"Gesaffelstein a le potentiel pour être demain à la place des Daft Punk"

Ces dernières semaines, Coachella comme les Grammy Awards ont rendu hommage à une certaine "French Touch". Mais que signifie cette expression en 2014 et quels artistes et genres musicaux embrasse-t-elle ?

Le samedi 25 janvier, les Grammy Awards ont récompensé un groupe français à cinq reprises. À cinq reprises, les Daft Punk ont dû ramener leurs fesses mécaniques sur la scène du Staples Center à Los Angeles en se préservant bien de dire un seul mot, un seul remerciement. Meilleur album, meilleur enregistrement ou meilleur album éléctro, les Français ont raflé les plus gros trophées de la soirée.

Et ce n'est pas le seul exemple de la réussite du made in France dans le domaine de la musique. Le 11 janvier dernier, la programmation complète de Coachella était révélée. Parmi les nombreux artistes annoncés, cinq étaient Français : Laurent Garnier, DJ Falcon, Woodkid, Carbon Airways et Caravan Palace.

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L'occasion de faire un point sur la musique française à l'étranger avec une question : en 2014, que signifie vraiment l'expression "French Touch" ?

Daft Punk, ambassadeurs de la musique française

Ignorée, sous-estimée, voire boudée - surtout dans les années 1980 - par les critiques et le public étranger, la musique électronique française a retrouvé depuis sa splendeur et sa notoriété à l'international. À l'image des Daft Punk qui, en 2013, ont vendu pas moins de 827 000 exemplaires de leur album Random Access Memories aux États-Unis et 3,5 millions dans le monde.

Sophie Mercier est directrice du Bureau Export, l'institution mi-privée mi-publique d'aide et de soutien à la musique française à l'étranger. Elle confirme le rôle de "locomotive" des Daft Punk pour les artistes français hors de nos frontières :

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Le succès de Daft Punk rappelle qu'il y a du talent en France. Cela fait d'eux des ambassadeurs et entraîne un intérêt pour les musiciens de l'Hexagone.

Un cas quelque peu unique, même si le duo a partagé un temps, notamment dans les années 90, son succès à l'étranger avec des pontes du genre comme Air, Cassius, Étienne de Crecy ou Laurent Garnier. La "French Touch" est lancée à ce moment là. À l'origine, il s'agit d'une expression inventée par Éric Morand qui avait inscrit sur un blouson la phrase "We Give A French Touch To House".

En 1999, un documentaire réalisé pour l'émission Envoyé Spécial revient sur ce succès :

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La même année, une citation issue du magazine britannique Mixmag illustre l'enthousiasme autour du mouvement franco-français :

Après un demi-siècle à proposer des ramassis de morceaux d'Indochine, de Johnny Hallyday ou de Michelle Torr, les Français se mettent soudainement produire une musique qui émerveille amateurs de pop et clubbers du monde entier.

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Une French Touch nouvelle génération

Forte de son succès à la fin des années 90, la French Touch s'épuise au début des années 2000. Matraquage radio, pression des labels : les DJs deviennent de purs produits commerciaux. D’après le journaliste Jean-Yves Leloup, on date la fin du phénomène "dès les premiers succès populaires du vétéran David Guetta, présent depuis le début du mouvement. Ses albums symbolisent l’avènement d’une musique électronique résolument mainstream et mercantile". 

Parallèlement, on remarque l'apparition progressive d'une French touch 2.0, apparition qui coïncide avec la naissance du label Ed Banger, en 2003. C'est de là que vont éclore les Justice, SebastiAn et DJ Mehdi, comme l'explique Pedro Winter, animateur en chef du label :

Au cours des années 2003 ou 2004, il ne se passait plus grand chose et il n’y avait que des faux Daft Punk : c’était pas très sexy. Nous, on est arrivé avec notre vision des choses qui était certainement plus humaine et bordélique que Super Discount d’Étienne de Crécy ou Daft Punk, dont j’étais fan musicalement, et qui étaient irréprochables graphiquement.

Dans les années 2010, rebelote : peu nombreux sont les artistes électroniques à donner un nouveau souffle à la French Touch. Pedro Winter confirme une diminution de l'attrait "sexy" du Français et renvoie le terme French Touch à son pur aspect géographique :

Si on proposait encore de la disco filtrée comme le faisait Daft Punk dans les années 2000, ce serait dommage. En 2007, Justice est arrivé avec un son saturé et noisy. C’est pour ça que Audio, Video, Disco en a perturbé plus d’un en 2013, parce qu’il s’éloignait de cette couleur. Ce sont des histoires de cycle. Ça existait bien avant nous. Ça ne m’étonnerait pas que Spielberg parle de François Truffaut comme d’une certaine French Touch.

De notre côté, on se l’est appropriée en terme de musique électronique. Et dès le départ, il faut savoir que la French Touch avait une couleur variée, avec Daft Punk, Phoenix et Air. La French Touch, c’est plus une localité qu’un terme qui désigne une musique spécifique.

Depuis la vague Justice, de nouveaux artistes ont pris le relai : on trouve Para One, Brodinski et le petit génie Gesaffelstein. Il suffit d'observer le prestige des morceaux réalisés par ces artistes dans la culture populaire ou leur présence dans les festivals étrangers pour se rendre compte que la musique électronique made in France continue de plaire et ne cesse de se réinventer.

Sophie Mercier témoigne de ce renouvellement de générations au sein de la French Touch : "En ce moment, il y a une nouvelle scène electro très intéressante. Même s'il est difficile de prédire qui sera à la place des Daft Punk demain, on peut dire que quelqu'un comme Gesaffelstein, par exemple, a le potentiel".

Vers une reconnaissance des autres genres ?

Impossible de ne pas le remarquer : la musique électro est le seul genre musical à décrocher des succès en dehors de l'hexagone. Sophie Mercier acquiesce : "C'est clair que depuis 20 ans, c'est bien ce style, avec tous ses sous-genres (electro pop, electro jazz, electro world...) qui cartonne à l'étranger, malgré quelques succès ponctuels comme Zaz (1,6 million d'exemplaires de ses disques à l'étranger) ou Carla Bruni".

Pour la directrice du Bureau Export, ce n'est pas une fatalité pour autant :

[Un groupe comme] La Femme a un énorme potentiel à l'international.  Ils ont cultivé une personnalité, un fond, un graphique et des vidéos très personnelles et très bien pensées. Il y a une part de chance, c’est sûr, mais La Femme se retrouvera dans les dix meilleures ventes [à l’international] cette année. Ce groupe est d’ores et déjà un petit succès à l’export et est installé pour faire partie des grands artistes de demain.

L'exemple de Coachella va dans ce sens. Au milieu des artistes électroniques français se trouve Woodkid. Depuis 2011, sa pop baroque s'exporte allègrement à l'étranger (plus de 24 millions de vues sur YouTube pour "Iron"). Selon le Bureau Export, il aurait vendu à l'international 100 000 exemplaires de son premier disque The Golden Age depuis sa sortie, soit à peu près autant qu'en France.

Le festival californien n'est pas le seul à réserver une place de choix aux artistes français. SXWS qui se tient à Austin, Texas, programme chaque année une multitude de Français pas forcément connus à l'échelle internationale - le festival détient d'ailleurs le record du plus grand nombre d'artistes frenchieprogrammés avec 35 artistes en 2010 -  comme le groupe La Femme à l'affiche de l'édition 2014. Une dynamique en expansion depuis 2012, date où la ville d'Angers a été jumelée avec Austin.

Les Américains ne sont pas les seuls fans de musique française : à l'image de leur édition londonienne de 2013,  le festival Oh La La programmait Moodoïd, Petit Fantôme ou encore Fauve. Plus intéressant, le festival The Great Escape, sorte de Transmusicales britanniques, avait sur son affiche 2013 une flopée d'artistes provenant de l'Hexagone : Christine and the Queens, Concrete Knives, Owlle ou encore JC Satan étaient de la partie.

La French Touch est-elle 100% française ?

Sophie Mercier admet pourtant que "la musique électronique fonctionne à l'export sans doute plus grâce au fait qu'il n'y a pas de barrière de la langue". D'après elle, la francophonie a bien du mal à s'exporter, à part lors de coups ponctuels "carte postale de Paris, dans la lignée d'Edith Piaf".

Voilà de quoi relancer la polémique : les hérauts de la musique française qui marchent à l'étranger ne bouderaient-ils pas la culture française pour réussir ? Deux articles vont dans ce sens. Un premier, du Figaro, parle des Daft Punk de manière à combler un "narcissisme à l'américaine".

Un autre, du Point, daté du 29 janvier et titré "Daft Punk, un duo frenchy pas très français", charge le duo. Il rappelle que "les stars de "Get Lucky", Pharrell Williams et Nile Rodgers, sont américaines".  Pire encore : selon Sophie Mercier, "parmi les trois millions de personnes qui ont acheté Random Access Memories, tous ne savent pas forcément qu'ils sont Français".

En 2014, le duo Bangalter- de Homem-Christo aura fait parler de lui pour deux de ses (possibles) rares apparitions publiques.La première étant sa consécration aux Grammys, la seconde étant sa défection aux Victoires de la musique. Cet éloignement désiré par rapport à la France n'est pas le premier, comme le souligne Le Point : 

Les Daft avaient déjà refusé d'être faits chevaliers de l'Ordre des Arts et lettres en 2005 quand le ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres avait souhaité rendre hommage à la French Touch.

Daft Punk représente objectivement, en 2014, comme David Guetta en 2009 à la sortie de One Love, une musique française à l'export qui se veut américaine, "à 90%" selon Sophie Mercier. Il n'y a qu'à voir les featuring (de Nile Rodgers pour les Daft à Kid Cudi pour David Guetta) pour s'en rendre compte.

La "French Touch", née dans les années 90, n'a Jamais trouvé un relai et un succès dans d'autres genres musicaux en 20 ans d'âge, exception faite du pop rock de Phoenix. Pour avoir du succès à l'export, la musique francophone doit être soumise à un cahier des charges strict : électro comme genre, anglais comme langue. Et il n'y aujourd'hui que Daft Punk pour se risquer à faire un disque qui rende hommage aux années 70 tout en rencontrant le succès au-delà de nos frontières.

Article écrit par Sarah Barbier, Théo Chapuis et Louis Lepron

Par Konbini, publié le 31/01/2014

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