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On s'est posé avec Garance Marillier et Rabah Nait Oufella pour parler de Grave et des César

Publié le

par Lucille Bion

( © Wild Bunch )

À un mois des César 2018, pour lesquels Grave est nommé dans plusieurs catégories importantes, retour sur ce film qui a marqué l’année avec le duo Garance Marillier et Rabah Nait Oufella.

Les deux révélations de Grave, Garance Marillier et Rabah Nait Oufella, sont venues nous rendre visite avant la cérémonie des César du 2 mars prochain. Le duo, qui défend le film pour la course à la statuette dorée, est revenu sur le tournage du film et sa jolie réception aux quatre coins du globe. Littéralement propulsés par ce premier film de Julia Ducournau, les deux comédiens racontent, le temps d’une interview croisée et d’un moment de nostalgie, ce film qui a bouleversé leur carrière et le cinéma français.

Konbini | Grave est sorti au cinéma en 2017, près d’un an après avoir été présenté à Cannes. Depuis maintenant presque deux ans, vous portez ce film avec lequel, aujourd’hui, vous pourriez décrocher plusieurs récompenses aux César. Quel est votre plus grand souvenir sur ce film ?

Rabah | Bonne question. J’ai envie d’éternuer [rires] !

Garance | [Rires.] Dis "ananas", je te jure que ça marche. Bref, moi je crois que c’est Cannes, parce que c’était hyper émouvant. La projection était très forte, avec l’équipe. Sinon, on a fait le Festival de Gérardmer où le film a reçu le prix de la critique, pour lequel Julia était hyper contente, et juste après on a reçu le grand prix. Vu qu’on avait déjà eu un prix, on ne s’attendait pas à en avoir un autre. C’était trop beau. Julia était hyper émue.

Rabah | Je pense aussi que c’était Cannes, parce que c’était le moment où on l’a présenté et découvert. C’était un gros challenge. On a eu les retours, la standing ovation : ce sont des trucs auxquels on ne s’attend pas. Ça faisait super plaisir. Je pense qu’on peut dire que les moments les plus forts, émouvants, c’étaient à Cannes, oui.

(© Wild Bunch)

Le film a beaucoup fait parler parce qu’il fait souffler un vent de fraîcheur sur le cinéma français. Quelle était votre impression en lisant le scénario pour la première fois. Vous en aviez conscience ?

Garance | Évidemment, quand tu lis, tu vois que c’est différent, qu’il y a une vraie audace. Après dans la tête de Julia, au niveau de la réalisation, des lumières, de la mise en scène, il y avait quelque chose d’assumé. Jouer avec les codes, la comédie, le drame… Ça ne se fait pas beaucoup en France. Grave est un film qui n’est pas vraiment étiqueté. En France par exemple, il n’y a pas vraiment de films de super-héros ou alors, ce n’est pas poussé jusqu’au bout. Il y a toujours quelque chose qui nous ramène au bon cinéma français. Là, ça arrive comme une furie.

Rabah | Dès que j’ai lu le scénario, je me suis dit qu’il me fallait ce putain de film [rires] ! J’ai tout fait pour. J’ai fait plusieurs films mais je savais que celui-ci était différent. Ce n’est pas un film que je vais faire tous les ans. Maintenant, je pense qu’à la simple lecture d’un scénario, on ne peut pas vraiment savoir dans quoi on se lance. À partir du moment où l’on accepte un scénario, on donne notre entière confiance à la réalisatrice ou au réalisateur. Le sentiment dont tu me parles, on l’a eu après la sortie et encore une fois, pour ma part, j’ai surkiffé le film, l’avoir fait, avoir travaillé avec l’équipe pendant le tournage. Je ne pense pas que notre avis va être objectif parce qu’on avait la tête dans le guidon du premier jour de tournage au dernier. La seule chose qu’on a remarquée, c’est que le scénario était nouveau, intelligemment écrit et amené. Ça, on l’a remarqué direct. Après, on ne savait pas qu’on fabriquait un film qui aurait le droit à ces retours-là.

Garance | Enfin, quand les gens autour de nous étaient sceptiques, je me rappelle qu’inconsciemment, je le défendais à fond. Ces gens-là nous disaient que le film n’irait jamais à Cannes, qu’il n’était pas pour le festival. Moi, je leur disais : "Vous verrez bien." Je le défendais déjà : il est tellement précis, poussé.

Rabah | Après, entre le savoir et le croire, il y a toujours un petit truc. Si on se lance dans le projet, c’est qu’on a l’ambition d’en faire quelque chose, sinon tu ne fais pas ce genre de film : c’est tellement gros. Au fond de toi, tu y crois, mais comme je t’ai dit, il y a des choses qui nous dépassent et on cherche juste à mettre notre pierre à l’édifice. Tant que faire se peut. Maintenant, c’est juste une reconnaissance de notre travail.

(© Wild Bunch)

Au-delà de Cannes, le film a eu une répercussion internationale.

Garance | On a senti que ça faisait du bien aux gens. Ça ne faisait pas que leur plaire : c’était une bouffée d’air, une délivrance d’avoir un film qui insufflait quelque chose d’osé.

Le film a également bénéficié d’un petit coup de pub qui a beaucoup agacé Julia, la réalisatrice. Il avait la réputation de faire littéralement tourner les têtes et l’estomac des spectateurs. Quel était votre sentiment face à tout cela ? Pensez-vous que cela a desservi le film ?

Garance | C’est marrant, parce que tu dis "coup de pub" mais pour moi, c’est effectivement de la mauvaise pub.

Rabah | Moi, je le vois surtout comme une rumeur. Le film n’est pas un film gore, le film n’est pas un film d’horreur. Le film, c’est Grave en fait. Il n’y a pas deux films comme ça. Les gens qui ont entendu que Grave était "le film qui fait évanouir les gens" et qui y sont allés pour voir à quel point le film peut te retourner la tête, ils sont déçus, on est bien d’accord. D’autres personnes qui auraient pu au contraire apprécier le film, mais qui sont frileuses vis-à-vis de ce genre de cinéma, sont passées à côté à cause de cette rumeur en carton. Par exemple moi, dès que je vais voir un film, je ne regarde jamais les bandes-annonces, ni le sujet : j’aime bien aller au cinéma et me prendre une gifle. Je pense que Grave est un film qui devrait se regarder comme ça, sans a priori qui faussent le jugement.

Garance | En fait, c’est hyper pénalisant pour le film. Moi par exemple, c’est l’inverse de Rabah : quand je vais voir un film, je déteste aller au cinéma et prendre le risque que ça ne me plaise pas. C’est vraiment quelque chose qui m’insupporte. Du coup, en voyant tous les articles des médias, la bande-annonce hyper trash, orientée sur du gore et du sanguinolent, ça déçoit ceux qui sont vraiment en attente d’un film d’horreur et d’un autre côté, ça empêche les gens d’aller voir le film. Nombreux sont ceux qui m’ont dit : "Non, j’irai jamais voir ce film, j’ai trop peur d’avoir peur." Je trouve ça hyper dommage parce qu’ils passent à côté du sujet du film : la découverte de la sexualité, de la féminité, très dramatique, à la française. Sauf que le langage de Julia, c’est le genre. Elle pourrait faire un film sur n’importe quoi, elle en parlerait toujours de la même manière.

(© Wild Bunch)

Quel était votre plus gros défi sur ce film ?

Rabah | Pour moi, le plus gros défi c’était juste d’être bon. Après en tant qu’acteur, j’étais comme de la pâte à modeler pour Julia, je lui ai fait confiance. Le plus dur, c’est de se lâcher complètement. On n’est tellement pas objectifs que certains réalisateurs ne laissent même pas les acteurs regarder le combo.

Garance | Tenir la bonne note. Mon jeu devait être hyper précis, il ne pouvait pas y avoir de demi-mesure. Quand tu tiens la bonne symphonie, tu t’éclates et tu te laisses porter.

Comment appréhendez-vous la cérémonie des César ?

Rabah | Je sais que jusqu’à présent j’ai laissé les choses venir, et je les vis comme elles viennent.

Garance | On verra, mais c’est un bon exercice. Les César, c’est un truc de flat ego. Dans la course au César, je ne sais pas trop comment le dire autrement mais ton ego c’est comme ton cheval, et il faut le retenir tout le temps, car tu sens qu’il s’emballe. Ça m’a vachement aidée à décomplexer le truc, alors je ne stresse pas trop. Ce n’est plus entre mes mains. Si tu prends trop le truc au sérieux, ça te rend fou. Même dans ton travail. Il faut prendre le meilleur : rencontrer des gens cool.

Et pour revoir leur interview BFF, c’est juste ici :

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