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Alejandro Jodorowsky : "L'art d'aujourd'hui, c'est la préhistoire de la réalité virtuelle"

Publié le

par Charles Carrot

On a rencontré Alejandro Jodorowsky, venu à Cannes pour présenter son dernier film, Poesía sin fin (Poésie sans fin) : à 87 ans, ce mythique cinéaste (et artiste) franco-chilien n'a rien perdu de sa verve et de son enthousiasme délirants.

Alejandro Jodorowsky à Cannes, le 15 mai 2016. (© Paul Bled/Konbini).

Artiste légendaire passé par la poésie et la bande dessinée, curieux de tout, le vénérable Alejandro Jodorowsky est surtout connu comme cinéaste pour trois films : El Topo (1970), pionnier de la vague des "midnight movies", La Montagne sacrée (1973), et surtout cette folle tentative d'adapter le classique de la science-fiction Dune (de Frank Herbert) avec des ambitions démesurées – Orson Welles, Moebius, Pink Floyd et même Salvador Dalí – auraient dû être de la partie. Le film est devenu l'un des plus fameux projets annulés de l'histoire du cinéma, au point qu'un documentaire a même été réalisé en 2013 sur le sujet (Jodorowksy's Dune, sorti en 2016 en France).

À 87 ans, Alejandro Jodorowsky n'en a pas terminé avec le cinéma. Il était à Cannes pour présenter son dernier film, Poesía sin fin, dans la programmation de la Quinzaine des réalisateurs : l'histoire romancée de sa jeunesse de poète dans le Chili des années 1940 et 50, avec son propre fils Adan Jodorowsky (très bon) dans le rôle principal. Dimanche 15 mai, on a discuté poésie, Twitter et réalité virtuelle avec le grand bonhomme, et vous n'êtes pas prêts pour les réponses qu'il nous a données.

Konbini | Vous avez une grande carrière d'artiste derrière vous. Mais comment vous présenteriez-vous à quelqu'un qui ne vous connaît pas encore ?

Alejandro Jodorowsky | Cela me rappelle l'histoire de ce prêtre qui est arrivé en Chine pour apporter le bouddhisme. L'empereur de la Chine lui dit : "J'ai fait 7 000 monastères, j'ai traduit des livres sacrés, quel est mon mérite ?" Et le prêtre lui répond : "Il n'y a pas de mérite." "Comment ?, lui demande l'Empereur. Un pouilleux ose me dire à moi que je n'ai pas de mérite ? Qui êtes vous pour me parler ainsi ?" Alors le prêtre lui a rétorqué : "Je ne sais pas." Et il est parti.

Alors moi, qui suis-je ? Je ne sais pas. Parce que personne ne sait qui il est. Il y a notre inconscient. Il y a des millions et des millions de neurones qu'on n'utilise pas. On a un monde autour de nous, mais on ne sait pas qui on est... On a un ego, créé par la famille, la société, la culture, mais c'est quelque chose d'artificiel.

Qui je suis, dans ce cas-là ? [Nous désignant de la main] Je suis vous. Je suis exactement comme vous.

Poesía sin fin parle de votre jeunesse chilienne, il porte sur une période de votre vie durant laquelle vous vouliez vous consacrer pleinement à la poésie. Est-ce qu'en 2016, vous êtes toujours un poète ? 

Oui, et si je faisais la continuation de ce film, cela s'appellerait "Voyage essentiel" [Poesía sin fin est déjà la suite du film La Danza de la realidad, sorti en 2013 et dans lequel Jodorowsky parle de son enfance, ndlr]. J'écris toujours des poèmes, et il se trouve que j'ai un nouveau recueil qui sort bientôt à Madrid et qui s'appelle ainsi, "Voyage essentiel". Mais la poésie, c'est l'art non économique par excellence, ça ne se vend pas, personne n'achète de poésie. Donc on a fait une édition très réduite du recueil parce qu'il y a très peu de personnes intéressées.

Dans le film d'ailleurs, vous discutez avec le grand poète chilien Nicanor Parra de vos projets et il vous dit que la poésie n'est pas rentable, que c'est pour cela qu'il est professeur à côté. Est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé de faire du cinéma ?

[Vigoureusement] Non, non, non ! Moi je continue à faire de la poésie, à faire de tout en même temps ! Je suis vraiment en avance sur mon temps, il y a vingt-quatre ans j'étais déjà passé du téléphone fixe au mobile. Comme un mobile, je sais faire plusieurs choses toutes aussi bonnes, toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Je suis multifacettes.

Du coup, est-ce qu'il y a une forme d'art que vous n'avez pas expérimentée ? Qu'aimeriez-vous encore essayer ?

C'est trop tard pour moi. C'est trop tard, à mon âge les gens commencent à mourir, vous savez, mon moment est arrivé. Mais je vois bien quelles futures formes d'art vont arriver, avec les jeux en trois dimensions, la réalité virtuelle...

Ça vous intéresse la réalité virtuelle ?

C'est une chose formidable ! Il va y avoir de nouveaux créateurs originaux, il va falloir apprendre de nouvelles techniques. Tout l'art que l'on connaît aujourd'hui va ressembler à la préhistoire. Tout ce qu'on est en train de faire là, de produire, tout cela va changer. En fait, c'est déjà la préhistoire.

Jodorowsky, en train de nous expliquer que la réalité virtuelle représente le futur de l'art. (© Paul Bled/Konbini)

Même le film que vous venez de sortir, c'est de la préhistoire ?

Oui ! Aujourd'hui, dans les films, tout le monde marche normalement, sur le sol. Et bientôt, d'ici une cinquantaine d'années je dirais, tout le monde marchera sur un petit carré. On sera tous sur un drone. Vu que les gens feront de la lévitation, qu'ils seront dans les airs, ce sera totalement démodé de marcher par terre.

Différentes formes d'expression peuvent coexister, non ? Le cinéma n'a pas rendu démodé la littérature, par exemple...

Après l'apparition du tweet, c'était terminé la littérature. J'ai un compte Twitter, ça fait six ans que je fais ça, en espagnol, et j'ai 1,2 million d'abonnés. Eh bien, ça changé ma façon de penser. Les tweets, pour moi, ça correspond à ce que les Japonais appellent le haïku – ces petits poèmes de 5-7-5 syllabes. Je pense que Twitter a changé la poésie parce que c'est une ode à la concision de la pensée.

Vous vous servez de Twitter pour écrire de la poésie ?

Oui, exactement. Et tout ce que je fais, sur Twitter ça prend force. Cent quarante caractères, c'est très efficace. J'improvise des poèmes dans mes tweets, mais on peut faire ce qu'on veut sur Twitter, on peut écrire un roman. Ça a vraiment changé la littérature. Personne ne veut lire aujourd'hui, surtout les jeunes, c'est trop long !

Comment vous arrivez à lier votre cinéma qui est très onirique, surréaliste, et le fait que vous parlez, comme ici avec Poesía sin fin, de votre vie, de votre réalité ? Comment parvenez-vous à mélanger l'histoire vraie et le rêve, le fantasme ?

Tout artiste, au fond, parle de lui-même. Des expériences qu'il a eues. Il les déguise en racontant des histoires. Il déguise ce qu'il est, ce qu'il aime. Si c'est un gars agressif, il va écrire une histoire de gangsters avec plaisir, il va tuer des femmes dans son histoire, il y aura un sadique.

Pour mes films, je me suis dit : on va tomber le masque. Je vais parler de moi parce que, au fond, quand je fais un film, je parle de moi quoi qu'il arrive. Je cherche toujours à traduire mes expériences en langage cinématographique ou littéraire.

 Comment Adan Jodorowsky, votre fils, a-t-il vécu le fait de jouer votre rôle dans le film ?

[La retranscription qui suit est authentique, ndlr] Bien ! Mais ce n'était pas gagné d'avance. Quand il était petit, sa mère me l'a envoyé vers ses 6-7 ans, il est arrivé avec une photo de sa maman et son premier jouet – un ours en peluche. Et moi je lui ai fait enterrer ça, la photo de sa mère et son premier jouet.

Plus tard je me suis rendu compte, quand il a eu 20 ans, que j'avais peut-être fait une erreur. Alors je suis allé dans le jardin et j'ai enterré un grand ours, une belle peluche et un portrait de sa mère en couleur [sans doute pour remplacer les originaux, disparus avec le temps, ndlr]. Ensuite j'ai rêvé de mon fils : il est arrivé sur un grand cheval de bois, il était nu. Et je lui ai dit : "Maintenant tu as 20 ans, déterre le portrait de ta mère et ton premier jouet."

Est-ce que Poesía Sin Fin est porteur d'un message pour les jeunes ou pour une génération d'anciens ? Est-ce un appel à oser, pour des gens qui ont 20, 30 ans aujourd'hui ?

Tu sais, je fais des films qui n'ont pas une fonction, un but industriel de faire de l'argent. El Topo, La Montagne sacrée, j'ai eu de la chance que des gens regardent mes films, qu'ils soient aimés, même par des gens qui ont 15 ou 20 ans aujourd'hui.
Je vieillis physiquement, je le vois, mais intérieurement je suis le même. Je te donne la bonne nouvelle : tu ne vas jamais vieillir. Parce que si tu travailles avec ton esprit, il est vivant ! Je fais des films pour les gens vivants. Et dans cette société, les seules personnes qui soient un tout petit peu vivantes, ce sont les jeunes. Dans ce monde qui est complètement négatif partout...

Il est négatif dans quel sens ?

Dans tout ce qu'on voit, la maladie, la catastrophe économique, la menace de guerre, le terrorisme, les préjugés...

Qu'est-ce qui vous donne encore envie de faire du cinéma dans ce monde-là ?

Cela me donne envie de faire un cinéma 100 % optimiste ! C'est un parti pris. On vit toute la journée dans cette comédie qu'est la vie, il faut trouver la joie de vivre. Tout peut être tourné positivement, même la mort d'un fils [Teo Jodorowsky est décédé en 1995, ndlr], qui m'a beaucoup travaillé mais dont j'ai fait quelque chose d'utile.
Tout ce qui se passe autour de toi, c'est un message pour que tu découvres le bonheur de vivre. Et c'est ça que je veux faire avec mes films. Que veulent les jeunes ? Ils veulent trouver ça, ils veulent trouver le bonheur – et il ne trouvent que de la négativité.

Vous avez toujours réussi à vivre ainsi, selon vos principes ?

Oui. Je ne me suis jamais vendu. Je n'ai jamais fait une publicité. Quand je vois certains de mes amis qui ont un grand talent, et que je les vois faire de la publicité pour des parfums, pour des montres... Cela me gêne, parce que, peu à peu, ils commencent à voir le monde avec une optique de profit.

Est-ce que vous voyez des héritiers de votre vision du cinéma, d'autres réalisateurs que vous estimez ?

Je vois des réalisateurs qui sont comme ça, des amis qui sont en danger comme Nicolas Winding Refn [réalisateur danois de Drive et The Neon Demon, cette année en compétition. Qui a réalisé également des publicités... ce qui ne plaît pas trop à Jodorowsky. Vous retrouverez bientôt Nicolas Winding Refn sur Konbini, on l'a rencontré le lendemain de cette interview, ndlr].

Comment vous l'avez rencontré, d'ailleurs, Nicolas Winding Refn ?

C'était fantastique. J'étais dans un magasin de DVD, je suis tombé par hasard sur son film Bronson, et j'ai eu une surprise incroyable en le visionnant. Quel beau film ! À cette époque il y avait un festival de cinéma à Paris, et on m'a demandé de citer mes trois films préférés de l'année. Et j'ai parlé de Valhalla Rising [Le Guerrier silencieux, en VF, ndlr],  alors que je ne l'avais pas vu ! Je voulais juste beaucoup le voir, c'est pour cela que j'ai dit que c'était mon préféré. Ce que je ne savais pas, c'est que Nicolas avait beaucoup aimé mes films quand il était jeune, quand il avait 15 ans. Il a appris que j'avais présenté son film, il est venu à Paris et on s'est rencontrés comme ça.

Il vous a d'ailleurs dédié Only God Forgives en 2013...

Oui, c'est un très bon ami. Et à chaque fois qu'il fait un nouveau film, il me demande de lui tirer les cartes de tarot.

Propos recueillis avec Louis Lepron

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