Festival Loud & Proud : "Faire entrer les cultures queers dans l'institution"

Konbini s'est entretenu avec Benoît Rousseau, commissaire principal du Loud & Proud : un festival atypique centré autour de la culture queer, unique en son genre.

Le festival, dédié aux cultures queers, se tiendra du 2 au 5 juillet © Loud & Proud/Gaîté Lyrique

Dans deux semaines débutera le Loud & Proud, un festival dédié à la culture queer qui détonne dans le paysage des festochs d'été. Du 2 au 5 juillet, tout un florilège de jeunes artistes sortis du placard viendront se produire à La Gaîté Lyrique, QG de l'événement, ainsi qu'à Lyon et à Nantes, en parallèle de projections et d'ateliers divers. Konbini s'est entretenu avec Benoît Rousseau, commissaire principal du festival (également conseiller artistique de la Gaîté) afin d'en savoir plus sur cet événement qui créera sans doute un précédent.

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K | Comment vous est venue l'idée de monter un festival dédié à la culture queer ?

Benoît Rousseau | Depuis deux ans, avec l'histoire du mariage pour tous, les homosexuels s'en sont vraiment pris plein la gueule... On ne pensait pas que la France facho et nauséabonde réagirait autant. Les médias se sont surexcités sur toutes les folles médiatiques anti-mariage gay... Et donc, on s'est dit que c'était important de faire un événement où l'on puisse affirmer notre identité, faire la fête, et montrer que la culture queer c'est aussi quelque chose de joyeux. C'était à nous de reprendre le pouvoir, de taper du poing sur la table, et d'être visibles. La clef, c'est la visibilité.

Étant moi-même gay, je fais attention à la culture queer et je la surveille. Aussi, je travaille dans la musique depuis quinze ans, je vais à des festivals et tout ça, et mine de rien c'est le royaume de l'homme blanc hétérosexuel. Tu pourrais croire que dans la musique c'est un peu plus libre et détendu, mais en fait quand tu regardes les progs de festival, et notamment de musique électronique, c'est que des mecs. Et la représentation des femmes, la représentation des minorités sexuelles, et celle des blacks aussi est minime – malheureusement.

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C'était également important pour nous de faire un festival paritaire : qu'il y ait pratiquement autant de blacks que de blancs, et autant d'hommes que de femmes dans la programmation. Parce que si les filles ne sont pas plus mises en avant dans les festivals aujourd'hui, ça ne créera pas de vocations. Quelle Djette française depuis la fermeture du Pulp est arrivée en haut de l'affiche aujourd'hui, et joue à l'international ? Aucune. Parce que les festivals n'ont pas assez de couilles pour inviter les filles.

Benoît Rousseau, commissaire principal du Loud & Proud et conseiller artistique de la Gaîté Lyrique.

Benoît Rousseau, commissaire principal du Loud & Proud et conseiller artistique de la Gaîté Lyrique. Crédit photo : Lucille Descazaux

Konbini | Y a-t-il eu des festivals de musique queer en France avant le Loud & Proud ?

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Il y a toujours eu des collectifs queers qui se sont beaucoup activés, mais principalement dans l'underground en fait :  les queers étaient dans les caves du Marais, dans des petits endroits... Il y a toujours eu des gens qui se sont beaucoup bougés les fesses pour que ça marche : je pense aux Barbieturix, aux Flash Cocottes, aux PopinGays qui depuis quinze ans font des choses - mais c'est toujours avec de petits moyens. Il y a pas mal de festivals de cinéma aussi autour des cultures queers : Chéries-Chéris, le Festival du Film de Fesse et tout ça...

Mais un vrai festival de musique qui réunit autant d'artistes, dans un endroit aussi "prestigieux" que la Gaîté, il n'y en avait encore jamais eu. On a la chance qu'elle nous ait ouvert la porte : ça va permettre de faire entrer les cultures queers dans l'institution, et donc de leur donner une vraie visibilité.

Et ce n'est pas qu'un festival de musique : ça c'était la base, l'entrée. Après on a voulu proposer des rencontres autour du thème "queer et pop culture",  et faire aussi une proposition de documentaires et de films de fiction. On a voulu apporter un vrai contexte. Et on on a aussi des ateliers : un atelier drag king et un atelier "bounce".

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L'idée c'était aussi de ne pas rester uniquement à Paris, qu'il y ait des déclinaisons en province : on sera donc à Nantes au Lieu Unique et au Sucre à Lyon. Quand j'ai parlé du projet aux programmateurs et programmatrices de ces deux lieux, tout de suite ils m'ont dit : "C'est superça nous intéresse vachement." J'espère que pour la deuxième édition on aura encore plus de villes, enfin si on fait une deuxième édition : on va déjà laisser passer la première.

K | L'objectif à terme est de proposer un festival annuel ?

On aimerait bien ! On va déjà essayer de faire en sorte que tout se passe bien pour la première édition, et après si la Gaîté veut encore bien de nous l'année prochaine alors j'espère qu'on pourra renouveler l'expérience. Ce serait un festival annuel, ou bi-annuel je ne sais pas, on n'a pas encore trop réfléchi à la question... Là on va avoir la tête dans le guidon jusqu'à ce que le festival soit passé. Mais après on réfléchira à la reconduite : si l'équipe de la Gaîté à envie de recommencer je pense qu'on sera partant.

"Le circuit traditionnel des festivals d'été est très codé"

K | Quelles ont été les difficultés à surmonter pour mettre en place le Loud & Proud ?

La difficulté principale c'était de faire comprendre ce qu'on voulait faire aux agents des artistes. D'autant qu'on s'est inscrit dans le circuit traditionnel des festivals d'été, qui est très codé en termes de propositions envers les artistes. C'est-à-dire que tu fais une proposition financière que tu passes à un agent français, qu'il transfert à un agent anglais, qui lui-même l'envoie au manager, qui lui-même la présente à l'artiste...

Et comme c'est une première édition, et que le festival n'est pas encore connu, il y a des artistes qu'on n'a pas eu parce qu'on n'a pas pu leur expliquer vraiment le fond du propos et du projet. Quand on a pu en parler en direct aux artistes on a eu une adhésion tout de suite, ils ont même parfois squeezé les managers ou les agents. D'autres fois c'est même eux qui ont dit à leurs agents : "J'ai pas de concert prévu cet été mais ce festival-là, je veux le faire." C'était le cas d'Austra par exemple, qui joue chez nous. C'était aussi le cas de Planningtorock. Parce que ça leur tenait à cœur, et parce qu'ils se sentent enfin concernés par un festival où ils ont le sentiment d'être un petit peu plus chez eux que dans les très gros festivals d'été qui ne brassent que des mecs chevelus qui font du rock ou de la techno.

Une autre difficulté fut de trouver des Français, mine de rien. Par exemple on n'a pas pu trouver de rappeur queer français : ça n'existe pas. On sait qu'il y en a qui sont dans le placard, qui ne le disent pas. Mais un vrai rappeur de cité français queer bah non quoi : je pense que c'est encore trop tabou, et trop dangereux pour eux de s'affirmer. Alors on espère qu'un festival comme le nôtre va pouvoir donner envie à des jeunes gays de pouvoir s'affirmer, de pouvoir se dire : "Moi aussi je peux devenir DJ, je peux faire de la musique, je peux rapper." J'espère qu'on aura un peu ce rôle d'empowerement auprès de jeunes queers qui pourront se dire : "Tiens, même la Gaîté Lyrique fait des trucs autour d'artistes queers, alors pourquoi pas moi."

Une programmation osée et innovante

K | Comment les artistes invités au festival ont-ils été choisis ?

Ceux qui viennent jouer ne sont pas dans le placard ; ils assument complètement leur sexualité – qui fait partie intégrante de leurs créations. Et le but du festival c'était aussi de programmer des artistes qui soient jeunes, implantés sur la scène artistique depuis moins de cinq à sept ans environ, et qui aient juste sorti un ou deux albums. On voulait vraiment montrer cette nouvelle génération d'artistes queer, qui émerge depuis cinq ans.

K | Qui sont les artistes ayant refusé l'invitation ? Et quelles étaient leurs raisons ? 

Pour certains, c'était parce que le festival se déroulait hors de période de tournée pour eux – je pense à Mykki Blanco, qui est un artiste qu'on voulait absolument, mais qui ne souhaitait pas faire de concert en Europe cet été. On aurait bien aimé avoir John Grant aussi, mais on n'a pas réussi à le contacter directement ; c'était un peu compliqué.

Hercules and Love Affair ça n'avait pas marché parce qu'ils nous demandaient beaucoup trop d'argent. Et si on se payait Hercules and Love Affair, on n'avait plus rien à côté... Donc il a fallu faire des choix. On a préféré prendre des artistes parfois un peu plus petits, mais en avoir plus, que d'en avoir un très gros et que ce soit fini derrière.

Par contre il y a aussi des artistes qui nous ont contacté directement. La chanteuse de The Knife, Fever Ray, nous a demandé de venir jouer au festival, alors que nous-mêmes on se bridait en disant : "On va pas la contacter parce qu'elle va jamais venir jouer, c'est trop gros." Et elle va donc venir faire un DJ set au festival alors qu'on ne l'avait pas sollicitée.

K | Certains artistes à l'affiche tels que Cakes Da Killa assument leur "queeritude" mais ont aussi peur d'y être réduits, de se retrouver étiquetés... N'ont-ils pas émis quelques réticences à monter sur scène pour un festival queer ? 

Non, bizarrement ça a plus été de la part des agents que des artistes. Certains nous ont dit : "Oh là là, mon artiste, je veux pas qu'on le catégorise trop, qu'on le rentre dans une case" et tout ça. Mais pour l'instant il n'y a que les événements queers qui bookent Cakes Da Killa, donc si nous on est plus là pour le programmer, qui est-ce qui va l'inviter ? Et à un moment c'est aussi rendre à la communauté ce qu'elle t'a donné au départ : sans la communauté gay, ou la communauté queer (qui est vraiment la base et le fondement de son public) bah il existe plus quoi.

À lire : Entretien : Cakes Da Killa, une diva survoltée

C'est normal qu'il ait envie de viser plus large qu'un simple festival queer, qu'il ait envie de jouer aux Eurockéennes, aux Vieilles Charrues, au Printemps de Bourge, partout. Mais le problème c'est que ces festivals-là, pour l'instant, ne programment pas d'artistes queers.

Un mec comme Perfume Genius, qui a été classé par Pitchfork dans les cinq meilleurs albums de l'année dernière, dont tout le monde a dit que le disque était merveilleux et tout ça, il n'y a aucun festival français qui le programme. Et c'est un souci : je pense que le mec fait trop tapette, trop maquillé et tout ça, et que ça doit gêner les gens qui organisent les festivals dans leur virilité. C'est vraiment triste qu'il ne puisse pas y jouer...

Un mix en plein air pour la clôture

K | Plusieurs films et documentaires vont aussi être projetés à l'occasion du festival. Y en a-t-il un que tu affectionnes particulièrement ?

Ouais, il y en a un qui va être super : c'est une série B lesbienne qui s'appelle Dyke Hard, qui l'air complètement déjantée. C'est fait avec trois bouts de ficelle, ça a l'air complètement trash : c'est comme si c'était une Tarantino lesbienne qui faisait un film dans lequel les femmes écrasent la masculinité et explosent des paires de couilles.

Après on a des trucs plus sérieux autour de figures féministes. On a aussi invité le collectif Jeune Cinéma à nous faire une sélection de courts métrages queers. Il y a une vraie création au niveau des films et des documentaires sur des artistes queers, et elle est très intéressante. On aurait pu faire deux fois plus de projections si on avait voulu.

K | Pourquoi ne pas avoir proposé d'événement lié au voguing, alors que Paris possède sa propre scène ? 

On y a pensé, on voulait faire un ball voguing le dimanche, et puis malheureusement il a fallu faire des choix au niveau budgétaire, on ne pouvait pas tout faire... Par contre on a programmé Mike Q qui vient des États-Unis, et qui est "le DJ de voguing américain", donc on espère que les vogueuses françaises vont débarquer le samedi soir.

Et puis on aura peut-être une petite surprise le dimanche après-midi...  En fait si vous voulez une petite exclu c'est ça : dimanche après-midi, normalement Mike Q viendra jouer dehors, devant la Gaîté. On fera un brunch, et après il y aura deux, trois heures de mix pour les survivants du festival. Histoire de se faire des câlins avant la fin.

Le festival Loud & Proud se tiendra du 2 au 5 juillet à Paris, Nantes et Lyon. Plus d'infos sur le site dédié.

Par , publié le 25/06/2015

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