Flavien Berger : "Les genres musicaux, c'est une catégorisation débile"

Flavien Berger a appris à faire de la musique grâce à sa Playstation. Quelques années plus tard, il sort l'excellent disque Léviathan et nous a convaincu de son talent. Que s'est-il passé entre les deux ? Ça valait bien une interview.

Flavien Berger et ses lunettes bleu sous-marin (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Flavien Berger et ses lunettes bleu sous-marin (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Flavien Berger arrive, rayonnant. Sur cette plage de Saint-Malo où nous avons rendez-vous, en marge de la Route du Rock, je vois arriver au devant de moi le musicien de 29 ans, longue tignasse au vent, pupilles cachées sous des lunettes teintées. Peu avant d'atteindre ma hauteur, il reconnaît quelqu'un parmi le public : il court vers elle, la prend dans ses bras, elle le prend dans ses bras – il rayonne de plus belle. C'est beau de voir un musicien heureux. C'est rare, aussi.

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Il faut dire que depuis quelques mois, la critique ne tarit pas d'éloges sur son tout premier LP, le très justement nommé Léviathan. Mieux encore, la curiosité du public grandit peu à peu et les spectateurs s'agglutinent par dizaine auprès de la scène sur laquelle il va se produire dans un instant.

Avouons qu'on ne l'attendait pas, ce disque riche aux titres bavards qui n'ont pas peur de franchir les 5, voire 10 minutes. Poèmes électroniques ("Abyssinie", "Vendredi"...), gratouillis synthétiques ("Saint Donatien"), paroles sibyllines ("Rue de la victoire") et fiestas robotiques ("La fête noire", "Bleu sous-marin"...). On ne s'y trompait pas lorsqu'on vous dévoilait en avant-première l'étrange clip de "88888888" sur Konbini : Léviathan est frais et plein d'inspiration qui n'attend que d'y être puisée.

Alors il fallait bien qu'on en touche deux mots à son créateur, ce Flavien Berger qui n'a même pas l'audace de se cacher sous un pseudonyme. Avec lui, on a discuté de jeux vidéo, de contraintes musicales, de Björk et de l'absurdité de la catégorisation musicale par genres musicaux. Après tout, on serait bien en peine de caser Flavien Berger quelque part.

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K | Raconte-nous ton parcours avant la sortie de Léviathan, ce disque concept très dense. 

Flavien Berger | J'ai commencé la musique adolescent parce que j'ai un problème : je réagis mal à ma transpiration, ça m'irrite. Donc je ne faisais pas de sport et il fallait bien que je trouve une occupation. J'avais une console de jeux vidéo et quelqu'un m'a filé un jeu qui s'appelle Music. Il fallait réussir à faire des morceaux tout en jouant, puis quelqu'un m'a finalement filé un jeu qui s'appelle Music 2000, où on pouvait enregistrer ses propres compositions...

Bref, je suis arrivé à la musique par le biais ludique : sans m'en rendre compte j'apprenais comment on faisait une composition, j'analysais une rythmique, ce que c'était que des arpèges, ce que ça fait de laisser traîner des sons... En fait, petit à petit c'est devenu de plus en plus chronophage. Puis c'est un terrain infini : si tu as des idées, tu n'as qu'une hâte, c'est de rentrer pour les enregistrer, ce qui est encore ma dynamique.

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Depuis que je fais des interviews, je prends du recul sur ma façon de faire les choses. Alors c'est un peu nouveau pour moi aussi, je ne sais pas trop comment j'en arrive là. J'ai sorti deux EPs chez Pan European avant de sortir Léviathan, un premier qui est de l'electro avec des instruments assez disco où je chante un peu en anglais, je me mouille pas trop... Mais il y a déjà un morceau de 20 minutes. Sur le deuxième EP, c'est une histoire de vacances sur Mars, c'est de la SF musicale, je chante en français et les structures sont davantage couplet/refrain mais ça reste un voyage.

K | Qu'est-ce que tu écoutais à l'époque ?

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Ado j'écoutais du rap, j'écoutais Skyrock. Dans ma famille, on écoutait beaucoup de musiques noires : mon père du jazz, mon frère du hip-hop et de la funk, ma grande sœur de la soul... Y'a pas de Brassens à la maison, par contre il y a Miles Davis. Puis j'ai découvert la funk, l'electro assez rapidement, c'était une époque où c'était déjà poreux : les influences de l'electronica anglaise sur les producteurs français se faisait sentir.

Je me suis ouvert très vite à tous les genres possibles. Je crois que je suis issu de la génération internet où on fait des playlists dans laquelle il y a au moins quatre genres différents... La notion de genre est pour moi quelque chose d'atrophié.

K | Les genres musicaux, c'est une catégorisation dépassée ?

C'est une catégorisation commerciale qui sert à communiquer, mais c'est débile en fait. On pourrait parler tout à fait autrement qu'en utilisant les mots qui servent à définir la musique sur les bacs CD des distributeurs. "Ta musique, c'est plutôt electro ?", on me demande souvent. Ouais, c'est plutôt électronique, mais j'utilise sans doute autant d'outils électroniques qu'André Rieu...

La notion de genre est atrophiée comme un membre que tu n'as pas assez musclé. Le futur, c'est de parler de la musique d'une autre manière. Utiliser la minéralogie pour parler de la musique...

K | Beaucoup de gens aiment faire de la musique avec leurs potes. Toi, tu sembles plutôt un solitaire, non ?

J'ai rêvé de monter des groupes. Dans ma tête, j'ai inventé 20 groupes différents. Le peu de fois où des potes venaient faire de la musique à la maison, c'était assez décevant parce que je crois que j'en faisais déjà trop, alors l'apport était déséquilibré... Aujourd'hui j'arrive mieux à jouer avec d'autres ou bien à produire la musique d'autrui. Mais à l'époque, je n'étais pas très surpris par le travail collectif.

Ça n'a jamais vraiment pris parce qu'il fallait que je me confronte à ce rocher, que je sache comment je travaille, quelles sont mes capacités... Et ce n'est pas musique à musique que j'ai appris, mais musique à image, avec des gens qui me sollicitaient pour faire de la musique pour illustrer le visuel : quelqu'un a besoin de la musique pour ce court métrage, quelqu'un a de la musique pour cette vidéo... et c'est en fait comme ça que j'ai commencé à partager mon travail en musique.

K | Tu as beaucoup travaillé en illustration musicale ?

Oui, j'ai très tôt commencé à travailler avec Meriem Bennani sur Some silly stories, une sorte de cartoon contemporain. C'est passé au Moma, au Jewish Museum, dans des galeries... Maintenant je travaille aussi avec Céline Devaux, une autre animatrice dont j'ai fait la musique des deux courts métrages. Le dernier était en lice à Cannes, ça s'appelle Le repas dominical [qu'on vous conseille de voir absolument, ndlr]. Ce sont les gens qui m'ont donné carte blanche qui m'ont fait grandir musicalement : en travaillant avec autre chose que de la musique, ma musique a pris sa place.

Some Silly Stories- Episode 2- Sitting with Hair Implants from Meriem Bennani on Vimeo.

K |  J'ai l'impression que tu as toujours besoin de te figurer quelque chose de visuel pour créer – je le ressens à l'écoute de Léviathan, qu'on peut carrément qualifier de "cinématographique". Ça te parle ?

Complètement ! Les images arrivent avant, parfois après... D'ailleurs j'aime dix mille fois plus aller au cinéma qu'à un concert. Il y a un biais visuel, des situations, des histoires qu'on raconte et qui prennent place dans des lieux, avec des gens... Ça me parle beaucoup.

Après tu peux arriver à ça par n'importe quel vaisseau : tu peux faire une installation, une performance dans une galerie, écrire un bouquin ou écrire un morceau de musique : l'histoire sera la même, mais pas racontée avec les mêmes outils, ni décrite de la même manière.

K | Dis, c'est pas rien d'appeler son album Léviathan, non ?

Ouais, c'est assez death metal dans l'idée, non ? J'étais en train d'écrire "Voyage dans le temps", je voulais une rime et creuser vraiment profond alors le mot "léviathan" est sorti tout seul. C'est un peu "voodoo" comme apparition.

Bon, je connais pas Hobbes, là on parle plutôt du monstre. Et un monstre, c'est une création humaine qui a dépassé l'homme, en l'occurrence la musique, un territoire, quelque chose de tellement grand que tu ne peux pas le voir d'un seul coup d'œil même si tu recules : si tu recules, la persistance rétinienne fait que tu ne le vois plus parce qu'il est trop loin... C'est le territoire de la musique.

Je voulais un "boss final" dans mon disque, comme dans tout jeu vidéo qui se respecte et un peu comme dans Shadow of the colossus, ce jeu où tu dois terrasser des colosses – sauf que moi je ne veux pas le terrasser, je veux lui présenter mon respect. Lui faire allégeance, mettre un genou en terre et dire "Bonjour grand territoire, je fais mon premier disque, j'essaye de t'apprivoiser, on voit la suite ensemble ?"

L'idée c'est de finir par un monstre que je ne terrasse pas mais que j'essaye d'apprivoiser, de trouver ma place sur ce gigantesque territoire qu'est son corps. Et c'est cela qu'est la musique pour moi, c'est indéfinissable ce truc, c'est super chelou [il se tourne vers la sono et le DJ qui passe des disques près de nous et me le montre du doigt, ndlr].

Si tu prends du recul et que tu prends conscience de tout ce que ça implique, le dispositif, ce que ça a coûté de produire ce disque, comment Cheb Mami était à ce moment-là, ce DJ qui balance ce vinyle, ce que ça va générer dans le cerveau des spectateurs ici... Tout ça, c'est indicible et pourtant c'est graphique, c'est physique... c'est un monstre. Et tu ne le vois jamais dans son intégralité, il s'infuse.

K | Tu as déjà composé pour les jeux vidéo ?

Non, mais c'est mon rêve.

K | Quel serait le jeu vidéo idéal ?

Un jeu qui n'existe pas encore. Si je peux choisir, ce serait un jeu avec un gameplay un peu malin, où tu peux t'arrêter et regarder les paysages mais en fait ça existe déjà dans des jeux comme Mario Galaxy – je trouvais ça si beau que je mettais sur pause juste pour mater. Sinon j'aime les jeux fantasy comme Shadow of the colossus.

Par contre j'aime pas trop la violence ni les flingues, alors ce serait plutôt un jeu avec des énigmes, pas trop de cinématiques mais plutôt des transitions d'espaces. Ils font ça bien dans Mario : quand ton personnage plonge dans le tube, c'est le même morceau mais il ne reste que la rythmique et quelques notes, tout en réverbération. Et quand tu passes, c'est toi qui fais les filtres.

Les cheveux longs, c'est une contrainte ? (Crédits image : Theo Chapuis pour Konbini)

Les cheveux longs, c'est une contrainte ? (Crédits image : Theo Chapuis pour Konbini)

K | C'est avec ce genre d'interactions que tu aimerais pouvoir jouer ?

Oui, exactement. Pour moi, ça serait aussi une contrainte – et j'aime travailler avec des contraintes. Par exemple, en live, je n'ai pas d'ordinateur. Je passe des bandes mais je m'impose l'absence de l'ordinateur pour qu'on voie ce que je fais. Un jeu vidéo, ce serait en soi une contrainte de composition intéressante.

K | Que ce soit en jeu vidéo ou en musique en général, y'a-t-il des noms d'hommes et de femmes qui t'ont influencé ?

Ah non non, ça c'est pas mon truc. C'est comme si tu me demandais "en quelle année Kraftwerk a sorti tel album..." non non. J'ai retenu pendant deux mois le nom du mec qui a fait la musique d'un Mario que j'appréciais mais... finalement j'ai pas retenu. Dommage, j'aurais bien aimé t'impressionner.

K | Tant pis. Sinon, puisqu'on est à la Route du Rock et que les discussions convergent autour de l'annulation de Björk. Qu'en penses-tu ?

J'ai écouté la BO de Dancer in the dark. C'est sûr que j'aurais bien aimé voir son show, mais c'est des échelles qui me dépassent... Je ne suis pas frustré qu'elle ne vienne pas. Je pense que si un jour je dois annuler une date, j'aimerais qu'on ne me trolle pas comme ça.

Ça m'est arrivé d'annuler des dates, pour une raison ou une autre... Si je fais cette date, ça veut dire que je verrai pas ma meuf, c'est pas possible ! Des trucs aussi cons que ça comme ne pas voir tes enfants ou ta femme, ne pas faire ce truc que ça fait 5 ans que tu as dit à cette personne que tu le ferais et que tu as oublié... Ces échelles de célébrité et de tournées dont Björk fait partie annihilent l'humain.

K | Tu penses que les fans ne s'en rendent pas compte ?

Si, peut-être, mais ils sont très frustrés et c'est leur passion qui parle. Du coup ça fait que tu n'es pas raisonnable.

K | Qu'est-ce que tu voudrais dire à Björk ?

Bah vas-y, on fait un peu de zik ensemble. Pose-toi au piano...

(Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

(Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Flavien Berger est sur Facebook, sur Soundcloud et bossera sans doute pour Ubisoft un jour. On vous recommande l'écoute attentive de Léviathan, sorti chez les dénicheurs de Pan European Recordings.

Par Théo Chapuis, publié le 05/10/2015

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