AccueilÉDITO

Quentin Dupieux : "Réalité est mon film le plus intime"

Publié le

par Constance Bloch

Alors que demain sort en salles Réalité, le cinquième long métrage de l'inimitable Quentin Dupieux, nous en avons profité pour nous entretenir avec lui. De son installation aux États-Unis en passant par son amour pour l'absurde et le tournage avec son héros Alain Chabat, le réalisateur se dévoile.

Depuis quelques années déjà, le cinéaste français le plus barré de sa génération a décidé de poser ses valises de l'autre côté de l'Atlantique. En effet, cela fait bientôt cinq ans que Quentin Dupieux vit et travaille sous le soleil de Los Angeles, en Californie. Après y avoir tourné Rubber, Wrong et Wrong Cops, il s'apprête à clore une époque avec Réalité, son tout dernier long métrage qui sera en salle ce mercredi 18 février.

Alain Chabat dans <em>Réalité</em>.

Comme à son habitude, Quentin Dupieux nous livre un objet très singulier et s'amuse avec notre perception du réel comme le ferait un enfant malicieux au cerveau sur-dimensionné. Réalité, c'est comme une immense boucle dont les différentes intrigues viennent s'imbriquer les unes dans les autres : le cinéaste explose les espaces-temps jusqu'à l'épuisement mental et physique du spectateur. Mais avec ce filmQuentin Dupieux livre surtout son œuvre la plus aboutie, et nous offre un véritable moment de cinéma.

Ainsi, au cours d'un long entretien téléphonique, nous l'avons questionné sur sa vie à Los Angeles, l'évolution de son cinéma, le tournage de Réalité, ses intentions en tant que réalisateur avant de terminer sur ses envies futures. Comme à son habitude, il a répondu sans langue de bois.

De Paris à Los Angeles

Konbini | Cela fait un moment déjà que vous vivez à Los Angeles, et Réalité est votre quatrième tournage aux États-Unis… Pourquoi avoir choisi de vous expatrier et de travailler là-bas ?

Quentin Dupieux C’est un mélange de choix très personnels et puis d’humeur aussi. C’est dur à expliquer… mais pour ne pas tomber dans les clichés, à L.A. globalement la vie est très sympa. Depuis quatre ans c’est une super ville, chouette à vivre, dynamique et cool. Puis j’arrive mieux à penser à des films ici, que dans une boite à Paris.

C’est la qualité de vie, vivre à l’extérieur, la nature, comme je n’ai pas envie de vivre à la campagne en France. J’ai besoin d’être dans une ville quand même, un truc un peu concret. C’est horrible à dire, ça fait Jean-Jacques Goldman mais c’est une question de feeling. En fait si on imagine la vie comme un parc d’attractions, le parc de L.A. y’a vachement plus d’attractions que le parc de la plaine Saint Denis ! (rires)

K | Depuis toujours, vous semblez adorer jouer avec les stéréotypes des films américains : les flics dans Wrong Cops, le gang d’ados en teddy dans Steak… Ça vous fascine ?

Je pense que ce sont des trucs qui habitent tous les gens de ma génération qu’on le veuille ou non, on a grandi avec tous ces codes… Tout ce qu’on a bouffé de la culture américaine en images de Starsky et Hutch en passant par Police Academy, Spielberg, toute cette culture d’images très vaste qu’on ne peut pas vraiment réduire à un mot. On a été inondé dans notre enfance mais ça ne veut pas dire que Casimir et Pif Gadget ça nous a pas non plus marqués.

Eric Judor dans <em>Wrong Cops</em>

Il y a eu une fascination pour les US car c’était forcément plus magique pour nous de voir des images parfois irréelles... Enfin je suppose, j’essaye d’analyser ma psychologie d’enfant (rires). Je pense que j’ai été autant inspiré par Téléchat que par des séries américaines moyennes. Il y a des codes évidents que l’on ressent dans mes films qui sont les codes basiques comme les flics dans Wrong Cops, le film d’horreur de série B comme Rubber etc.

Il y a des trucs de la culture américaine qui ressortent, mais mes films sont aussi truffés de la culture européenne, française, des choses qui se voient vachement moins. Un film comme Réalité c’est vachement plus Bertrand Blier, Buñuel et toutes ces conneries que Stanley Kubrick par exemple.

K| Réalité a été tourné dans les environs de L.A., la ville du rêve et de l’utopie pour le monde du cinéma, dans laquelle on peut vite perdre la notion de réalité justement. Et finalement, le rêve de gloire du réalisateur joué par Alain Chabat vire au cauchemar. Est-ce que ça aurait pu se passer dans une autre ville, ou c’est pour ça que vous avez choisi L.A. ?

Ma seule volonté quand je tourne c’est qu’on soit nulle part. Quand je tourne Réalité, pour moi, on n’est pas à L.A. D’ailleurs on n’y est pas, on est en Californie, mais à un moment à Malibu, après dans la forêt à Santa Clarita. On est dans la zone du rêve, y’a pas un panneau "Los Angeles", on ne voit pas Hollywood, je ne joue pas avec la ville.

J’ai toujours envie qu’on soit nulle part. Quand j'ai fait Steak j’avais pas envie qu’on se dise "ah c’est au Québec, c’est à Montréal". Pareil pour Rubber. Il n'y a pas de lieu, et c’est ça qui est intéressant.

"Il y a toujours un moment dans un film où on se prend la tête sur un détail ridicule"

K | Comment vous est venue l’idée de la recherche du cri ? Est-ce une référence au Wilhelm Scream ?

Non, pas du tout. C’est bizarre c’est Alain Chabat qui m’a parlé de ce cri. Ça lui a vachement servi dans son approche du film. Mais moi c’est un truc que je ne connaissais pas. Quand je faisais Rubber, à un moment, avec l’équipe du film, on cherchait une coupe sonore pour faire vivre le pneu quand il tremble et qu'il essaie de tuer quelqu’un.

Ça a été un boulot très complexe qui a pris du temps, il n'y avait pas de solution immédiate. On a essayé plein de trucs pour que le son soit vraiment marquant et intense quand le pneu commence à trembler et qu’il arrive finalement à faire éclater un truc. Et je pense qu'inconsciemment c’est ça que j’ai recyclé.

Parce que c’était un boulot fastidieux même si la recherche était hyper intéressante, donc je l’ai tourné au ridicule. Car en effet, Alain Chabat qui cherche un cri dans sa voiture, c’est complètement ridicule.

K | Alors que c’est parti d’une recherche sérieuse…

Oui, il y a toujours un moment dans un film où on se prend la tête sur un détail ridicule. Ça a dû arriver à plein de mecs de chercher un gémissement pour une scène, et de ne pas le trouver, parce que ça ne marche pas ou parce que ça fait faux… Il y a plein de paramètres. Quand on fait un film, on se retrouve confronté à des trucs parfois absurdes et cons. Je me moque un peu de ça en faisant cette recherche de cri.

Alain Chabat à la recherche du cri parfait.

K | Avant de le tourner, cela faisait des années que le projet était dans les tuyaux. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Au début c’était très dur à financer. J’ai dû commencer à l’écrire en 2009, et comme je sortais de Steak qui était un échec commercial et un peu un accident dans l’industrie, c’était impossible de financer un film aussi conceptuel. Avec mon producteur on s’est dit "et si on faisait plutôt le film que Jason essaie de faire dans le film en attendant de faire le vrai film".

J’ai continué à travailler sur Réalité pendant que je faisais mes autres projets, et la condition pour pouvoir le faire c’était d’avoir un acteur comme Chabat pour que les financiers se décident à signer le chèque.

Une réalisation classique

K | Il y a un énorme contraste entre votre façon de réaliser les films avec des plans très étudiés, peu de mouvements de caméra en somme, une réalisation très classique, et les sujets délirants/absurdes de vos films… C’est une façon pour vous de ne pas vous perdre, d’avoir une structure ?

C’est un vrai choix car je trouve qu’il y a une limite. Imaginons un concert où un mec fait de la musique complètement folle : s'il est à poil sur scène ça devient trop. Car ok, tu fais de la musique complètement débile et puis t’es à poil donc le message est beaucoup trop évident. Finalement c’est "regardez comme je suis taré".

Donc je préfère avoir cette mise en scène classique, un peu rassurante qui permet quand même aux gens une lecture calme du film. Je ne suis pas à chaque plan en train de leur dire "regardez comme je suis fou". Je ne serai jamais dans ce langage hyper démonstratif de caméra.

K | Car ça pourrait rendre le tout indigeste pour le spectateur…

Oui. Je pense que comme en cuisine, il faut savoir doser les éléments. Moi j’ai choisi que la logique et le propos des films soient un peu tordus et confus. J’ai choisi d’embarquer les gens dans des histoires qui font rarement sens donc je ne vais pas en plus en rajouter en faisant des mouvements de caméra.  Après il y a des gens qui le font super bien et pour qui ça fait partie du langage.

Au-delà de ça, moi j’ai une approche photographique du cinéma. C’est un truc qui me manque, j’avoue. Et il y a quelques grands maîtres qui continuent à faire des films de cette manière… par exemple Paul Thomas Anderson c’est toujours irréprochable : la façon de filmer, les cadres, c’est délicieux.

Mais globalement dans le cinéma contemporain moi ça me manque cette approche classique et photographique. C’est quelque chose que j’ai envie de voir donc je le fais, c’est aussi simple que ça.

| L’année dernière, vous m’aviez dit que les contraintes que vous rencontriez sur les tournages vous permettaient d’avancer et de vous renouveler. Est-ce que vous avez eu des contraintes sur Réalité ?

Il y a toujours des contraintes. J’ai entendu un truc récemment et je trouve ça très bien : quel que soit le budget d’un film, on n'a jamais assez d’argent. Même les mecs qui font des films à 150 millions. Mais vu que c’est une économie particulière et que c’est un film à 150 millions, on pourrait croire que les mecs débordent de pognon et peuvent faire ce qu’ils veulent mais non, comme c’est un gros bordel, eux non plus n'ont pas assez d’argent.

Eux aussi sont limités dans le temps. Donc moi, à ma petite échelle de films à deux millions, y’a plein de moments où le manque d’argent crée des contraintes et sur Réalité comme sur les autres c’est toujours hyper intéressant.

La petite Réalité qui donne son nom au film.

Par exemple dans mon script, Zog [un réalisateur incarné par John Glover] partait en hélicoptère, ce qui est complètement con car on voit des hélicoptères dans tous les films et c’est même pas un truc sexy. Moi j’avais écrit « helicoptère » et je me suis rendu compte pendant la préparation du film que tout le monde ne parlait que de ça. C’était un problème car premièrement c’est cher, mais surtout on était à Malibu et là-bas c’est très compliqué de faire voler des hélicoptères qui ne soient pas de la police. Donc on a parlé que de ça et je me suis dit mais "c’est dingue car j’ai juste écrit le mot 'hélicoptère' et tout le monde est obsédé par ce truc".

Ils ont étudié le truc dans tous les sens et finalement c'était trop cher et impossible car trop compliqué etc. Et j’ai instantanément trouvé cette idée de buggy, qui est réellement une meilleure idée. Car oui l’hélicoptère ça fait "cinéma" mais on en a tellement vu qu’on s’en fout, c’est un cliché. Alors que ce buggy qu’on a trouvé pour le remplacer il est vraiment bizarre, on se demande "mais qu’est-ce que fait ce mec avec un buggy ?".

Généralement, disons 99% du temps, la frustration créée par le manque d’argent et par des éléments qu’on ne peut pas réaliser ça se transforme en quelque chose de meilleur. En tout cas dans mon cas parce que j’arrive à m’adapter et que je viens du petit cinéma qu’on fait chez soi dans le jardin. Je fais ça depuis que j’ai quinze ans… y’a toujours eu ce truc : t’as une idée plus grande que toi et finalement tu vas faire un truc qui est à ta mesure et donc une meilleure idée.

| Pour la première fois, il n’y a aucune trace de votre musique, mais un morceau composé par Philip Glass qui se déploie et se répète comme le récit. Comment est née cette collaboration ?

Malheureusement il n'y a pas de collaboration, c’est une synchro. C’est un morceau qui date de 1971. Je m’étais pas posé la question avant le tournage. Je savais que je n’allais pas aborder la musique de ce film comme mes autres films. J’en ai vraiment marre d’occuper ce poste, je pense que globalement ma musique est un peu nocive pour mon cinéma.

Déjà, mes films sont hermétiques et ma musique les rends encore plus hermétiques. C’est super pour les fans et les gens qui connaissent parfaitement mon univers, mes films, mes disques etc. Mais pour un film comme Wrong Cops, je pense que ça peut être butoir et horripilant.

Alors que je n'ai pas envie de m’enfermer dans une niche expérimentale, j’ai quand même envie de m’ouvrir à plus de monde. D’ailleurs, j’en ai un peu marre de mettre ma musique dans mes films car je considère qu’elle a une fonction en dehors, c’est pas utile de la rappeler. En revanche, quand c’est comme sur Rubber où je co-compose avec Gaspard [Augé, ndlr] de Justice, là c’est génial, car c’est une nouvelle expérience, c’est de la nouvelle musique et ce n'est pas juste moi avec mon petit cerveau qui fais tout.

J’ai su pendant le tournage que j’allais utiliser un seul morceau, car comme le film est une grande boucle répétitive qui ne s’arrête jamais, j’ai pensé à Philip Glass très vite. Et on s’est mis d’accord avec ses éditeurs, j’ai eu accès à toute sa disco puis j’ai trouvé ce morceau qui correspondait parfaitement au film.

La fin d'un cycle

| Vous avez plusieurs fois dit que Réalité est votre film le plus important… Pourquoi ?

C’est la fin d’un cycle. C’est un film synthèse, comme j’ai commencé à l’écrire avant Rubber, et que je l’ai trimballé pendant les trois films, j’ai continué à l’écrire en parallèle pendant que je travaillais sur les autres, c’est la fin d’une époque pour moi.

Je dirais que c’est un premier step de cinéma, j’ai fait ces quatre films [Rubber, Wrong, Wrong Cops et Réalité, ndlr] avec mon producteur Grégory Bernard et on a bossé tous les deux comme des tarés pour financer et moi pour faire le film.

Surtout on les a enchainés très vite : on en a fait rigoureusement un par an. Quatre films en quatre ans, un peu la tête dans le guidon avec un rythme complètement frénétique. Wrong Cops et Réalité j’ai enchainé les deux films en tournage. Comme ce film a accompagné les trois autres, je pense que ce n'est pas mon film le plus important mais le dernier de cette période.

Elodie Bouchez interprète la femme d'Alain Chabat dans <em>Réalité.</em>

| Est-ce que l’on peut dire que c’est votre scénario le plus personnel ?

Je ne crois pas. Après oui ça parle d’un cinéaste. y’a forcément des trucs perso mais je pense que tous mes films contiennent plus ou moins ma personnalité. Après oui, c’est mon film le plus intime on peut dire.

| L’un des héros du film est un caméraman qui rêve de devenir réalisateur, et qui tente de vendre son film d’horreur délirant à un producteur. Y a-t-il un clin d’œil à votre propre expérience lorsque vous avez présenté Rubber ?

Oui complètement. C’est arrivé. Mais je pense que je ne suis pas uniquement Alain Chabat dans ce film, je suis aussi le réalisateur [Zog] qui filme la petite fille et qui se prend pour un génie, mais aussi l’enfant qui rêve de choses que personne ne voit. Je suis un peu tout le monde et pas juste le réalisateur fou qui veut faire un film d’horreur.

D’ailleurs, Alain Chabat est un personnage auquel on s’attache, alors que la plupart du temps vos héros sont des personnages volontairement détestables.

Ça c’est grâce à Alain, tout est une question d’interprétation. Effectivement, dans un film comme Wrong, le personnage est complètement antipathique, bizarre et finalement on éprouve pas grand-chose pour lui car la tonalité du film est comme ça. Mais ça aurait été la même chose dans Réalité si j’avais pris quelqu’un d’autre, c’était un vrai choix.

Un choix culturel de bosser avec mon héros, et surtout d’amener dans mon film un truc vraiment sympathique finalement pour sortir du monde de l’angoisse. Car tous mes films sont toujours un peu angoissants. J’aime bien jouer avec les gags bizarres et parfois c’est des gags à l’écriture qui se transforment en malaise dans la mise en scène.

Et c’était hyper intéressant de prendre un mec comme Chabat qui est hyper important culturellement. Je le dis tout le temps mais c’était vraiment mon héros d’adolescence, j’adorais Les Nuls mais en particulier lui pour son côté complètement lunaire. C’était une espèce de mec complètement à part. On adorait ce mec plus que les autres.

Alain Chabat dans le bureau du producteur.

 K | Donc c’était un rêve d’enfant de le diriger…

Oui complètement. Puis ce n'est pas du tout ce que l'on imagine... il y a plein de gens qui ont du succès, qui sont connus et qui créent un malaise de par leur statut de star malgré eux. Mais un mec comme Chabat c’est instantanément ton cousin, ton oncle ton frère… c’est tout en même temps tellement il est sympa et normal.

C’était un bonheur de bosser avec lui depuis le day 1. On s’est trouvés, on parle le même langage, finalement c’était une évidence, et puis c’est vraiment lui qui a apporté cette dimension sympa, ça c’est plus fort que lui, il a ça en lui sans faire aucun effort, il est sympathique à l’écran et on l’aime, ce qui est vraiment une qualité dingue pour un acteur.

"Je pense que la vision des enfants est beaucoup plus intéressante que celle des adultes"

K | Pour la première fois, l’une de vos héroïnes qui donne son titre au film Réalité est une enfant, comment s’est passé le tournage avec elle ?

C’était formidable car j’ai choisi une petite fille sur le casting qui a un mental d’adulte presque. Enfin, je veux dire c'est quand même une enfant, elle devait avoir neuf ou dix ans quand on tournait mais elle est d’un professionnel déconcertant… C’est une petite fille qui a lu le scénario plusieurs fois, qui a travaillé, qui a posé plein de questions à ses parents pour comprendre les choses et surtout qui a une approche d’acteur.

Je le raconte beaucoup mais aux États-Unis, il y a une chose gênante chez les enfants acteurs, c’est que la plupart sont complètement vérolés par tout ces trucs Disney et compagnie. Ils ont passé tellement de temps à regarder Hannah Montana que quand ils jouent, il y en a plein qui jouent comme dans les séries bas de gamme et qui ont des tics Walt Disney.

Réalité et sa cassette.

J’en ai vu beaucoup en casting et il y en a plein qui jouent à jouer. Ils ne vivent pas le truc. Alors que cette petite fille, Kyla, j’ai été soufflée par elle car elle vit le truc, elle a une approche vraiment d’acteur, exactement comme un Chabat, qui a une méthode à lui mais globalement sa méthode c’est de vivre la situation, c’est-à-dire de le faire en vrai.

Ce n’est pas un acteur qui compose et maîtrise ses effets, il connaît son texte mais il va vivre la scène pour réagir et inter-réagir avec les personnages. C’est ça qui donne ce côté naturel. Et la petite fille travaillait exactement de la même façon, elle a une approche vachement théâtrale.

K | Mais elle devait quand même avoir son côté enfant, et candide…

Oui, justement, elle vivait les moments en vrai. Quand elle est à table avec ses parents et qu’elle demande des réponses sur cette cassette, je sais pas comment l’exprimer, même les deux acteurs parents étaient impressionnés et du coup, ils étaient bons car ça avait l’air frais.

C’est ça qui est fascinant avec les acteurs géniaux, c’est que ça a l’air vrai. Parfois elle mettait un petit peu trop d’intensité tellement elle le vivait. Y’avait jamais une prise où elle était fatiguée et où ça faisait répétition. On y croyait et c’est ce qu’il y a de plus dur et de plus magique au cinéma avec des acteurs. Quand on trouve des comédiens comme ça c’est fabuleux car d’un seul coup, le film prend vie. Elle y croyait plus que moi quoi.

K | Avoir choisi une enfant, ça permet de brouiller encore plus les pistes, car un enfant a une perception différente de la réalité… Finalement, c’est le seul personnage qui n’est pas ridicule et semble presque être le seul à comprendre les choses…

Oui, c’est possible. Je pense sincèrement que la vision des enfants est beaucoup plus intéressante que celle des adultes. Je trouve ça important de pouvoir croire à cette cassette. C’est pour ça que je l’ai appelée elle Réalité : c’est que tout ce rêve existe, c'est possible, et c’est tragique de voir à quel point en grandissant on s’interdit les trucs illogiques, et que tout doit devenir rationnel.

Quand on est adulte on rationalise la vie alors que lorsqu’on est enfant on fait des mélanges, on a le droit de se perdre, se tromper et ce n’est pas grave. Je parle un peu de ça je pense…

K | On ressent également une certaine vision critique du système de production cinématographique, avec ce producteur complètement délirant (Jonathan Lambert)… C’est voulu ?

Effectivement, je le sais maintenant avec le recul. J’ai commencé par écrire ces scènes avec le producteur, c’était les premières scènes du film et effectivement ça venait de quelques moments embarrassants que j’avais vécus, notamment avec deux que je ne citerai pas. Je n’ai aucun compte à régler avec personne et je ne veux pas critiquer le système... Je me moque clairement du créateur un peu con qui essaie de pitcher son film et qui n'arrive pas à être intéressant…

Je me moque plus de ça que du producteur qui finalement focalise sur un détail. Car c’est assez drôle, mais c’est souvent le cas. Souvent le producteur bloque sur un truc, un détail, on sait pas pourquoi et finalement il s’en fout du reste car il a bloqué sur ce truc pendant tout le long.

Le producteur (Jonathan Lambert) et le réalisateur (Alain Chabat).

K | On sort du film éreinté, on a en quelque sorte une répercussion physique de ce que vivent les personnages dans le film, c’est ce que vous avez voulu faire ?

Oui c’est une partie de Lego. Ça fonctionne comme un jeu de construction sauf que dans ce jeu il y a des zones d’ombres illogiques, obscures. Je crée des liens entre un rêve et une zone de réalité différente et du coup ça crée un malaise car le cerveau essaye tout le temps de reconstituer la logique.

Je pense que c’est inévitable et c’est ça qui crée ce micro-chamboulement. Si on fait un schéma, la logique est tellement tordue que ce n’est pas possible, et c’est pour ça que c'est épuisant. Je ne sais pas si c’est voulu, je ne me suis pas dit "je vais faire chier le spectateur" (rires) mais je sais que j’ai semé le truc d’embûches parce que c’était ça qui était drôle.

"Je pense qu’il y a des zones encore inexplorées au cinéma"

K | Dans Réalité, vous semblez pousser le « no reason » et la quête de l’absurde à son maximum, et ça s’incarne dans la forme du film. Est-ce qu’on peut dire sur ce point que votre film est une sorte de manifeste ?

Non, car je pense que je n’ai rien à dire, et mon seul manifeste à moi c’est que je veux pas faire chier les gens avec du sens ni avec des messages ou quoi que ce soit. Je veux juste distraire et aller dans des zones qui sont inexplorées.

Car je pense qu’il y a des zones encore inexplorées au cinéma et tout le monde se fatigue à creuser les mêmes, car effectivement on va trouver des formules qui fonctionnent et qui sont super, qui peuvent se répéter et qui procurent tout le temps des bonnes sensations aux spectateurs. Mais j’ai pris la décision de creuser autre chose.

K | Mais vous arrivez quand même à toucher les gens, à dire quelque chose…

J’ai rien à dire, mais je pense qu’il y a des choses qui sortent, c’est plus fort que moi, je suis un être humain. Je ne fais pas du cinéma pour dire, mais pour voir et entendre. Tout ce qui m’intéresse c’est de créer un contexte, des personnages… Ce que j'aime c’est la fiction, c’est-à-dire que mes films se déroulent nulle part, on sait pas où ni quand c’est. C’est très difficile de dire quelque chose quand on se situe nulle part. Après les gens peuvent voir ce qu’ils veulent, et il y a forcément des sens cachés parce que c’est un cerveau humain qui fabrique tout ça donc il y a des choses à retenir.

Pour moi le cinéma, c’est quelque chose qui fait quitter la réalité. Il n’y a rien de plus ennuyeux pour moi que des films platement réels qui parlent de Jean-Michel qui a trompé Sandrine… et Jean-Paul qui est en colère. Mais c’est très subjectif, je sais qu’il y a plein de gens qui aiment voir aussi des petites mises en scène qui reprennent des éléments de la "vraie vie" et qui retracent des trucs.

Comme ça tout le monde s’y retrouve, on parle des "vrais gens". Je sais que c’est important aussi, je ne crache pas sur ce type de cinéma : je dis juste que j’ai besoin de rêver un peu, de faire des trucs qui quittent la réalité.

K | Vous avez dit que c’est la fin d’un cycle. Quel sera le prochain ?

J’y travaille, j’ai plusieurs projets, et je ne sais pas lequel verra le jour en premier mais ce sera un nouveau chapitre. Il n’est pas question que mes films changent radicalement, ce sera la continuité logique de tout ce que j’ai fait. Mais il y a eu une longue pause, je me suis arrêté de tourner deux ans depuis Réalité, et puis je suis encore en écriture sur plusieurs projets. Mais ce sera sûrement un opus qui ouvre sur une nouvelle époque.

À lire -> Quentin Dupieux : "Je suis le meilleur cinéaste de ma génération"

Crédit feature image : ŠZMIMI Photography / Festival du nouveau cinéma, 2014