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In Utero de Nirvana a 25 ans : chronique d’un disque iconique

À l’occasion des 25 ans du classique In Utero, Konbini revient sur la genèse d’un disque iconique, meilleur symbole de la dualité de Kurt Cobain : un équilibre précaire entre provoc' adolescente et pression mainstream.

Vu d’ici, 1991 est une drôle d’époque pour l’industrie musicale. C’est l’année où Michael Jackson signe un deal d’un milliard de dollars avec Sony ; celle aussi où, après avoir déclaré publiquement qu’il est atteint du sida, Freddie Mercury décède le lendemain, à 45 ans ; c’est celle de l’avènement de "Bouge de là", premier véritable succès du rap français, signé d’un certain MC Solaar… et surtout l’année où les kids du monde entier s’abandonnent à un riff magnétique et entêtant, celui d’un morceau d’une simplicité désarmante : "Smells Like Teen Spirit".

Sorti sur DGC, nouveau label de David Geffen consacré aux artistes "alternatifs" de son répertoire (Sonic Youth, Nymphs, Teenage Fanclub…), le single du groupe Nirvana, un petit trio d’Aberdeen, dans la banlieue de Seattle, récemment arraché au label Sub Pop, devient en quelques semaines l’hymne total de sa génération : il séduit autant la jeunesse attirée par la pop de Madonna, que le punk de Henry Rollins, ou encore le hard FM de Guns N' Roses (tiens, un autre groupe Geffen Records), des clans jusqu’alors irréconciliables.

(Photo by Paul Bergen/Redferns/Getty Images)

États-Unis, Allemagne, Danemark, Grande-Bretagne, Italie, Suède, France… Le succès est gigantesque, colossal, inattendu. Nirvana cartonne sur tous les plus gros marchés de la planète. C’est à la fois le début de la consécration – et le premier clou planté dans le cercueil de sa mort annoncée.

Avec une centaine de concerts sur cinq continents et 5 millions d’exemplaires de l’album Nevermind vendus en quelques petits mois, ces trois petits marginaux de province sont soudainement devenus le groupe de rock le plus scruté du pays d’Elvis Presley. En fait, le succès est si inattendu que le groupe n’y est absolument pas préparé et peine à encaisser les effets secondaires.

Encore jeunes, (Dave Grohl a 22 ans, Kurt Cobain 25, Krist Novoselic 27), les membres de Nirvana tombent dans les pièges classiques tendus par le show-business : excès d’alcool et vie de débauche entament leur santé et leur amitié… Très vite, l’odeur du sang attire la presse à scandale, qui se repaît de leur rivalité avec Pearl Jam et scrute de près la relation qu’entretient Kurt Cobain avec Courtney Love, flairant là les John et Yoko de son époque. Plus inquiétant, on parle d’une possible addiction de Kurt pour l’héroïne.

La patte Steve Albini

Une chose est sûre, gérer la pression du succès est chose difficile pour le groupe. Jack Endino, le producteur de leur premier album Bleach, qui les côtoie encore, raconte sans rire qu’à bout, Kurt pourrait étrangler la prochaine personne qui le prendra en photo sans son consentement dans la rue. Hum. Nous sommes à l’été 1992 et Kurt Cobain s’active déjà pour préparer le successeur de Nevermind.

Nirvana décide que pour son prochain album, il reviendra au son brut de ses années Sub Pop. Grand admirateur de Pixies ("J’aurais dû être dans ce groupe", déclare-t-il sans filtre, comme d’habitude, dans une interview), et particulièrement de leur premier album Surfer Rosa, il veut surtout trancher avec le son de Nevermind qu’il juge trop propret.

Steve Albini (Photo by Paul Natkin/Getty Images)

Nirvana décide d’employer les services de son producteur, Steve Albini. Après avoir capté sur bandes les disques de groupes comme Slint, Jesus Lizard, Tad, ou encore son propre projet Big Black, il s’est taillé une réputation d’homme de studio intransigeant, ingénieux et doué.

C’est lui par exemple qui aura l’idée d’enregistrer dans une salle de bains les chœurs de Kim Deal pour le morceau "Where Is My Mind?" ou de filtrer la voix de Franck Black à travers… un ampli de guitare pour le titre "Something Against You". Bref, Steve Albini n’est pas un producteur comme les autres et le label s’inquiète d’un autosabordage organisé par le groupe lui-même.

Sur la demande d’Albini, qui accepte de travailler avec eux malgré leur statut de groupe de rock alternatif le plus lucratif du monde, ils se retrouvent à Cannon Falls, petite ville rurale du Minnesota d’un peu moins de 4 000 habitants, afin d’enregistrer le successeur de Nevermind au sein des tout jeunes Pachyderm Studios.

Détail technique : le lieu dispose d’une console Neve 8068, soit la même machine utilisée aux studios Electric Lady de Jimi Hendrix à Greenwich Village. Mais si Steve Albini choisit un tel lieu c’est avant tout pour garder au loin les représentants de DGC Records et leurs critiques sur ses méthodes de travail tout en contraintes qui privilégient les prises de son "brutes" aux arrangements taillés pour les radios qu’on est en droit d’attendre pour un disque dont l’enregistrement est estimé à 180 000 dollars.

"Les doigts dans le nez"

Le studio est réservé pour deux semaines à partir de février 1993 et l’équipe se met au travail. Mais les sessions sont si efficaces que l’enregistrement est achevé en six jours seulement."C’était l’enregistrement le plus facile qu’on ait jamais eu à faire, les doigts dans le nez", déclare Kurt Cobain peu après. Signe que le travail a été aisé, il enregistrera également 80 % de ses parties vocales en une seule journée de sept heures de travail. Et si par hasard vous vous posiez la question : oui, c’est très rapide.

Malgré des caractères bien trempés de part et d’autre, les membres du groupe et Steve Albini se retrouvent sur la même longueur d’onde. Réputé exigeant, l’homme de studio déclarera plus tard dans l’ouvrage Come as You Are : The Story of Nirvana, de Michael Azerrad, que Kurt Cobain savait à ce moment-là naturellement reconnaître un bon enregistrement d’un mauvais, le cantonnant presque exclusivement à un job d’ingénieur du son – et, de facto, pas de véritable producteur du disque. Une idée de Kurt bien éloignée de son image d’adolescent au talent candide véhiculée par les médias…

Mais le groupe n’a pas perdu son humour noir en cours de route et l’album doit dans un premier temps s’intituler I Hate Myself and I Want To Die. Un titre en forme de blague que le groupe abandonne finalement au profit d’In Utero. Pourquoi ? "On savait que les gens ne comprendraient pas et prendraient ça trop au sérieux", confie Kurt Cobain à Rolling Stone dans une interview.

Malgré une période émotionnellement compliquée pour Nirvana, sans doute exprimée par la violence de riffs rageurs comme celui "Scentless Apprentice", ou encore un goût toujours prononcé pour le minimalisme harmonique ("Rape Me", "Serve The Servants"…) qu’il partage avec Steve Albini, In Utero montre une facette curieusement mélodique, voire sereine de Nirvana.

Comme Cobain l’avait prédit, l’album oscille entre quasi-pop songs et punk rock sans concession… mais ce n’est pas tout à fait la déclaration de guerre au monde moderne à laquelle on aurait pu s’attendre de la part de Nirvana :

"La seule raison pour laquelle j’aurais sorti un album délibérément cru et agressif aurait été pour emmerder les gens et de me débarrasser de la moitié de notre public ou plus […] Après toutes les saloperies que j’ai lues sur moi et surtout sur ma femme l’année dernière, j’aurais pu sortir un album vraiment haineux", dit-il au magazine Circus.

Le groupe en plein doute

Or une fois terminé, l’enregistrement déçoit. La première écoute que Kurt Cobain fait chez lui ne lui procure "aucune émotion", comme il le confie au journaliste de Circus. Il n’est pas seul à se sentir insatisfait, et chez DGC c’est carrément la panique : "Je n’aime pas l’album : il sonne comme de la merde, il y a beaucoup trop d’effets sur la batterie et on n’entend pas les voix", annonce à Kurt Cobain un directeur artistique, qui critique également à demi-mot la qualité de composition ou bien les paroles – imputables à Kurt Cobain, pour le coup.

La crainte de DGC est claire : le disque risque de ne pas trouver son public. Les cadres du label font comprendre qu’ils aimeraient que le groupe réenregistre… ou, au moins, retouche les mixs. Des articles dans le Chicago Tribune ou Newsweek font monter la mayonnaise du conflit entre Albini et DGC, faisant passer le producteur pour "le mec qui a bousillé le nouvel album de Nirvana". Stupeur et absurdité dans le petit microcosme du rock alternatif. Sous pression, Kurt, Chris et Dave passent trois semaines à écouter l’album tous les soirs afin de déterminer ce qui cloche avec In Utero… et après avoir rechigné, ils s’inclinent.

Contre l’avis de Steve Albini, le groupe appelle alors Scott Litt, le producteur du très remarqué Automatic for the People de R.E.M., et lui demande de remixer ses deux titres favoris : "Heart Shaped Box" et "All Apologies".

Mais il booste également la basse et les voix au mastering, supprime un solo de guitare gavé d’effets et de feedback voulu par Cobain et Albini sur "Heart Shaped Box", et liquide le titre "I Hate Myself and I Want To Die". Le résultat apparaît enfin convaincant aux oreilles des membres du groupe… et de Geffen. Sans surprise, Albini se sent trahi.

Le disque le plus attendu de l’année sort le 13 septembre 1993 au Royaume-Uni et le 21 aux États-Unis. Aux oreilles des fans et des critiques de l’époque, In Utero intrigue : il n’est ni tout à fait le brûlot antisystème promis par Cobain ; mais il n’est pas non ce blanc-seing offert à l’industrie du disque au nom du succès et des ventes de disques…

Les critiques sont désarçonnés : Entertainment Weekly vante les talents de songwriter de Cobain, mais semble presque regretter l’interprétation ravageuse de Nirvana, jouissive mais radicale ; de son côté, le LA Times se rassure que la patte d’Albini, connu pour ce son si rêche et métallique n’ait pas transformé l’album en "un bordel atonal" comme beaucoup l’auraient cru ; c’est peut-être le Times qui se révèle le plus visionnaire, applaudissant que le groupe ne soit pas devenu mainstream, "mais qu’une fois de plus, c’est le maintream qui deviendra Nirvana." Kurt Cobain se suicide le 5 avril 1994 dans sa maison de Seattle. Il ne saura jamais l’impact phénoménal qu’il laissera à tout jamais sur la musique pop.

Par Théo Chapuis, publié le 24/09/2018