice Bourgelle pour FACT Magazine

The Bug dans son studio à Berlin - Crédit Image Fabrice Bourgelle pour FACT Magazine

Tous ces artistes sont selon moi des pionniers, des "esprits libres". Ils sont au-delà du genre qui les a vus naître. C'est le cas de Flowdan par exemple. C'est un enfant du grime mais il est au dessus de ça maintenant. Cette intensité les rapproche. Cette "mentalité hardcore", si tu veux.

K | Tu comptes travailler à nouveau avec certains d'entre-eux, de manière plus intime ? Je pense notamment à Miss Red que tu as découverte, en quelque sorte... 

Oui bien-sûr ! Miss Red a déménagé à Berlin et je l'aide actuellement pour sa mixtape. Idéalement j'aimerais vraiment faire un album avec chacun d'entre-eux... Je les trouve tous très talentueux. Je re-travaillerai avec eux j'en suis sûr.

Peut-être pas Death Grips... Mais le reste oui.

K | As-tu un projet principal sur lequel tu es en train de travailler ? 

Je travaille sur un album collaboratif actuellement, avec un artiste dont je suis un fan absolu. Je ne peux pas en dire plus. Ça va laisser les gens pantois. C'est vraiment très beau ce que l'on a fait.

K | À quand une soirée The Bug à Paris ? On a besoin d'entendre l'Acid-Ragga dans la Capitale... 

J'ai hâte de venir à Paris, vraiment. Il devrait y avoir une soirée à la Machine du Moulin Rouge bientôt. Néanmoins, j'ai toujours trouvé que la France n'était pas très réceptive au son de The Bug et ça m'a toujours beaucoup étonné. J'ai l'impression que chez vous il y a un schisme important entre être alternatif et "mainstream". Et étant entre les deux j'ai du mal à trouver ma place.

Pour prolonger l'article on vous propose ci-contre une version inédite du titre "Void" (featuring Liz Harris), celui-là même qui ouvre l'album Angels & Devils.

Publié le 16 septembre 2014 à 16h09.