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Les "dangers du headbanging" pour la santé, un pur fantasme

Propre à la culture metal, la pratique du headbanging est souvent décriée pour ses prétendus dommages sur le cerveau. Mais ce mouvement de tête apparenté à une danse est-il vraiment dangereux pour la santé ? 

Les musiciens d'Asphyx, très bons en death metal, forcément pas mauvais non plus en headbanging (Crédits image : Hervé Girod)

Les musiciens d'Asphyx, très bons en death metal, forcément pas mauvais non plus en headbanging (Crédits image : Hervé Girod)

Hors Hellfest ou situation exceptionnelle, les médias généralistes ont pour habitude de snobber complètement la sous-culture metal. Musique difficile à appréhender pour les néophytes, images très codifiées, ventes d'albums réputées moindres, résonance minime dans la pop culture... Il faut avouer que le monde de la musique de Satan est difficile à percer à jour – et il le fait sans doute un peu exprès. Mais sans vouloir faire de peine à mes confrères, dans leur grande majorité, les journalistes français n'y comprennent rien. Zéro. Que dalle.

L'illustration de ce triste état de fait se trouvait une fois de plus dans les colonnes numériques du Figaro et de sa rubrique Santé. Et la victime du jour n'est ni un festival, ni le visuel d'un album qui aurait choqué les clients d'un Auchan de banlieue : c'est le headbanging.

Ce 3 février, les lecteurs du journal de Serge Dassault avaient droit à une nouvelle chronique de Philippe Mascret, médecin et journaliste, qui mettait aujourd'hui "en garde contre les dangers du «headbanging», une pratique répandue parmi les amateurs de heavy metal". Tu m'étonnes ! La chose est si répandue que c'est à partir de la dérivation de ce mot qu'on nomme les metalleux "headbangers". La preuve : dès 1987, la chaîne MTV proposait l'émission Headbanger's Ball, pendant longtemps l'unique programme TV de clips metal.

Comme Beavis et Butthead

Pour rappel, le headbanging, c'est le mouvement de tête pratiqué par le peuple métallique – dont les duos Wayne & Garth et Beavis & Butthead sont sans doute les meilleurs ambassadeurs. Alors que la page Wikipédia en mentionne une quantité aux variétés très classées (de haut en bas, de droite à gauche, le "moulin à vent", etc.), croyez-moi, l'important c'est de se laisser aller au rythme de la batterie.

Il faut l'appréhender tel une forme de danse solitaire, appliquée à une musique qui ne groove pas, qui ne swingue pas, mais qui pilonne, qui martèle, qui poutre. Non, elle ne recherche pas la grâce, mais après tout pourquoi pas ? À chaque genre musical son expression corporelle.

Voilà alors que le bon docteur Mascret, drapé de sa science et de son titre, rappelle un faits divers qui faisait les choux gras de la presse numérique cet été : les neurochirurgiens de l'hôpital de Hanovre, en Allemagne, ont traité un patient se plaignant de violentes douleurs au crâne depuis deux semaines. Sans antécédent clinique chez leur sujet, les toubibs déclarent que c'est à cause du concert de Motörhead auquel il aurait assisté un mois auparavant. Un scanner crânien révèle alors la présence, côté droit, d’un hématome sous-dural – il faut opérer.

L'angoisse du syndrome du "bébé secoué"

Il n'en faut pas plus au médecin du Figaro pour établir un parallèle brûlant tous les records en matière de raccourci avec le syndrome du "bébé secoué", un comportement grave reconnu comme une maltraitance sur mineur : en 2013, par exemple, un jeune père écopait d'un an de prison avec sursis après la mort de son fils de cinq mois, comme le rapportent les Dernières Nouvelles d'Alsace.

En plus d'être insidieux, c'est un mal très grave : 10 à 40% des victimes meurent de suites de ce traumatisme, tandis que "la majorité des autres conservent des séquelles graves à vie", selon la Haute Autorité de la Santé en France. Bigre.

Sauf que voilà, comme le rappelle Slate ici, "la publication du Lancet est le premier cas rapporté au monde établissant un lien de causalité entre le headbanging et un hématome sous-dural chronique". En somme, ce cinquantenaire fan de Motörhead est un cas unique. Si le headbanging est à comparer avec le syndrome du bébé secoué, il est étrange de constater que parmi 120 000 metalleux secouant leur cheveux au Hellfest chaque été, pas un seul n'ait la gentillesse d'aller se faire diagnostiquer un hématome sous-dural.

En 2012, le photojournaliste Jacob Erbahn consacrait une série de clichés aux headbangers (Crédits image : Jacob Erbahn)

En 2012, le photojournaliste Jacob Erbahn consacrait une série de clichés aux headbangers (Crédits image : Jacob Erbahn)

D'autres études ont évidemment été menées. En décembre 2008, deux chercheurs de l'université de South Wales, en Australie, ont "découvert" que le headbanging pouvait causer de sérieux troubles à la nuque. Certes. Selon leur étude, le risque de blessure "s'amplifie si le tempo augmente", notamment à partir de 130 BPM. Ils fournissent d'ailleurs quelques conseils sympa : porter une protection au cou (comme une minerve) et essayer d'écouter des chansons à un tempo moins allegro :

Essayez d'écouter des chansons comme "Moon River" plutôt que "Highway To Hell" [...] De plus, il serait bon que les musiciens apposent des messages sur leurs CDs pour prévenir des risques du headbanging.

La solution pour les musiciens de metal : arrêtez les chansons rapides et posez un sticker sur vos disques pour avertir des dangers physiques liés à l'écoute de votre musique. Hum-hum. Sans vouloir remettre en cause la dignité qu'impose la fonction des chercheurs australiens ou du docteur Mascret, il y a un bon nombre de raisons pour qualifier leurs conclusions d'absurdes.

Le site Encyclopedia Metallum, bible de référence en matière de metal, répertorie un peu plus de 100 000 groupes de metal à travers le monde entier. Évidemment, certains n'existent plus, d'autres sont des doublons et quelques-uns encore ne comptent qu'un seul membre dans leur groupe. Mais nous ne parlons là que des musiciens. Imaginez bien que de Los Angeles à Phuket et de Johannesburg à Oslo, les headbangers sont des millions à la surface de la planète, et ce depuis 1970, date de sortie du premier album de Black Sabbath.

Pour être en bonne santé, ne vous amusez pas

Mais ce n'est pas tout. Poser la question des effets du la santé du headbanging, ce serait comme consacrer des études entières aux dangers des pratiques liées à d'autres sous-cultures. Le danger du skateboard, par exemple. Ben oui, c'est dangereux tous ces jeunes qui skatent n'importe où. Ils peuvent se blesser. C'est à la mode en plus. Est-ce qu'ils mettent des protections aux coudes et aux jambes ? Est-ce que même avec des protections, ça reste sans danger ?

Et le breakdance dans le hip-hop, vous êtes sûr que ce n'est pas un peu mauvais pour la santé de tourbillonner ainsi sur les mains ? Le transit intestinal ne s'en trouve-t-il pas durablement affecté, quand même ? Ou bien le cerveau ? Et le graffiti, tiens. Est-elle sans risque pour les poumons, cette peinture volatile qui sort des bombes de couleurs et qu'inhalent les graffeurs ? Bien sûr que non. De la musculation à l'alcool, de la viande de bœuf aux films de Cédric Klapisch, et du headbanging à la lecture des quotidiens de droite, tout est dangereux pour la santé s'il est pratiqué avec excès.

Vite docteur Mascret ! Une petite vidéo pour avertir les lecteurs du Figaro des graves risques qu'encourent les jeunes tentés par ces transgressions de l'ordre établi. Il ne faudrait surtout pas que les jeunes s'amusent.

Par Théo Chapuis, publié le 04/02/2015