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Par sa vie et son œuvre, G-Eazy force le respect : rencontre avec un grand du rap

Publié le

par Rachid Majdoub

Parti de loin, G-Eazy fait aujourd'hui partie des rappeurs les plus influents. Et si le natif d'Oakland en est arrivé là, c'est à la force d'un travail acharné et une conviction à toute épreuve, malgré des bas et sans le soutien de quiconque, ou presque. On a tenté de creuser le portrait d'un mec humble, parfois sombre et introverti, qui nous a promis que si Trump venait à être élu... Rencontre. 

G-Eazy, plongé dans ses pensées © Jordan Beline / Konbini

Je le suis depuis plusieurs années et peux vous dire que G-Eazy est un rappeur pas comme les autres. Lors de son passage à Paris, on s'est posé avec le Californien à la coiffe aussi brillante que son talent pour s'intéresser en profondeur à ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il vit. Du self-made-man toujours humble au parolier influent auprès de la jeune génération, qui jouit aujourd'hui d'une médiatisation toujours plus importante, il montre que le rêve américain est à la portée de tous, même de ceux qui viennent de loin.

Né à Oakland, Gerald, de son prénom, a eu un passé quelque peu délicat. Une enfance au cours de laquelle il a dû, avec son petit frère, passer du domicile maternel à celui de ses grands-parents, avant de revenir chez sa mère alors divorcée et, à la grande surprise de l'innocence du bonhomme, en couple avec une femme, Mills, dépressive, qui finit par décéder d'une overdose sous les yeux du jeune futur G-Eazy. Cette histoire, il la raconte dans le couplet final d'"Everything Will Be OK", extrait de son deuxième (troisième réellement) et dernier album en date, When It's Dark Out, sorti en 2015. Un second disque d'or symbolique pour G-Eazy, tant par sa musicalité teintée de l'obscurité de son passif que par la place à laquelle tout cela lui a permis d'accéder aujourd'hui.

Issu de la génération Myspace, Gerald Gillum a poursuivi ses études jusqu'à décrocher un Bachelor of Arts, tout en écrivant et enregistrant des morceaux, discrètement, depuis 2007. Suivent des mixtapes – dont l'importante The Endless Summer (2011), dont est issu son premier carton, "Runaround Sue" – des EPs, un discret premier album en indépendant – Must Be Nice (2012) –, des tournées remarquées... qui lui octroient progressivement une notoriété dans le rude game du rap US. Jusqu'à l'été 2014, et la sortie de son premier album en major, These Things Happen, qui se classe à la 3ème place du Billboard 200 et devient disque d'or (soit plus de 500 000 ventes aux États-Unis) en quelques mois. En est extrait son premier gros hit, celui qui l'introduit parmi les grands : l'addictif "I Mean It".

Adulé par la presse américaine et, bien entendu, par la gent féminine (on se demande pourquoi), G-Eazy est un artiste intelligent qui a su gérer sa carrière avec un sans faute. Avec lui, tout a l'air pensé et calibré, à l'image de son apparence physique soignée au millimètre. D'outre-Atlantique, il explose mondialement avec le tube "Me, Myself & I", qui cumule près de 130 millions de vues. Les ventes de singles et de disques, les featurings de luxe, les tournées mondiales, tout va beaucoup plus vite pour le rappeur de 26 ans qui se disait il y a deux ans "Almost Famous". À la force d'un travail acharné, il fait maintenant partie de la cour des géants, et collabore avec des Chris Brown ou Tory Lanez, comme dans "Drifting" dont le clip a été dévoilé en avril dernier.

D'une enfance surplombée de grisaille à la réussite, à travers un rap parfois sombre, de l'importance de sa mère à celle de l'argent, du fait d'être un rappeur Blanc à celui d'être indépendant en passant par le "white privilege" dans le game, de ses influences aux collaborations, de l'argent à la hantise Donald Trump, on a fait le tour de tout ce qui fait de G-Eazy un personnage aussi atypique que désormais incontournable dans le monde de la musique.

"G-Eazy est une personne très complexe"

Konbini | Au-delà du rappeur que l'on connaît, qui est vraiment G-Eazy ?

G-Eazy | Qui est vraiment G-Eazy ? G-Eazy est une personne très complexe. Yeah. Toutes mes chansons sont moi, je veux dire, il y a des cotés différents et multiples à mon esprit, dans ma personnalité. Tu vois ce que je veux dire ? Comme dans "Random", parfois c’est juste moi qui raconte ma merde, parfois je suis arrogant, parfois je suis trop sûr de moi, parfois je ne suis pas dans mon assiette et ça donne des sons comme "Sad Boy".

Tu sais, j’essaie de faire ressortir chacune de ces facettes dans la musique, et comme je ne suis définitivement pas une personne à sens unique, j’imagine que je peux être difficile à cerner et à saisir pleinement. Mais tu vois, c’est pour ça que la musique est faite. C’est mon exutoire.

Donc je dirais, pour répondre plus directement à ta question, que G-Eazy est un gémeaux. Tu sais, tout un tas de personnalités, tout un tas de facettes, tout un tas de couches qui font qui il est. C'est à peu près ça.

Tu es un exemple pour la jeune génération, et lui as prouvé que le rêve américain est loin d’être mort. C’est correct ?

Hum, c’est une grosse responsabilité. C’est difficile... c’est dur à dire man... je ne sais pas si normalement je dirais que... hum. Tu peux lire à travers les lignes de ce que j’ai fait jusqu'ici et en faire quelque chose. Ce que je crois dans tous les cas, c’est qu’il faut travailler durement et aimer réellement, peu importe ce que tu fais, te dévouer entièrement à ça et le faire pour les bonnes raisons. Je pense que nous vivons à une époque marquée par les entrepreneurs.

Indépendants ?

Yeah, les indépendants, les boss qui se sont faits tout seuls. Tu sais, c’est moi qui me suis mis là aujourd’hui, j’ai une superbe équipe, des gens autour de moi, mais on l’a fait nous-mêmes. Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, personne ne m’a tendu la main, ne nous a rendus de services pour qu’on monte les marches. Ça a juste été du bon vieux travail acharné.

"Croire en toi, surtout si ton chemin a été long pour en arriver là"

Est-ce une force d’être indépendant dans le rap ?

Il y a plein de rappeurs qui réussissent en indépendant, mais je pense qu’être indépendant c’est plus un état d’esprit, c’est plus une approche, il s’agit juste de faire vraiment les choses à ta façon et croire que ça peut marcher en t’en tenant à tes principes. Croire en toi, en ce que tu fais, peu importe ce que tu défends, surtout si ton chemin a été long pour en arriver là.

Quel était ton plus grand rêve quand tu étais ado ?

Avoir une fanbase. Ça paraît plutôt banal mais, tu sais quand tu fais de la musique et que personne ne t’écoute, tu rêves juste d’avoir un public, une plateforme, tu penses à quel point ça serait cool s’il y avait quelqu’un de l’autre coté. C’est ce que j’espérais vivre.

Bien sûr, il y avait des gens qui écoutaient ma musique, des amis qui me soutenaient, mais ça restait local. Moi je voulais être sur le toit du monde, je voulais être capable de vendre des disques. Mais c’est dur, ça n'arrive pas du jour au lendemain. Ça se passe en dizaine d'années, apparemment.

As-tu quelques conseils pour les jeunes rappeurs qui tentent de sortir de l'ombre ?

Je dirais que c’est une question de musique man. Tu peux avoir une équipe solide, tu peux avoir le bon plan, mais la musique doit suivre. Il y a tellement de sons proposés aujourd’hui, il y a tellement plus d’opportunités pour les artistes indépendants, pour enregistrer et sortir leurs morceaux... SoundCloud est bourré de nouvelles choses tous les jours. Mais la musique doit être bonne avant tout.

Donc mon conseil serait juste d’être vrai avec toi-même, faire de la bonne musique et travailler intelligemment. Et être patient, parce que beaucoup de gens veulent que ça se passe du jour au lendemain, mais ça ne marche pas comme ça.

Ton dernier album en date s’appelle When It's Dark Out : est-ce que tu te places du côté obscur de la force ?

Absolument !

Ta musique aussi ?

Je suis le méchant [rires].

Pourquoi ta musique a-t-elle un côté aussi sombre ? Plus que d’autres rappeurs...

Je fais de la musique égoïstement. Je fais la musique que je voudrais écouter, et ça vient de mon passé, mes souvenirs, mes influences, mes goûts, ce qui m’intéresse, ce que j’aime et n’aime pas dans ce monde.

Donc quand je crée, c’est ce qui me parle. Si la musique sonne d’une manière particulière, c’est que c’est à mon goût. J’aime les mélodies, les sons et textures plus sombres, plus sinistres, épiques, horrifiantes. Et au final, cette musique est ce que je suis au fond de moi.

G-Eazy, face à lui-même. © Jordan Beline / Konbini

"On te grille, quand tu n'es pas vrai avec toi-même"

Par quels artistes as-tu été influencé, éduqué ?

Dr. Dre, bien sûr. Et puis différents compositeurs de musiques de films aussi, comme Danny Elfman, Hans Zimmer... Et des rappeurs comme Mac Dre, Drake, Kendrick Lamar...

Et avec qui aimerais-tu collaborer ?

La liste est longue [rires]. Yeah man, il y a des collaborations dont je rêve. Un paquet de gens. Tu veux que je commence ? Ty Dolla Sign, faut vraiment qu’on fasse de la musique ensemble. Chance The Rapper aussi, il est vraiment bon...

Kanye West ?

Kanye West bien sûr, il est comme mon idole ! Il y a Kid Cudi aussi, et plein d’autres. Je suis un fan de musique, ce sont des gens que j’admire et que je respecte, ce serait un honneur de travailler avec eux.

Aujourd’hui dans le game américain, est-ce plus difficile de gagner le respect quand on est un rappeur blanc ? 

Hum... tout d'abord, si tu n’es pas vrai avec toi-même, ce sera plus dur de gagner du respect. Il est surtout question d’être authentique, d’être honnête avec soi-même. Je pense qu'on te grille, tu vois, quand tu n’es pas vrai avec toi-même. Les gens voient à travers.

Si t’arrives façon Hollywood, que t’es faux, que t’es là pour ton propre intérêt ou que tu essaies d’avoir quelque chose... ça se remarque. Mais quand tu as les pieds sur terre, que tu es respectueux, là c’est tout bon.

Puis, il faut aussi être vrai vis-à-vis de la culture. Le hip-hop est une culture dans laquelle j’ai grandi, avec une musique que j’ai écoutée en grandissant, et je fais de la musique depuis plus de dix ans. Donc je dirais que la musique est aussi à placer en premier. Si ta musique n’est pas si bonne, ce sera tout aussi dur de gagner du respect.

Beaucoup avaient reproché à Macklemore d'avoir été avantagé parce qu'il est Blanc, en évoquant l'expression "white privilege". Critiques auxquelles il a récemment bien répondu, en musique...

Ouais ! Et ce qu'il y dit est totalement vrai. Le titre de Macklemore est très puissant, la conversation y est intense. C'est une conversation qu’il a avec lui-même, avec toutes ces critiques qu’il a reçues. Il a tout abordé, tout dit. Il faut le respecter pour s’être ouvert comme ça.

Pour les nombreuses filles (et groupies) qui t'adulent, peux-tu clarifier ta situation amoureuse ?

[rires] Si je suis célibataire ou si je sors avec quelqu’un ?

Yeah, what else ?

Je suis célibataire. [rires]

Le magazine Forbes t’a mis dans sa liste des "Hip-hop cash princes", au même titre que Joey Bada$$ ou Fetty Wap. Tu montres l'exemple que le travail paie : mais à quel point ?

[rires] Je ne sais pas je ne pourrais pas te le dire, je ne sais vraiment pas en plus. Mais tant que je peux acheter des baskets, des vêtements, envoyer de l’argent à maman tous les mois et que je peux payer mon loyer grâce à la musique, c’est une bénédiction man. Ça fait du bien.

"Si Donald Trump est élu... j'emménage à Paris"

C'est le principal. Et ton futur, tu le vois comment ?

Je veux juste continuer tant que je le peux man. C’est une industrie vraiment dure, la musique c’est dur. Donc j’apprécie chaque jour que je fais ça, chaque ville ou pays dans lesquels je voyage. Je voudrais juste être capable de rester accroché, continuer à enregistrer, continuer à tourner et continuer à faire la meilleure musique que je puisse faire. C’est tout ce que j’ai jamais connu et que j’aime.

Ta mère a beaucoup compté pour toi, tu dis que c’est la personne la plus importante de ta vie...

Oui. Malgré la galère, elle a fait beaucoup pour être capable de nous élever mon petit frère et moi, elle a fait beaucoup de sacrifices pour nous et elle m’a toujours encouragé à faire toutes sortes de choses créatives quand je grandissais.

Elle a soutenu ma musique depuis le début, même quand ça semblait fou, elle était toujours dans le coin, donc ça fait du bien maintenant de pouvoir lui rendre la pareille et m’occuper d’elle. Aujourd’hui elle ne travaille plus et vit avec pas grand-chose, hum... et elle est malade, donc j’essaie de l’aider.

Une dernière question... Si je te dis : Donald Trump ?

Oww man, très effrayant ! Si Donald Trump est élu... j'emménage à Paris. [rires] J’adorerais vivre ici. Mais c’est vraiment terrifiant, si cet homme est élu président, je ne sais putain de pas ce qu’on va faire. On aura un problème entre les mains.

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