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Interview : le scénario du Grand Siècle d'Orgasmic et Fuzati

Publié le

par Tomas Statius

Avec Fuzati et Orgasmic on a parlé de musiques et de bagnoles, du "rap jeu" et du Grand Siècle, de Versailles et de vinyles. Une interview en forme de cinq actes pour deux personnalités singulières. 

"Coucou de nous", Orgasmic et Fuzati lors de la journée promo (Crédit Image : Instagram)

Orgasmic et Fuzati disent tout avec leur musique. De la frustration adolescente du premier titre "L'hymne" paru sur la mixtape Un jour peut-être, au misanthrope "Baise les gens" ultime trace de leur collaboration passée, les deux artistes manient les mots avec habileté mais surtout avec parcimonie.

Un principe appliqué jusqu'à leur séparation il y a plus de dix ans pour "divergence artistique". À l'époque, l'un était en passe de rejoindre TTC, l'autre d'accoucher de Vive la vie (2004), un album dont la noirceur reste intacte.

À l'occasion de leurs retrouvailles et à l'écoute de l'album Grand Siècle (surprise de l'année), rien de tout cela n'a changé. Grand Siècle c'est un album de rap, sur l'époque, l'industrie, écrit par des mecs qui en connaissent les méandres parce qu'ils les ont vécus.

Si le synopsis est connu, reste à en préciser les détails. Une interview dictée par le souci d'appréhender les ressorts narratifs d'un grand disque sur une époque trouble.

Acte 1 : la toile de fond

K | Après avoir écouté l'album, je trouve qu'il est quand même assez inspiré par le rap d'aujourd'hui, ses évolutions, ses affres peut-être. C'est ça le Grand Siècle ? 

Fuzati : On écoute du rap depuis tellement longtemps. On s'est dit qu'on pouvait quand même exprimer un point de vue sans être taxé de second dégré, ou de blancs qui dénigrent le rap parce qu'ils font un truc alternatif. Un terme que je réfute d'ailleurs parce qu'il laisse entendre qu'on est contre quelque chose.

Grand Siècle, c'est plus une réflexion sur l'époque. Le rap est toujours dans la surenchère... Ce n'est pas une critique, ça fait partie du jeu. Pourtant à un moment, on tombe dans le ridicule.

"Pour mon dernier portrait, je n'aurai même pas Winogrand" - Pochette de l'album Grand Siècle

Orgasmic : Les clashs,  les appartements à Miami, les Rolex, je trouve que ça ne fait pas rêver. Et puis ça jure : la culture française est une culture de rente, pas comme aux Etats-Unis où le libéralisme et le self-made man sont rois.

K  | L'industrie est aussi un thème qui revient souvent. Vous êtes dans le milieu depuis quinze ans. C'est cette longévité qui a motivé le propos que vous tenez ? C'est un album de la maturité ? 

F  : C'est un album de la maturité en terme de business parce qu'on le co-produit. Pour le reste, l'album je l'ai posé dans le salon d'un pote, comme si j'avais 15 ans et que je l'avais enregistré un samedi après-midi dans ma chambre. Phoenix disait : "on veut être le groupe à la fois le plus et le moins professionnel" et on est un peu dans cette démarche là...

Fuzati : "Chez moi il y a quelque chose de romantique"

Aujourd'hui j'ai l'impression que les artistes créent comme s'ils allaient au travail alors qu'ils ne vendent rien. Ils devraient être plus libres, s'en branler comme dans les années 1970 où les mecs faisaient des morceaux de sept minutes. Il faut garder cette notion de plaisir dans la musique... C'est peut être cette maturité là qui t'amène justement à ne pas être trop chiant.

O : C'est pour cette même raison que je fais des beats uniquement quand j’ai un projet. Je ne fais pas des démonstrations pour le montrer ensuite au conseiller d’éducation.

K | Après si je ne me trompe pas, Grand Siècle c'est aussi un quartier de Versailles ? 

F : Exact, c'est un quartier où on a fait nos premiers concerts.

O :  C'est un quartier qui synthétise bien ce qu'est Versailles : des familles bien rangées dont les pères travaillent à la Défense...

Fuzati et Orgasmic à Charleroi le 11 octobre dernier - Crédit Image <a href="https://www.flickr.com/photos/eden-charleroi/">Eden Charleroi</a>

F : Paradoxalement, c'est un endroit qui est juste à côté de la "cité" de Versailles. Je trouvais que l'image de ces deux populations qui cohabitent tant bien que mal, ça nous représentait bien. À l'époque on trainait avec des geois-bour et des cailleras. Et on était les mecs chelous dans le deux cas. On a toujours été en décalage.

O : Plus qu'en décalage, je pense qu'on a jamais été des mecs de groupe. Je m'en suis rendu compte assez récemment. Au collège j'aimais pas être avec les "cools" et je me pensais mieux que ces mecs là parce que je jouais aux jeux vidéos et que j'écoutais du rap. Finalement avec Sound Pellegrino, c'est toujours la même chose...

Acte 2 : la rencontre fortuite

L'interview est quand même suscitée, outre la qualité de l'album, par votre réunion. Comment ça s'est passé ? 

Orgasmic : On s'est revu par hasard, et assez spontanément on s'est mis à écouter des disques puis à travailler ensemble. Au début ça ne devait être qu'un EP et ça s’est transformé en album. C'est vraiment le fait de se voir, de se re-rencontrer, d’écouter de la musique qui a motivé tout ça.  On a fait un track, puis deux, et ainsi de suite.

Fuzati : Au début je me suis mis tout simplement à écrire et à chercher dans mon cahier de punchlines. J'ai ensuite essayé de m'adapter aux beats qu'il m'envoyait. Je crois qu'un des premiers que j'ai reçu c'était "Planetarium" dont j'ai trouvé le refrain assez vite. 

O : "Monogramme" aussi...

F : Ainsi que "Sinok"...

O : En fait le processus c'était plus ça : composer, puis lui envoyer des beats.

F : Et en décembre on a décidé que l'album sortirait au printemps.

D'où l'annonce tardive... Vous avez enregistré ensemble ? 

F: Non je l'ai enregistré seul, dans le salon d'un pote en janvier dernier. En deux sessions et sur deux jours : six morceaux puis six morceaux.

Acte 3 : écriture spontanée et contraintes musicales

Au niveau de l'instrumentation, je trouve que l'album détonne : il est moins enfermant qu'un disque du Klub des Loosers. C'est une orientation voulue ? 

O : Un des partis pris du disque c'était de ne pas utiliser de samples, ce qui donne une texture différente à l'album. On voulait vraiment que tout soit joué.

F : Et puis je lui ai demandé des mélodies, de belles mélodies. Je ne voulais pas du tout qu'il y ait des trucs un peu trap, des coups de charley comme ça...

O : C'était d'ailleurs assez intéressant pour moi d'avoir des contraintes artistiques, de ne pas trop faire de roulement de 808 par exemple. Le résultat est une couleur différente de si j'avais été seul.

Comme si vos deux styles étaient mélangés... 

F : Exactement. J'ai essayé de m'adapter au maximum, d'être le plus ouvert possible. Et même les chansons que j'ai composées, je les ai aussi crées par rapport à ce qu'il avait fait pour que l'album soit homogène.

Après il faut dire que l'on se connait depuis longtemps ce qui permet d'essayer des choses plus librement. Par exemple l'instru' bossa nova de "Corbillards", il ne l'aurait pas fait pour quelqu'un d'autre et en même temps, tu peux croire à l'écoute que c'est moi qui l'ait produite. C'est une confusion intéressante je trouve.

Orgasmic : "Le pessimisme mène au réalisme"

O : La seule manière de nous différencier c'est au grain en fait. J'utilise des synthés neufs et lui des machines d'époque, des MOOG, des boites à rythmes.

Ce qui donne un album plus péchu que ce que tu proposes d'habitude avec le Klub des Loosers...

F : Ouais c'est ça. C'est un album de rap en fait. Je me suis vachement moins pris la tête au niveau thématique que pour un album du Klub où toutes les pièces se répondent comme dans un puzzle. On voulait aussi que ça sonne "2014", pas s'enfermer dans la litanie du "c'était mieux avant", mais pas non plus faire comme les autres. Que ce soit actuel mais pas référencé.

Je travaille actuellement sur d'autres projets et cet album, c'était un peu ma récréation. Je l'ai traité comme un grand freestyle si tu veux, avec des phrases chocs, des punchlines. C'était un exercice assez différent des derniers disques : par exemple je me suis forcé à faire des refrains, chose que je n'avais jamais faite avant. Y'a des groupes qui continuent à faire inlassablement les mêmes choses. Moi je ne fonctionne pas comme ça.

Acte 4 : l'évolution des personnages

On te sent plus détaché dans cet album, comme si ton cynisme était en berne. Comment l'expliques-tu ? 

F : Même si tu as un titre comme "Le fluide" qui évoque le fait de pas avoir d'argent, la thématique générale est plus légère. C'était un exercice pas facile mais assez cool de parler du manque de pognon alors que les rappeurs exhibent la profusion.

Le grand siècle d'Orgasmic - Photo trouvée sur la page <a href="https://www.facebook.com/photo.php?fbid=644835725587501&set=a.138904842847261.30296.138901036180975&type=1&theater" target="_blank">Facebook de l'artiste</a>

Après je ne sais pas si c'est vraiment du cynisme. Houellebecq est quelqu'un de complètement cynique et je ne pense pas que l'on soit comparable. Dans le cynisme il n'y pas de porte de sortie alors que chez moi il y a un truc romantique, qui fait que t'y crois un peu.

Peut-être pas cynique alors... 

O : Moi je trouve que c'est plus du pessimisme. Parce que le pessimisme mène au réalisme et à quelque chose plus positif au final. C'est le chemin logique, l'évolution de son pessimisme...

F : Exactement. "Je vois la bouteille de bière... à moitié... vide". C'est pas grave tu peux aller en racheter une autre. C'est ça la vision de l'album.

Acte 5 : la scène, cette conclusion

Vous avez prévu de le jouer en live ce disque ? 

F : Y'a déjà eu un live du Klub des Loosers à Charleroi où il était aux platines...

O : C'était le soir où la Belgique se qualifiait pour la Coupe du Monde et pourtant la salle était bondée...

F : On va tourner mais assez peu parce que je ne veux pas faire des morceaux de "Klub des Loosers". Ce serait bizarre au niveau de la texture je pense. On va faire des festivals, des shows courts... En parallèle, ça fait un an que je travaille avec un live band qui adapte tous les morceaux de Klub des Loosers...

Travailler avec un live band, ça change quoi ? 

F : C'est une évolution logique de toute façon puisque dans le prochain album tout sera joué en "acoustique". Ça fait dix ans que je fais des lives et je trouve que l'éternel combo MC / DJ ça a ses limites. Quand tu te retrouves à Dour à devoir tenir 5000 personnes pendant une heure, tout seul, c'est cool, c'est un challenge. Maintenant je l'ai fait, il faut passer à autre chose.

Après je retrouverais ce plaisir de jouer simplement, juste avec un DJ. De toute façon tu sais, la musique c'est que des cycles. Tu vois même Rick Ross qui se met à réutiliser des samples.

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