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Edouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine : "Les critiques ne savent rien"

Publié le

par Louis Lepron

On a rencontré le délégué général de la Quinzaine des réalisateurs, sélection parallèle du Festival de Cannes. Un entretien passionnant, entre nouveau cru de films et critique des critiques.

Edouard Waintrop dans les locaux de la Quinzaine des réalisateurs (© Louis Lepron/Konbini)

Nous sommes au lendemain de la conférence de presse de la Quinzaine des réalisateurs. Les 18 films ont été annoncés, accompagnées de mesures de sécurité. Face à nous, Edouard Waintrop, le délégué général de cette sélection parallèle du Festival de Cannes. Lui, c'est le responsable final de la programmation. Celui qu'on viendra féliciter ou disputer après les projections à Cannes. C'est parti.

Konbini | Comment vous sentez-vous ?

Edouard Waintrop | Un peu fatigué.

Vous avez dû revoir des films ces derniers jours avant d’en finir avec la sélection de la Quinzaine ?

Le bouclage était déjà tendu parce qu’on a perdu 17 heures de projection, une réduction liée aux mesures de sécurité cette année. On a su ça il y a un mois. C’est nécessaire. On nous a dit ça, on comprend bien la nécessité. Ne pas penser que Cannes sera une cible potentielle pour des gens qui veulent mettre des bombes, ce serait faire preuve de légèreté.

Il y avait des doutes lors de la finalisation de la sélection des films ?

Toujours. La discipline, c’est de ne pas laisser les doutes s’installer.

Quand commence le visionnage des films pour la Quinzaine ?Au lendemain de l’édition précédente ?

Il ne faut pas exagérer, mais pas loin : on commence à voir les premiers films disponibles à partir du mois de septembre et, progressivement, on en voit de plus en plus. En huit mois, on a en a visionné 1 500 et quelques, beaucoup dans des festivals, en work in progress, ou sur des liens qui arrivent très tôt, avant même les inscriptions à la Quinzaine.

Après avoir visionné tant de films, on a encore du recul sur le cinéma qu'on voit ?

Oui, parce que, comme on sélectionne ceux qui nous intéressent, il y en a peu. Grosso modo, on hésite entre 50 et 60 films.

Avec des critères précis pour les départager ?

Non. Le premier critère, c’est de voir s’il s’agit d’un bon film. Cela permet déjà d’en éliminer 1 400 sur les 1 500. Après, il y a ceux qui sont pour nous ou pas, pour des raisons de feeling. Par exemple, un Michael Haneke, il n’est pas pour nous.

Pourquoi ?

Parce que l’on sait qu’il va aller ailleurs. Qu’il va être en sélection officielle. On les voit peu souvent ceux-là. On ne voit pas les films qui sont promis à la compétition. Il y a aussi des films dont l'on peut se dire qu’ils n’ont pas besoin d’un festival. Ou que celui-ci est un peu moins bien que le dernier film de ce réalisateur-là. On cherche un cinéaste qui s’est amélioré.

Est-ce que, majoritairement, ce sont les films qui viennent vers vous ?

Cannes est un évènement multiforme qui attire énormément de monde, parfois même trop. Pour certains, ne pas y être, c’est une catastrophe, alors que des films vivent très bien sans Cannes. Oui, il y a énormément de films qui viennent vers nous.

"Il y a vraiment de la bagarre"

Parmi les 18 films sélectionnés, est-ce qu’il y en a pour lesquels vous avez dû vous battre afin de les avoir à la Quinzaine ?

Oui. Par rapport à tout : à des gens, à la sélection officielle dont il ne faut pas oublier qu’elle représente plusieurs sections, comme Un Certain regard, les  séances spéciales, qui peuvent être très offensives. Il y a vraiment de la bagarre. Des fois par rapport à La Semaine, mais pas cette année, étrangement. On a été en rivalité sur un ou deux films, mais pas de conflit. Ca fait partie du jeu.

Comment elle se déroule cette bataille ?

Ce sont les vendeurs et les producteurs qui décident et, c’est dommage, rarement – mais ça arrive – les réalisateurs.

Comment se font leur choix ?

Prenez un film d’un pays où il y a une dictature. Il aura besoin d’officialité, et s’il est en sélection officielle, le réalisateur pensera le film protégé de son dictateur. Ou un film d’un pays qui n’est pas reconnu, avec la palme sur l’affiche, cela donne l’impression que le pays est reconnu. Là, pour nous, c’est difficile de rivaliser. Prenez un pays avec une bureaucratie assez crasse, notamment dans le cinéma, où les décisions se prennent lentement, être dans la sélection officielle, ça permet à l'équipe de justifier des voyages à l’étranger.

Vous avez eu des regrets cette année ?

Oui. Un, surtout. Justement, une bureaucratie. On n’a pas eu de réponse, ils étaient en train de négocier ailleurs. On sait qu’une fois sur deux on va perdre.

Parmi les 18 films retenus, qu'est-ce qui vous a marqué ?

J’ai des souvenirs de tous les films. On a trois polars, mais très différents. Un petit polar qui fait film de série B américaine, Mean Dreams, avec Bill Paxton. On a un polar baroque indien comme je les aimais, Psycho Raman. Et puis on a le polar délirant de Paul Schrader, lui-même tiré d’un polar délirant, avec Willem Dafoe sous amphétamine et un Nicolas Cage énervé. C’est un film noir dynamique, avec un début hallucinant.

Une image tirée du film <em>Mean Dreams</em> de Nathan Morlando.

Comme on a aussi deux documentaires, Risk de Laura Poitras et Les Vies de Thérèse de Sébastien Lifshitz. Le premier parle de la chute de nos libertés aujourd’hui dans l’environnement électronique, et le deuxième est une remontée dans notre histoire française, de Mai 68 à aujourd’hui, à travers le féminisme, incarnée par Thérèse Clerc. Deux docu très ténus, pas de graisse. Une femme, un homme, ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre.

Il y a dix nationalités présentes parmi les 18 films sélectionnés. Il n’y a vraiment aucune volonté de la Quinzaine d’avoir une certaine représentation géographique ?

Non, sinon on n’aurait pas choisi trois films italiens.

Alors que la Sélection officielle n’en a choisi aucun.

À mon avis, ils en ont au moins loupé un, qui leur avait été proposé. Les deux autres, on a été les chercher nous-mêmes. Ils les découvriront comme ils ont découvert Fatima [César du meilleur film en 2016, ndlr]. C’était pas dans leur radar.

De loin, on dirait que la Quinzaine permet de rééquilibrer la sélection.

Oui, c’est ça, mais on ne fait pas exprès. On fait ça pour suivre ce qu’on aime. On est surtout là pour trouver de nouvelles pépites. Après, on peut se tromper.

Est-ce que le mot "défricheur" serait pertinent pour définir la Quinzaine ?

Oui, mais on n’est pas les seuls, il y a aussi la Semaine. Nous on défriche des territoires peu regardés. Comme Paul Schrader par exemple. C’est défricher aussi que de prendre un film de Marco Bellocchio, très sentimental. Alors que ce sont des cinéastes reconnus. C’est défricher de reconnaître la densité de la Poesía sin fin, d’un cinéaste comme Alejandro Jodorowsky qui, lui, n’arrête pas de défricher. La Quinzaine, c’est le point de rencontre de cinéastes confirmés avec des réalisateurs débutants ou en période d’affirmation.

Sightseers (2012), These Final Hours (2014), Green Room (2015) : il y a un certain amour du film de genre aussi à la Quinzaine ?

Cette année, on a eu un os : à part les polars, on n’a pas réussi à garder ce côté film de "genre" justement. On en avait un, mais il est parti ailleurs.

Est-ce qu’il y aurait un mot pour identifier la sélection de cette année ?

Cette année, il y aura plus de sentiments, ce qui ne signifie pas que les films sont sentimentaux. Ca évoquera l’apparition des sentiments : Tour de France de Rachid Djaïdani, La Pazza Gioia de Paolo Virzì, Divines d’Ouda Benyamina, L’Effet aquatique de Solveig Anspach.

De l’art de critiquer les critiques

Qu’est-ce que vous avez appris du cinéma depuis que vous avez quitté Libération il y a huit ans et que vous êtes devenu programmateur de la Quinzaine en 2011 ?

Je ne savais rien. Les critiques ne savent rien. Et pourtant je suis fort sur l’histoire du cinéma. Mais comment est organisé le cinéma, qu’est-ce qui fait qu’un film marche ou ne marche pas, je l’ai appris depuis que je ne suis plus à Libération [Edouard Waintrop a été critique au quotidien pendant vingt-six ans, ndlr].

Mais marcher ou ne pas marcher, c’est différent de "bon" ou "pas bon", non ?

Marcher auprès d’un public, ça ne veut pas dire que ce n’est pas bon. Marcher auprès de ce qu’on veut, de sa cible, ça peut être un public de 30 000 personnes ou de 3 millions.

C’est bien d’avoir cette idée-là quand on est critique de cinéma ?

Oui, parce que quand on est critique à Libération, comme moi à l'époque – et c’est encore le cas aujourd’hui je pense pour cette rédaction –, on croit que ce qu’on a à dire, c’est ce qu’il y a de plus important. Je pense qu’un critique est un médium entre le film et le spectateur.

Donc, il y a une arrogance du critique à l’égard des spectateurs.

Je pense qu’en France, il y a de cela oui. Cela donne parfois de très bonnes choses, avec des gens qui vont à l’encontre d’idées ou de préjugés, mais ça fait longtemps que ce n’est plus le cas.

Être programmateur, c’est donc être en phase avec les goûts du probable futur public du film ?

Oui, c’est savoir que tel film va plaire à certaines personnes. C’est aussi cette diversité-là que je comprends mieux. On ne peut pas juger des films à l'aune d'une seule chose.

Depuis l’émergence du Web et des possibilités pour les internautes de commenter et discuter leurs goûts, est-ce que le pouvoir des critiques n'aurait pas disparu ?

Avant ils se la jouaient, maintenant, moins. Que je sache, les premiers cris de désespoir de critiques qui se sentaient incapables de défendre un film,cela date d’il y a quarante ans. L’article sur Une chambre en ville [Jacques Demy, 1982, ndlr], avec une pétition parce que le film ne marchait pas, c’était au milieu des années 1980. On était déjà assez impuissants. Oui, sur certains films, on avait du pouvoir, des films "moyens". Mais sur des films petits, qui avaient leur propre public, ou de gros films, on n’en avait aucun. Il y a un tel désir du public qu’on ne pouvait pas le remettre en cause.

C’est ce que je reprochais à cet article de Libération sur Intouchables. Le premier papier, on a le droit d’être contre le film. Pas de souci. Mais après 3 millions d’entrées, de dire que vous avez tort d’aller voir le film, je trouve ça : 1) arrogant, 2) idiot et 3) non pas contre le film, mais contre le journal qu’on défend. C’est à dire que parmi ces 3 millions d'entrées, 30 000 personnes – et je suis gentil – lisent Libération, et vont vouloir acheter un autre journal.

(Capture d'écran de l'article incriminé de <em>Libération</em>, le deuxième - critique - à propos du film <em>Intouchables</em>)

Du coup, dès lors qu’un film est populaire, il faut forcément aller dans le sens du public ?

Là, simplement dire "c’est pas bien" parce que c’est pas bien, c’est limite. À ce moment-là, si on n'est pas d’accord avec le film, laissons pisser ! Mais c’est complètement idiot de s’enferrer contre le public. Et, en plus, le succès du film n’était qu’à ses débuts : il a fait 20 millions d’entrées. Donc le nombre de gens qui ont dû se dire "non seulement on en a rien à foutre et en plus on va acheter un autre journal"…

"Les critiques sont très contents de dire s’ils aiment ou s’ils aiment pas et s’ils aiment pas, c’est de la merde ! Je suis désolé, mais on s’en branle. Quand on a de la merde, on prend un papier et puis on s’essuie"

Si vous redeveniez journaliste ou critique de cinéma, qu'est-ce que vous changeriez ?

Je serais plus attentif à faire comprendre les enjeux d’un film. Il y a des critiques, j’ai pas forcément besoin de savoir s’ils ont aimé ou pas le film. S’ils me font comprendre ce qui va me toucher dans le film, ça suffit. C’est ça, le travail critique, c’est le travail tel que pensait la pensée critique. Ce n’est pas ce que font bon nombre de critiques : ils sont très contents de dire s’ils aiment ou s’ils aiment pas et s’ils aiment pas, c’est de la merde ! Je suis désolé, mais on s’en branle. Quand on a de la merde, on prend un papier et puis on s’essuie. C’est n’importe quoi. La critique est feignante et ce n’est pas nouveau. Je l’étais. Et j’ai changé.

Je pense qu’il y a une critique française depuis Flaubert et les frères Goncourt qui est très suffisante. Il faut voir à quel point, dans Madame Bovary, Flaubert se moque des lectures de son personnage. Aujourd’hui, il trouverait que Stephen King est un écrivain de merde. Je suis désolé mais, non, ce n’est pas un écrivain de merde, c’est un écrivain populaire comme sans doutes les lectures de madame Bovary. J’adore Flaubert, mais je préfère L'Éducation sentimentale.

Comment faire dans ce cas ?

La critique doit prendre en compte des effets culturels qu’on maîtrise mal. Si la critique, c’est simplement défendre son point de vue, sa propre culture, contre les cultures des autres, au bout d’un moment ça se rabougrit. Alors qu’on apprend des autres. Ma chance a été de quitter la France pour l'Espagne et de lire des articles en espagnol que je ne comprenais pas au début, non pas parce que je ne connaissais pas l’espagnol, mais parce que je ne comprenais pas leurs critiques, je ne comprenais pas leurs grilles. Au bout de deux à trois ans, je me suis ouvert à une autre vision du cinéma. Puis j’ai regardé du côté des Anglais et des Américains. Du coup, on s’aperçoit qu’on est trop obtus quand on est critique.

"La critique pourrait être un art en soi"

Je ne suis pas du tout truffaldien, mais il y a une très belle phrase de Truffaut dans L’Amour en fuite (1979). Antoine Doinel, qui est avec son fils, va prendre une leçon de violon, et il lui dit :

"Fonce Alphonse. Si t’es bon tu seras un grand violoniste, si t’es mauvais tu seras critique."

Je pense que c’est dommage, parce que la critique pourrait être un art en soi, mais il faudrait être beaucoup plus exigeant et pas croire que son avis premier doit être érigé en modèle. Il y a un travail énorme à faire. Ses goûts, oui. Il faut savoir qu’on peut se tromper. Il faut relativiser. Donc "problématiser", c’est déjà relativiser. Personne ne fait ça aujourd’hui.

Il y avait un grand critique à Positif, mort il y a quelques temps déjà [il continue de parler en cherchant sur Internet, ndlr]. Lui, c’était pour moi un modèle.

Il problématisait les films?

Oui. Par exemple dans un western, il remettait dans le contexte de la littérature western. Mince, comment il s’appelle ? Faudrait que j’appelle Michel Ciment. Mais il serait vexé, vu que ce n’est pas lui [rires]. Voilà ! Roger Tailleur ! Un des grands critiques dont on parle beaucoup moins que certains autres. Quand on lit Tailleur, on a l’impression d’apprendre quelque chose. Quelqu’un qui a aussi écrit des choses intéressantes sur le cinéma, c’est Noël Burch. Vous connaissez Noël Burch ?

Non.

C’était un des critiques les plus formalistes. Il avait d’ailleurs écrit un livre sur le cinéma d’avant-garde, il en était très proche. Et puis un jour, après ses 70 ans, il a dit : "Faut que je dise quand même que je n’aime pas Tartempion et que j’adore le cinéma américain, notamment celui des années 1940."

Après, il a fait une critique impitoyable de la politique des auteurs, qu’il avait soutenus jusque-là, montrant qu’à Hollywood cela n’avait aucun sens, vu que les producteurs et scénaristes étaient très puissants, et pas seulement les réalisateurs. Certains réalisateurs, comme John Ford, qui ne tournait jamais une seconde prise afin d'obliger de monter à sa manière, avaient leur importance. Oui, ils étaient responsables de leurs œuvres, étaient des auteurs. Mais selon les rapports avec les acteurs, la situation politique, certains étaient dépendants du système, ils n’étaient pas des auteurs.

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