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Seydoux, Cotillard, Laurent : le mépris de la France à l'égard de ses actrices

Publié le

par Louis Lepron

(Capture d’écran de Juste la fin du monde, dernier film de Xavier Dolan)

[Édito] Le casting luxueux de Juste la fin du monde, le dernier film de Xavier Dolan, illustre une certaine idée de la critique (injuste) à l'égard des actrices françaises. 

(Capture d'écran de<em> Juste la fin du monde</em>, dernier film de Xavier Dolan)

Marion Cotillard, Mélanie Laurent et, plus récemment, Léa Seydoux : en France, on n'a pas de pétrole mais on aime haïr nos actrices. En témoigne la "polémique" qui a entouré la projection de Juste la fin du monde lors du Festival de Cannes : l'actrice française Léa Seydoux a ainsi sorti au Madame Figaro, dans le cadre de la promo, qu'elle avait "fait l'école de la vie".

Une déclaration maladroite quand on connaît les origines de la demoiselle, petite-fille de Jérôme Seydoux, président de la société de cinéma Pathé, ainsi que petite-nièce de Nicolas Seydoux, ancien dirigeant et actuel président du conseil de surveillance de Gaumont. Une belle cuillère en argent dans la bouche qui a, évidemment, fait beaucoup réagir sur les réseaux sociaux.

Mais avait-on besoin de la descendre ?

Seydoux : une critique des origines à sens unique

Paradoxalement, le cinéaste Xavier Dolan, partie prenante de la déclaration dans l'article de Madame Figaro, est aussi un "fils de", celui de l'acteur-auteur-compositeur et interprète Manuel Tadros. En France, peu de chances d'évoquer cette information : le cinéaste bénéficie d'une belle allégeance, entre ses films sélectionnés au Festival de Cannes et un accueil public fort (1,1 million d'entrées pour Mommy, son avant-dernier film, en 2013).

Pas de polémique à l'horizon : dans l'Hexagone, on parle de son art, de ses envies, de ses projets, pas de ses origines sociales ou de la possibilité qu'il ait profité de ses facilités dans la grande famille qu'est le cinéma.

Léa Seydoux dans <em>Spectre</em>, le dernier <em>James Bond.</em>

Même topo pour Vincent Cassel, qui fait aussi partie de l'affiche de Juste la fin du monde. Son père ? Jean-Pierre Cassel, un acteur et danseur qui aura marqué le septième art à la française : 118 rôles, de 1950 à 2007. Il a côtoyé Catherine Deneuve, Sidney Lumet, Luis Buñuel, Jean Seberg ou encore René Clément, Mathieu Kassovitz ou Jean Renoir. Une belle carrière.

À ses débuts, Vincent Cassel était identifié comme le "fils de". Dans Marie Claire, en 2008, il précisait :

"Quand j'étais enfant, on m'identifiait d'abord comme 'le fils du monsieur qui fait du cinéma'. Ça implique plus de problèmes pour trouver sa propre identité. Du coup, j'ai toujours été contre : je ne voulais pas travailler avec les mecs de sa génération, je chiais sur la Nouvelle Vague...".

Mais voilà une critique qu'on ne lui a pas éternellement fait subir. Les rôles ont passé et Vincent Cassel a construit sa propre identité, son terrain d'acteur. Personne ne lui a jamais reproché d'être dans La Haine, de jouer au fou dans Dobermann, d'incarner "le renard de la nuit"' dans Ocean's Twelve, un professeur de danse autoritaire dans Black Swan et de se taper une jeunette dans Un moment d'égarement.

Léa Seydoux traîne cette "casserole sociale" depuis ses débuts, en 2006 : à chaque film, surtout lorsqu'il est américain, elle en prend pour son grade. Paradoxalement, le focus sur son jeu (qu'elle soit talentueuse ou non, là n'est pas la question) est mis de côté, qu'elle soit choisie par Christophe Honoré (La Belle Personne), Bertrand Bonnello (De la guerre), Tarantino (Inglourious Basterds), Ridley Scott (Robin des Bois), Brad Bird (Mission Impossible : Protocole fantôme), Abdellatif Kechiche (La Vie d'Adèle), Wes Anderson (The Grand Budapest Hotel) ou encore Sam Mendes (Spectre).

Comme disait François Truffaut, "tous les Français ont deux métiers : le leur et critique de cinéma." Pour une actrice comme Léa Seydoux, pas besoin : généalogiste suffit.

Cotillard : une réussite résumée par une scène

Pour Marion Cotillard, c'est le cas : la mal-aimée du cinéma français, pourtant conduite par Jacques Audiard, Xavier Dolan ou encore Michael Mann, est toujours injustement réduite à une seule et unique scène : celle de sa mort dans The Dark Knight Rises, de Christopher Nolan.

D'une, il est illogique de résumer une carrière entière à un souffle de cinq secondes joué avant de quitter (fictivement) ce monde. De deux, peu ne viennent remettre en cause le travail déplorable de Christopher Nolan dans le cadre du tournage de cette scène : n'est-ce pas lui, grand réalisateur à qui l'ont doit autant Inception que Memento, de maîtriser son film, de refaire des prises jusqu'à ce que la perfection soit atteinte ? Mais non, c'est plus simple : lorsqu'il s'agit de médire sur tel ou tel élément d'un film, c'est le souvent le jeu des actrices qui est décrié.

Paradoxalement (bis), Marion Cotillard est assurément l'actrice française qui a eu la plus belle carrière à Hollywood. Oubliez Carole Bouquet, Sophie Marceau : elles ont toutes séché aux portes de Los Angeles. Avec Big Fish (Tim Burton), Public Enemy (Michael Mann), The Dark Knight Rises (Christopher Nolan), The Immigrant (James Gray), Contagion (Steven Soderbergh), Minuit à Paris (Woody Allen) et bientôt Allied de Robert Zemeckis, Marion Cotillard représente le succès et une certaine idée de la France, distinguée, charmeuse, talentueuse, découverte par les Américains depuis son rôle et son Oscar reçu pour La Môme.

Mais en France, être prophète en son pays est sacrément difficile, surtout quand on est une femme qui a du succès à l'international. On va préférer analyser sa façon de parler, son "arrogance", ses déclarations ou sa vie privée. Son jeu d'acteur ? Non, bien sûr que non.

Interrogé sur la bourde de Léa Seydoux dans l'émission de Laurent Ruquier On n'est pas couché, ce samedi 22 mai, Xavier Dolan a répliqué :

"Les gens ont un mépris systématique pour Léa [Seydoux, ndlr] et Marion [Cotillard, nldr] parce qu'elles ont du succès, parce qu'elles voyagent, qu'elles tournent avec des metteurs en scène connus."

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