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Entretien : comment on fait pour tourner un film d'animation ?

Publié le

par Charles Carrot

On a rencontré Claude Barras, le réalisateur suisse de Ma vie de courgette : il nous a raconté les coulisses de son joli film d'animation, présenté cette année à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

Le réalisateur Claude Barras (© Quinzaine des réalisateurs)

Prix du titre le plus glam de Cannes, Ma vie de Courgette est un long métrage en stop-motion qui raconte l'histoire d'Icare, un petit garçon qui se retrouve en foyer après le décès accidentel de sa mère. Courgette, c'était le nom que lui donnait cette dernière, alors il y tient. Timide et taciturne au début, il trouve dans le foyer une nouvelle vie en compagnie d'autres enfants qui, comme lui, n'ont pas eu une vie facile.

Comment on se retrouve à réaliser un long métrage d'animation comme Ma vie de Courgette ? On a posé la question au très sympathique réalisateur du film, Claude Barras.

Konbini | Est-ce que vous pouvez vous présenter en quelques mots ?

Claude Barras | Je m'appelle Claude Barras, j'ai 43 ans. J'ai grandi en Suisse dans les montagnes et mes parents étaient viticulteurs. À 20 ans je suis parti à Lyon où j'ai fait une école d'illustration. Et de fil en aiguille, j'ai rencontré des gens qui faisaient de l'animation. J'ai réalisé une dizaine de courts métrages, et me voilà à présenter aujourd'hui mon premier long, Ma vie de Courgette, à la Quinzaine des réalisateurs.

Réaliser un long métrage d'animation, c'est quelque chose que vous vouliez faire depuis longtemps ?

Pas forcément. Je viens vraiment de l'illustration, puis j'ai rencontré Cédric Louis, qui faisait du documentaire mais qui écrit pas mal de scénarios. C'est ensemble qu'on a commencé à faire des courts métrages il y a une dizaine d'années, et l'idée du long métrage n'était pas forcément une évidence. C'est seulement en lisant Autobiographie d'une Courgette [le livre de Gilles Paris dont Ma vie de Courgette est l'adaptation, ndlr] qu'on a décidé de bosser, toujours avec Cédric, sur un projet plus long.

Le livre est sorti en 2002 : ça faisait longtemps que vous vouliez l'adapter ? Ou vous l'avez lu plus récemment ?

Je l'ai lu en 2006, on a récupéré les droits en 2007, donc ça fait quand même un moment qu'on travaille dessus. Il y a eu 6-7 ans de développement, en passant par plusieurs phases, des petits courts métrages, puis on a trouvé des producteurs et on a fabriqué le film.

Qu'est-ce qui a pris le plus de temps dans le développement du long métrage ?

Le scénario, je pense. Le livre fonctionne par petits épisodes : il fallait arriver à garder les personnages, le ton particulier du roman mais arriver en parallèle à en faire un récit construit avec un début, un milieu et une fin. Il fallait aussi que tous les personnages aient leur petit moment, leur caractère. C'est vraiment cette étape qui a été la plus compliquée.

Et à quel moment vous avez adopté ce style visuel précis, le design de personnages ?

Le visuel, on l'a élaboré très tôt avec Cédric. Il a un peu évolué ensuite mais c'est assez proche de ce qu'on a toujours fait en dessin. Ce sont des personnages avec de très grosses têtes et de très gros yeux, c'est à la fois quelque chose qui nous plaît graphiquement et un vrai avantage pour les animateurs.

Parce que ceux-ci doivent enlever constamment des petites pièces, des paupières, des bouches sur un personnage... Ils n'avaient pas l'habitude de le faire sur des têtes aussi grosses, et c'était une belle surprise pour eux.

Concrètement, est-ce que vous pouvez expliquer la façon dont le film a été animé ?

On a commencé par enregistrer les voix des personnages avec tous les acteurs, pour faire un montage son. Ensuite, l'animateur, sur chaque marionnette il a une vingtaine de bouches, il a des repères et il place chaque bouche sur chaque image. Et il bouge un peu le personnage en même temps, la tête, les sourcils, il prend une photo et cela douze fois par seconde pour donner l'illusion du mouvement.

Le stop-motion, c'est un style d'animation qui te plaît davantage que tous les autres ?

Oui parce qu'il y a ce côté cadrage, éclairage, mise en scène, c'est comme un tournage de cinéma. Et c'est quelque chose qui me plaît beaucoup.

Ma vie de Courgette dure une heure et neuf minutes, ce qui est relativement court pour un long métrage. Est-ce que c'était pour des raisons de budget ? 

Il y a deux scènes du scénario qu'on n'a finalement pas tournées. Je les ai enlevées à la fois pour des raisons de mise en scène et de contraintes budgétaires, et aussi parce que je me suis rendu compte qu'il y avait des séquences qui disaient plusieurs fois la même chose. Elles faisaient un petit ventre mou dans le film.

Quel genre de séquences ?

Il y avait une séquence au foyer entre les enfants qui jouaient au foot. Elle se passait entre les trois personnages principaux, Courgette, Camille et Simon. Et elle rappelait une séquence dans la neige. Du coup j'ai gardé des bouts de dialogue de cette scène pour les mettre ailleurs dans le film. Et puis on a remarqué qu'on n'avait pas tout à fait le budget, donc à un moment j'ai préféré sacrifier de la longueur plutôt que de sacrifier la qualité.

Ma vie de Courgette est à la fois destiné aux enfants et c'est aussi un film très dur : les enfants du foyer ont tous eu une vie difficile, le roman de base est plutôt écrit pour les adultes... Vous n'avez pas eu des difficultés à définir la cible du projet ?

Alors moi non mais... (il rit) mes producteurs et partenaires financiers un peu plus. Dès qu'on a pu faire une petite démo de quelques minutes avec un personnage, on avait trouvé le ton un peu humoristique et le décalage visuel avec les choses sérieuses que l'on voulait raconter. Et avec Céline Sciamma [scénariste et réalisatrice émérite de Tomboy et Bande de filles] au scénario, ça a rassuré tout le monde.

Une scène de <em>Ma vie de Courgette</em>.

Le titre du film est assez étonnant, assez courageux même. Quand on parle de Ma vie de Courgette, les gens se posent un peu des questions. C'est curieux : vous avez changé de titre par rapport au livre, mais vous avez gardé Courgette...

Oui, il y a eu beaucoup de discussions autour du nom. J'avais envie de rester fidèle au livre, je voulais même garder Autobiographie d'une Courgette. Puis on s'est dit que Ma vie de Courgette c'était pas mal, qu'en plus c'était proche de "Mon nom c'est Courgette" qui est un dialogue du film. On s'est aussi demandé s'il fallait traduire le nom du légume en anglais ou pas. Au final, c'est un peu casse-gueule certes mais je pense que c'est un nom qui attire l'attention.

C'est vous qui avez choisi personnellement la bande-son du film ? Je pense en particulier au morceau choisi dans la scène de la boum, qui m'a un peu surpris.

Oui ! C'est un morceau du groupe suisse Grauzone, "Eisbaer", c'est une chanson que j'écoutais beaucoup. Elle est en suisse allemand et c'était aussi un clin d'oeil à la partie germanique de la Suisse ; le reste de la musique a été composé par Sophie Hunger, qui est une artiste zurichoise. Ce sont des petites références à mes origines.

Le film se déroule dans une version métaphorique de la Suisse alors ? De la France ? Ou il n'est pas du tout situé géographiquement ?

Il se passe quelque part entre la Suisse romande et Lyon je dirais, là où on a tourné le film. Il y a aussi des montagnes, ça pourrait être là où habite mon producteur en Savoie, ou même chez moi dans les Alpes.

Le film détonne un peu dans la sélection de la Quinzaine des réalisateurs, avec son style et ses thèmes. Est-ce que c'était ta sélection de prédilection ? 

Moi j'y croyais pas trop, ce sont mes producteurs suisses qui ont insisté pour attendre un peu. Parce que le film est terminé depuis quelques mois quand même, mais ils ne voulaient pas le sortir avant de pouvoir le présenter à la Quinzaine. Et très vite, Édouard Waintrop [le délégué général de la Quinzaine, ndlr] nous a dit qu'il le prenait. Ce qui a été une très bonne surprise pour moi.

Est-ce que tu as d'autres projets après ce film ? D'autres envies de long métrages ?

On a un studio collectif à Lausanne où on fait du court métrage d'animation d'auteur, en stop motion, je suis producteur là-bas. Et puis j'ai commencé à penser à un nouveau long métrage également. Je suis en train de chercher des idées, de penser à un synopsis, des personnages. Je vais essayer de trouver un scénariste, peut-être Céline [Sciamma, ndlr] avant d'avancer plus loin.

Pour finir, est-ce qu'il y a une question que tu aimerais bien qu'on te pose et que personne ne te demande jamais ?

On me demande rarement ce que je compte faire par la suite, mais tu m'as posé la question, et c'est une question à laquelle je réfléchis souvent (rires). Après trois ans de travail, avec une grosse équipe de 45 personnes, quand ça s'arrête c'est assez difficile. Là, je suis content d'avoir trouvé une nouvelle idée sur laquelle je peux passer quelques années.

Quelques années, carrément ?

Ma vie de Courgette a demandé 7 ans de développement et 3 ans de fabrication. Je pense qu'il faudra bien compter 5 ans pour le prochain !

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