Par Théo Chapuis

À l'occasion des 20 ans de Forrest Gump, retour sur les chansons qui jalonnent le film, soit un véritable parcours musical à travers trente années de contre-culture américaine. Des premiers déhanchements sexy d'Elvis Presley à la désillusion hippie.

(Crédits image : Paramount Pictures)

Forrest Gump, entouré d'anciens combattants anti-militaristes et d'un des prophètes politiques de la contre-culture américaine, Abbie Hoffman. Ceci n'est qu'un film (Crédits image : Paramount Pictures)

Ce 6 juillet 2014, Forrest Gump soufflait ses 20 bougies. Qu'on aime ou qu'on déteste ce film, pour lequel le terme "comédie dramatique" semble avoir été pensé, les faits sont là. L'œuvre de Robert Zemeckis a raflé 6 Oscars, 3 Golden Globes, engrangé 680 millions de dollars de recettes d'exploitation, totalisé près de 4 millions d'entrées en France et laissé dans l'inconscient collectif des citations agaçantes comme "Cours, Forrest". C'est certain : l'histoire fantastique de cet habitant de l'Alabama un peu simplet a marqué son époque.

Mais au-delà de la gigantesque réussite populaire et critique de Forrest Gump, il y a l'immense succès d'un disque, celui de la soundtrack du film. Arrivé à la seconde place du Billboard américain dans sa meilleure semaine, l'album s'est vendu à près de 800 000 exemplaires en Australie, 500 000 exemplaires au Canada, 150 000 en France... et 6 millions aux États-Unis.

Pourquoi ? Parce que les chansons choisies par Zemeckis pour son film retracent trente années d'Histoire des USA. Et que ce ne sont pas les trente pires.

Elvis, animal avec "Hound Dog"

Forrest Gump est un jeune garçon comme les autres, quoi qu'un peu "différent". En plus d'avoir un QI un peu plus bas que les autres, son dos "tordu comme l'esprit d'un politicien" le force à porter des arceaux métalliques aux chevilles.

Forrest habite dans une pension familiale tenue par sa mère, en Alabama. Un jour, un jeune homme qui fait étape chez les Gump s'arrête avec "un étui à guitare". Ce type, c'est Elvis Presley. Alors qu'il joue de la guitare, Forrest articule bizarrement les mouvements de ses jambes pour danser. Il vient d'inventer le rock'n'roll. Juste après, on découvre le King à la télévision, interprétant "Hound Dog" et imitant à la perfection les déhanchements désarticulés du petit garçon. Madame Gump juge alors la vue de ce spectacle bien trop indécente pour son fils.

Qui aurait imaginé que le rock'n'roll avait été inventé par un gamin un peu attardé dans la chambre d'une respectable pension de famille de l'Alabama ? (Crédits image : Paramount Pictures)

Qui aurait imaginé que le rock'n'roll avait été inventé par un gamin un peu attardé dans la chambre d'une respectable pension de famille de l'Alabama ? (Crédits image : Paramount Pictures)

Dans la réalité, Elvis Presley enregistre "Hound Dog" en 1956. Il l'emprunte à Freddie Bell and the Bellboys, un groupe avec lequel il était en tournée et qui l'avait lui-même reprise de Willie Mae "Big Mama" Thornton. La première version a été enregistrée le 13 août 1952, à Los Angeles.

Le 5 juin 1956, Elvis Presley joue la chanson à la télévision pour The Milton Berle Show. Décidé à faire le show, celui qu'on surnommera en conséquence "Pelvis" danse d'une façon obscène et énergique, ne ménageant pas coups de bassin, mouvements des bras amplifiés et regards lascifs. Surtout pendant la deuxième partie du morceau au tempo ralenti. Ce soir-là, il y a du sexe à la télé.

Avec 40 millions de téléspectateurs devant leur poste cette nuit-là, il n'en faut pas plus pour qu'une controverse apparaisse. Les gardiens de la morale accusent Elvis et sa musique de pervertir la jeunesse américaine. Commence la longue guerre entre l'establishment et le rock'n'roll.

"Blowin' in the Wind", une hypocrisie hippie

Forrest Gump grandit vite. Son amour de jeunesse, Jenny, jouée par une Robin Wright à l'opposé de son personnage froid comme le gel de Claire Underwood dans House Of Cards, se tient toujours près de lui. Un soir, dans l'intimité de sa chambre d'étudiante, elle déclare à Forrest :

Moi, je veux être célèbre. Je veux être chanteuse comme Joan Baez. Je veux être seule sur une grande scène avec ma guitare, ma voix... rien que moi. Je veux toucher les gens au plus profond d'eux-mêmes.

Elle finit par y arriver et à chanter sous les projecteurs... devant une meute de G.I. en chaleur, les yeux rivés sur sa plastique. Peu importe, elle interprète sa propre version de l'hymne "Blowin' In The Wind". Tout comme une autre chanteuse du début des années 60 qui popularisa également la chanson, Joan Baez.

Figure emblématique de la contre-culture américaine des années 60, cette musicienne et pasionaria inspirera de nombreuses jeunes musiciennes, telles Emmylou Harris et Joni Mitchell. Que ce soit à Woodstock ou bien sur les planches des music-halls du pays entier, elle croisera également souvent Janis Joplin et d'autres icônes légendaires du mouvement hippie.

Ainsi, il n'est pas étonnant que cette passionnée de folk, qui eut le coup de foudre pour la musique de Pete Seeger ou Woody Guthrie, ait donné de la voix pour entonner la fameuse rengaine :

The answer my friend, is blowin' in the wind / The answer is blowin' in the wind...

Jenny, artiste contestataire totale (Crédits image : Paramount Pictures)

Jenny, artiste contestataire totale (Crédits image : Paramount Pictures)

Engagée et poétique, cette chanson enregistrée par Bob Dylan en 1962 est surtout l'une des plus vite pillées au monde. Alors que son compositeur original ne l'a pas encore commercialisée, d'autres ne sont pas gênés pour le faire. Les New World Singers, le Chad Mitchell Trio, mais surtout Peter, Paul & Mary coiffent Dylan au poteau, ces derniers vendant leur single à 320 000 exemplaires après l'avoir sorti le 18 juin 1963.

La Columbia, label de Dylan, a complètement raté son coup. Quand elle lance la version de Dylan à son tour, le single pourtant interprété par son auteur original ne rentre même pas dans les classements.

De par le côté intemporel de ses paroles, alors même que la crise au Viêt Nam inquiète, elle devient, avec le temps, l'archétype des protest songs. Pourtant, l'histoire de son pillage en dit beaucoup sur l'hypocrisie sous-jacente de l'idéologie hippie, qui deviendra un business comme le reste. Preuve qu'il faut tuer ses idoles, Dylan dira de sa chanson :

J'ai écrit cette chanson en 10 minutes, aligné les mots comme un chant religieux […]. C'est dans la tradition du folk. Tu prends juste ce qui a été transmis.

"Fortunate Son", blues rock et lutte des classes

La guerre au Viêt Nam fait désormais rage. Forrest, appelé comme quantité de jeunes Américains, est envoyé au front. Pour Zemeckis, qui connaît ses classiques, représenter la guerre au cinéma est une affaire de codes. Pour le Viêt Nam, il mise sur un hélicoptère, une rizière et le museau noir d'une mitrailleuse. En fond sonore, exit les Valkyries d'Apocalypse Now. C'est la voix de John Fogerty qui se charge de fixer l'époque avec "Fortunate Son", violente charge anti-militariste signée de son groupe, Creedence Clearwater Revival.

Écrite en 1969, à l'apogée du summer of love et l'aube du déclin annoncé par le festival d'Altamont, "Fortunate Son" décrit la violence des élites envers la classe ouvrière. Elle attaque ces "fils fortunés" qui n'auront jamais à sentir le poids du barda des soldats, appelés à combattre loin de leur pays.

La première leçon que Forrest et son pote Booba apprennent au Viêt-nam : changer de chaussettes dès que possible (Crédits image : Paramount Pictures)

La première leçon que Forrest et son pote Booba apprennent au Viêt-nam : changer de chaussettes dès que possible (Crédits image : Paramount Pictures)

John Fogerty l'aurait écrite en réaction au mariage de David Eisenhower, petit-fils du président Dwight David Eisenhower, à Julie Nixon, la fille du président Richard Nixon, en 1968. Pendant ce temps-là, de jeunes gens, volontaires ou non, étaient envoyés de force à la guerre. C'est un peu une sorte de lutte des classes version yankee qui anime Fogerty lorsqu'il chante :

Some folks inherit star spangled eyes / Ooh, they send you down to war, Lord / And when you ask 'em, "How much should we give?" / Ooh, they only answer "More! More! More!", y'all

It ain't me, it ain't me, I ain't no military son, son / It ain't me, it ain't me, I ain't no fortunate one, one

Quand les Black Panthers voulaient récupérer Jimi Hendrix

Forrest rentre du Viêt Nam et retrouve par hasard Jenny à Washington D.C. Zemeckis trouve le prétexte approprié pour faire intervenir le parti Black Panther, nouveaux amis de l'amour de jeunesse de Gump. À l'époque, ces militants activistes de la cause noire aux États-Unis, regroupés en parti révolutionnaire, cherchaient à s'attirer les faveurs de figures culturelles pour bétonner la légitimité de leur discours. L'immense Jimi Hendrix, un des rares noirs adulé des blancs, était l'homme idéal.

Lors d'un concert le 1er janvier 1970 qui figure sur l'album Live at the Fillmore East, Hendrix introduit la chanson "Voodoo Chile" comme "l'hymne national des Black Panther". Victime de la pression exercée par le parti révolutionnaire, il est très probable que cette phrase lancée au public soit un tacle à sa destination, le guitariste cherchant à éviter la récupération.

Sauf que dans la scène où interviennent les Black Panthers, Forrest colle son poing à la gueule de l'arrogant petit copain de Jenny. Dans Forrest Gump, c'est à ce moment que Zemeckis met un terme au rêve hippie. Et il l'illustre par "Hey Joe", une reprise attribuée à Billy Roberts que Hendrix a sorti, lui, le premier mai 1967. "Hey Joe" raconte l'histoire d'un homme en cavale vers le Mexique : il a descendu sa femme parce qu'elle couchait avec un autre homme.

En l'occurrence, Jenny couche avec ce mauvais mélange de John Lennon et du doyen de l'université de la série Community (Crédits image : Paramount Pictures)

En l'occurrence, Jenny couche avec ce mauvais mélange de John Lennon et du doyen de l'université de la série Community (Crédits image : Paramount Pictures)

Dans le film, dès le lendemain matin, Forrest doit (encore) quitter Jenny, juste après son aller-retour militaire de l'autre côté de l'océan. Encore une fois, la chanson ne pourrait mieux coller, surtout lorsque le dieu de la six-cordes susurre :

Hey Joe, hey, Joe, I heard you shot your woman down, baby / He said, "Yeah, I did it, yes I did, I shot her" / You know I caught her messing' 'round with another man

Heureusement, Forrest, lui, est trop amoureux de Jenny pour lui faire le moindre mal.

"Free Bird" et la mort du rêve hippie

Leur chemin s'étant séparé à nouveau, Jenny ne perd pas ses mauvaises habitudes et continue de fréquenter des toxicomanes. Un soir, prise par le doute, elle se rend sur le balcon de l'appartement, où elle se défonce avec ses amis. Là, seule dans le froid de la nuit, elle grimpe doucement sur la rambarde, se perche sur le rebord. Là, prise de vertige par l'effervescence urbaine qu'elle surplombe, elle finit par trébucher... et se rattraper in extremis. Avant de renoncer. Derrière, c'est la furie des guitares de Lynyrd Skynyrd qui lance l'appel désespéré de sa (quasi) tentative de suicide.

"Free Bird" a été écrite par un groupe maudit. Lynyrd Skynyrd, chantres du tout jeune hard rock, tranchent dans le vif des protest songs. La voix de Ronnie Van Zandt est puissante, les notes de guitare haut-perchées et "Free Bird", sortie en novembre 1974, est un succès immédiat et l'épique conclusion de chacun des concerts du groupe. Ses paroles semblent chanter la faiblesse de chaque être humain.

Lord knows, I can't change / Lord help me, I can't change

Jenny, sur le point de commettre l'irréparable au son des guitares quasi-heavy metal de Lynyrd Skynyrd (Crédits image : Paramount Pictures)

Jenny, sur le point de commettre l'irréparable au son des guitares quasi-heavy metal de Lynyrd Skynyrd (Crédits image : Paramount Pictures)

Dédicacée à Duane Allman, guitariste disparu des Allman Brothers, la mort et le désespoir ne quitteront jamais cette chanson. Trois années plus tard, le 20 octobre 1977, le groupe au complet se crashe à bord d'un Convair CV-300 près de Gillsburg, Mississippi. Trois membres du groupe, dont le chanteur Ronnie Van Zandt, sont tués sur le coup pendant que le reste de la formation souffre de graves blessures.

Même réuni, le groupe ne s'en remettra jamais vraiment. Par la suite, lorsque venait le tour de jouer "Free Bird", il laissera la place de chanteur vacante, interprétant la chanson en version instrumentale uniquement, en mémoire de Ronnie. Et ce jusqu'en 1989.

Et après ?

À travers Forrest Gump, Forrest et Jenny n'en finissent pas de se perdre et de se retrouver. Mais lors de sa plus cruelle séparation avec celle qu'il aime, le vétéran du Viêt Nam, également champion international de ping-pong, ne trouve pas d'autre soulagement à sa peine que de courir. Courir sans but, loin de chez lui, le plus loin possible. Continuer à avancer, coûte que coûte, à travers la confusion qui l'envahit.

C'est une autre ritournelle parfaite que Zemeckis colle en surimpression de ce voyage au pas de course à travers les États-Unis : "Running On Empty", de Jackson Browne. Ce tube américain passera 17 semaines dans le top 100 dès sa sortie, le 11 février 1978. Cette chanson est rangée dans la case du "heartland rock". Cette sous-chapelle du rock, de laquelle Bruce Springsteen ou  Tom Petty sont les gardiens, est caractérisée par une musique simple et directe et des paroles qui flattent la dure vie de col bleu. Avec au fond l'intime conviction du rôle social de la musique, au-delà du fun d'en jouer.

"J'ai juste envie de courir" (Crédits image : Paramount Pictures)

"J'ai juste envie de courir" (Crédits image : Paramount Pictures)

Ici, "Running On Empty", avec son beat percussif et ses notes de piano optimistes, chante l'espoir et la ténacité. Paul Nelson, critique rock à Rolling Stone, voyait dans ce morceau l'incarnation "inaltérable de la dualité victoire/défaite". Pendant les années 70, les États-Unis vivent une période de leur histoire marquée par un retour brutal à la réalité.

Entre 1973 et 1975, le pays se retire la queue entre les jambes du bourbier vietnamien. Le choc pétrolier de 1973 réduit considérablement l'influence des USA dans le monde entier. Les manœuvres militaires de la CIA en Amérique du Sud et en Afrique éclatent au grand jour... Bref, la fête est finie. Les années d'effervescence contre-culturelle font place à la désillusion de la réalité et une conscience sociale bien plus terre-à-terre que les délires enfumés de paix mondiale du flower power.

Cette fois, c'est sûr. Le rock'n'roll comme révolution sexuelle, la folk poétique et engagée, le blues anti-militariste... tout ça, c'est bel et bien fini. La forme artistique dominante que la contre-culture a pris au tournant de la moitié du XXème siècle jusqu'à l'aube des années 70 a fait long feu. Le grand cirque a définitivement fermé. Forrest Gump n'est qu'un prétexte. De nombreux cinéastes doivent envier à Zemeckis d'avoir su retracer cette fantastique période culturelle de l'Histoire des États-Unis au cinéma.

Looking out at the road rushing under my wheels / Looking back at the years gone by like so many summer fields / In '65 I was seventeen and running up 101 / I don't know where I'm running now, I'm just running on...