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Hip-Hop US : Nouvelle vague, Nouvel Age (Part. 2/2)

Publié le

par Thomas De Ambrogi

Voici la deuxième partie d'un article sur le retour du New Age chez les nouveaux du hip-hop à Brooklyn. Commencer la lecture ici ne mène à rien si vous n'avez pas pris connaissance de la première partie. Ce serait un peu comme commencer la saga Star Wars par la fin.

Composée de jeunes rappeurs ambitieux qui ont grandi ensemble dans le quartier de Flatbush, la Beast Coast aime se faire passer pour la relève du hip-hop US, et c'est plutôt crédible. Autre point commun, ils cultivent tous la même vision du monde. Des idées oubliées, presque secrètes, qu'ils tiennent des enseignements New Age devenus monnaie courante sur le web. Rap mystique.

Comme dans la première partie, c'est Zodiaque – un rappeur et fin connaisseur du mouvement - qui tient le parloir et fait la sélection musicale. Dans la jeune écurie de Brooklyn, on a pu faire la connaissance des Flatbush Zombies. Il est temps de passer au niveau supérieur, spirituellement parlant.

Indigotrip

The Underachievers (UA). Des flows d'outre-tombe envoyés nonchalamment du début à la fin de leurs morceaux. Des lyrics violents, brut de fonderie. Le bruit souvent, le silence rarement. Hauts en couleurs, les poumons solides, ils ont très récemment dévoilé Indigoism, leur première mixtape signée chez Brainfeeder, le label fondé par Flying Lotus à Los Angeles. Rien que ça.

Ak et Issa Dash crèvent l'écran. Et dans cette grande fratrie qu'est la Beast Coast, ils sont ceux qui appuient le plus fort sur la corde New Age. Difficile de discuter ces propos à la vue des sapes qu'ils portent, entre les t-shirt à l'effigie de Krishna, les longs colliers de perles avec gros pendentifs, les hiéroglyphes et les bindis sur le front. Mais tout ne tient pas qu'aux apparences : derrière cette imagerie clinquante sont camouflées des idéaux qui rendent leurs styles plus significatifs et symboliques qu'un pauvre imprimé tapisserie, léopard, ou je ne sais quelle galaxie qu'on trouve sur les t-shirt ASOS. Résultat : le redondant "money and hoes" se dirige vers la sortie, et le hip-hop retrouve sa conscience originelle, version 2013.

  • The Underachievers – Herb Shuttles

Got my three eyes open/ pineal gland is swollen/ astral planes i'm floatin/ got dammit i'm free


Les UA sont à fond dans le knowledge, d'ailleurs on retrouve les mots "knowledge", "elevated" ou encore "enlightened" [illuminé] dans presque tous leurs morceaux. Ils reprennent des notions de savoir qui étaient déjà en place à la base du hip-hop. Dans le breakdance par exemple, on retrouve beaucoup de postures qui font penser à des divinités. Mais là, le message est beaucoup plus brutal et direct : ils disent détenir un savoir qui les a éclairés sur le sens de la vie, sur les religions, sur la société. Et ils le diffusent à fond. Pour résumer, ils disent dans leurs textes que tout le monde peut être Dieu, car chacun est le maitre de son destin, et qu'on peut tous changer le monde à échelle proportionnelle. Un discours interpellant, frappant et efficace. Mais le tout est dit à la légère, comme si c'était normal. Car pour eux, ça l'est.

Même si elle nécessite une grosse dose d'imagination, cette logique ne semble pas si farfelue, presque plausible en fin de compte. Ce mode de vie peut être résumé vulgairement sur le modèle des lois de l'attraction : le positivisme attire les bonnes choses, tandis que le pessimisme ramène des problèmes. Du coup, le côté bénéfique des cette philosophie repose dans la quête de liberté spirituelle et sociale menée par le "converti", qui adopte alors un certain lâcher-prise au quotidien, et s’efforce de répandre l'amour en laissant la Terre tourner tranquillement.

Si on s'attarde encore un peu sur les lyrics des deux zazous, on remarque que le mot Indigo ressort très souvent au fil des rimes. Ce n'est pas une tentative de concurrence au Purple Swag de Rocky mais bien une prophétie mystérieuse.

Dans le courant New Age, l'indigo est la couleur du septième chakra, celui de l'esprit. Les enfants Indigos, aussi surnommés enfants du troisième millénaire, désignent les personnes nées à la fin du 20ème siècle qui possèderaient, selon la théorie, des capacités psychiques d'exception, voire des pouvoirs surnaturels. Ces ados seraient destinés à ramener une harmonie dans la société moderne afin d'instaurer une nouvelle ère, plus spirituelle et harmonieuse. Un pitch assez cool à première vue, surtout pour ceux qui – comme moi – font partie de la génération Minikeums des good ol' nineties.

  • The Underachievers - Leopard Shepherd

I'm the reincarnation of a king long gone

 Avec un peu de recul, on peut aussi interpréter ces idées comme un simple effet stylistique, en sachant que ces idéaux s'adaptent parfaitement à l'égotrip nécessaire dans le rap. S'ils détiennent un savoir secret, ils sont d'emblée supérieurs, et leurs concurrents passent pour des brebis égarées. Et puis ces types ont quand même un mode de vie spécial, très porté sur la défonce. Du coup, le message peut aussi être pris à la légère."

Les drogues, élément non-négligeable. Car cette envie de vivre dans les marges de la société se voit démultipliée par la défonce au quotidien. Cannabis, cocaïne, mdma, crack, codéine, mollys, LSD, DMT, la liste des remontants est longue, et à la longue, toutes ces épices modifient radicalement le regard que le consommateur porte sur le monde. C'est pourquoi toutes ces paroles mystiques peuvent aussi être interprétées comme de simples délires de drogués, car personne ne peut vérifier les théories énoncées. A méditer.

A 22 et 21 ans, les Underachievers ont déjà gravit quelques grandes marches malgré leur timide expérience et se posent déjà en portes-voix des savoirs antiques. Leur première sortie date d'à peine trois jours et le duo a déjà un label et un sponsor derrière eux (10deep), qui s'est chargé de vêtir ces messieurs de la tête aux pieds pour leur dernier clip en date : "The Mahdi", diffusé par Noisey.

  • The Underachievers - The Mahdi

Bigger plan, Forever young, call a nigga Peter Pan, God told me young that I would be the man

L'actu des UA : Ils sont probablement en train de recevoir les instructions créatives des puissances supérieures lors de leurs rêves éveillés. Vous pouvez télécharger Indigoism directement sur le site de Brainfeeder, même si j'ose émettre quelques réserve après plusieurs écoutes : une absence totale de featuring et une cover vraiment pas belle malgré le poids du symbolisme.

L'union Fella Force

Portés par une motivation presque paranormale, les boys de la Beast Coast ont l'air d'avoir foi en ce qu'ils font. Et puis tous les changements de perception cités plus hauts font offices de prétextes pour se rebeller contre un système mensonger et illogique au sein duquel ils ne se reconnaissent pas. Du coup, pendant que les UA débloquent les cerveaux en répandant le message, The Pro Era montre la démarche a suivre aux génération futures. La dénonce dans les rimes.

Gouvernement, système scolaire, guerres, société, religions, pauvreté, drogues, politique, chez la Progressive Era, toutes les failles sont bonnes à montrer du doigt. Le roster compte 12 membres leadés par le très jeune Joey Bada$$, qui kickent subtilement sur des productions bien pensées (Dj Premier, Statik Selektah, Chuck Strangers...). La sonorité est moins futuriste que chez les autres potes de la Beast car malgré leur nom, la Pro Era est plutôt portée par des flows posés et des prods Ol'School, histoire de rallumer le flambeau du Brooklyn à l'ancienne.

 The Progressive Era – Like Water

To the astral, welcome to my land / it's your first OBE

(OBE = Out of Body Experience = astro-projection)

"Progressive Era, comme son nom l'indique, semble vouloir faire avancer les choses. Ils sont douze, et la plupart d'entre-eux sont aussi branchés par le New Age. Bada$$ a d'ailleurs fait un featuring avec Ab Soul. On retrouve le même lexique et les mêmes idées New Age dans leurs lyrics, même si eux ont l'air d'utiliser ce savoir d'une manière plus radicale. A l'analyse sérieuse de leurs textes sur Rap Genius, on voit qu'ils utilisent leur supériorité spirituelle comme un crédit pour dénoncer la société dans laquelle ils évoluent. Ils ont carrément créé une sorte de mouvement révolutionnaire portant le numéro 47. Ils parlent tout le temps de cette 47 shit. Aussi, ils sont  très portés sur l'apocalypse et ont carrément sorti une mixtape entière sur le sujet."

Dans le groupe certains sont plus spirituels que d'autres, mais Pro Era rassemble une belle clique de fidèles rebelles armés pour une révolution spirituelle. Destinés à amener le changement, on peut dire qu'ils jouent eux-aussi la carte Indigo, en tout cas, leur discours s'y prête parfaitement. Parmi ces petits soldats, il y en a un deuxième – en plus de Joey Bada$$ - qui sort du lot.

STEEZ, en capitales

Pure bouille, le regard très profond, le sourire aux lèvres, l'âme en paix et les lyrics en guerre. STEEZ aka Jamal Dewar est reporté mort le 24 décembre 2012, alors âgé de 19 ans. La perte d'un talent sur lequel il fallait compter dans les années à venir électrifie la toile qui soulève vite l'éventualité du suicide, confirmée plus tard par un Joey Bada$$ endeuillé. Difficile à prévoir avant que la drame ai lieu. Mais une fois chose faite, les délires spirituels et les clins d'oeil à la Faucheuse entre les lignes de ses textes prennent du poids sur la balance.

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