Par Sophie Laroche

Performeur, kid stylé, chanteur avant-gardiste… Nombreuses sont les facettes d’Eddy de Pretto. À l’occasion de la sortie imminente de son premier album, Cure, on s’est penché sur son identité d’auteur en approfondissant avec lui trois textes inédits.

Eddy de Pretto sur la couverture de son premier album, Cure.

À moins d’avoir quitté la France récemment, vous n’avez pas pu passer à côté d’Eddy de Pretto. Depuis la sortie en octobre dernier de son premier EP, Kid, il est au centre de toutes les attentions. Invité sur de nombreux plateaux télé et émissions radio, il a récemment été nommé dans la catégorie Révélation scène aux Victoires de la musique. Une bête de scène ? Oui, mais Eddy est aussi un parolier talentueux. Un statut que son premier album, Cure (qui sort ce vendredi 2 mars), ne fait que confirmer :

"'Cure' est un mot qui n’est ni doux ni joli, il n’enrobe pas. Je ne me suis pas préservé dans l’écriture du projet. J’ai écrit avec mes urgences, mes tensions, et sans censure. Dans cet album, il y a quelque chose d’authentique. Ça peut être brut, ça peut titiller, voire écorcher les oreilles. Je trouvais que la sonorité du mot 'cure' procurait cet effet-là, et c’est pour cela que je l’ai choisi."

Voilà qui pose les bases de son premier album. Une volonté de tout raconter, quitte à heurter, et une attention particulière portée aux mots, à leur sonorité et à leur sens. Le temps de 15 morceaux – dont l’on connaît déjà une partie, puisque extraite de Kid –, le jeune homme se raconte tout en dressant le portrait d’une partie de ses pairs au travers de titres thématiques.

L’écriture : sortir de son corps pour mieux se raconter

Eddy choisit d’approfondir des thèmes aussi personnels, universels ou générationnels que sa relation avec sa mère, l’identité sexuelle ou l’injonction à la virilité. Aussi dures que peuvent être les anecdotes à partir desquelles il tire son inspiration, l’émotion est cependant reléguée au cours de l’écriture. Celui qui a bousculé la chanson française avec ses perspectives inédites s’extrait de son corps pour s’observer et se raconter comme s’il était un autre, un "tu" qu’il utilise souvent :

"J’ai l’impression de séparer énormément l’écriture et ma vie. Certes, il y a un lien car c’est réel et sincère, mais j’ai l’impression que quand j’écris, je raconte mes expériences d’humain. C’est l’âme qui observe l’être humain. À partir de là, toute censure disparaît. Cette distance me permet une liberté dingue car elle m’éloigne du jugement de mon entourage ou de la dureté des anecdotes. Je suis tellement dans l’envie de me raconter, de raconter ce que je suis en train de vivre que je ne m’en soucie pas trop."

Pas aussi douloureuse que l’on pourrait le croire mais sûrement plus approfondie, l’écriture chez Eddy de Pretto n’est pas vraiment une question d’instant, mais plutôt de réflexion :

"L’émotion arrive en premier. Tout se fait d’abord à l’intérieur, et une fois que ça a envie de sortir, la réflexion prend le dessus. Là, tout devient carré et précis. Je cherche les mots les plus adaptés, les plus jolis, les définitions les plus exactes, les synonymes.

J’aime bien voir comment le thème que j’explore résonne dans la société, alors je regarde sur Internet les recherches qui ont été faites, les tribunes qui ont été écrites pour comprendre comment je m’y inscris. Je veux que ce que j’écris puisse être compris et que ce ne soit pas mal interprété, alors j’essaye d’être le plus minutieux possible dans l’écriture."

Pour aller plus loin, Eddy a partagé avec nous les paroles de trois morceaux inédits qui figurent sur Cure. "Jimmy", "Genre" et "Mamere" sont à découvrir ci-dessous, ainsi que leurs explications :

"Jimmy"

Jimmy Jimmy Jamais
Je n’aurais pensé
Que l’on serait si proches
J’ai pas bien vu l’été
La neige était précoce
J’ai pas mal remonté
Mes dimanches à la torche
Déchiffrant tes textos
Qu’avaient bien trop d’accroches
J’finis par être accro
Je tente même le divorce
Mon manteau sur le dos
Des gouttes de sang en poche
Dégoût devant cette porte
T’amènes une sorte de beau
Tu ne loupes jamais le coche
Pour soigner mes bobos

Jimmy Jimmy J’avais
J’avais trop peu de force
Pour encore résister
Tu arrivais le torse
Gonflé comme un guerrier
Avec ton audace folle
Ton petit sourire en biais
Tu viens comme pour m’sauver
Surtout me délivrer
De ce qui sent encore le chaud,
De ton intimité
J’étais tout excité
Par ce paquet épais
Pour quelques billets près
T’en as toujours assez
Tant pis si ça m’fait des traits
De toute façon j’te rappellerai

Jimmy Jimmy J’avoue
J’avoue que dans la nuit
Je ne te loupe jamais
Ta vive moto inouïe
Fait vriller la soirée
Même aux heures de l’oubli
T’arrives vite en avalanche
Sur la pente de pluie
T’auras toujours patte blanche
Tu relances la musique
Tu ressuscites mes danses
T’amènes tous mes délices
Sur un grand plateau d’argent
Tu traverses les périphs
Pour sauver mes urgences
Au rythme de tes périples
J’achète ton allégeance

Jimmy Jimmy J’étais
J’étais beaucoup trop dég
J’pensais que t’allais traîner
Je m’imaginais tandem
T’es passé comme tempête
T’empestes toujours la fête
Dans ma cage d’escalier
Ton doux parfum Diesel
Oh oui, j’le reconnaîtrai
Parmi toutes ces paillettes
Que tu laisses s’envoler
Que peut-être même tu perds
Avec d’autres condamnés
T’inquiète pas, j’te surveille
Ô combien je t’attendrai
T’es déjà dans mes veines
Moi, je te veux dans mes plaies

Jimmy Jimmy J’arrête
Jamais je n’aurais pensé
Que l’on serait si proches
J’ai jamais vu l’été
Ta neige était féroce

(© Ernest Illm)

 

Explications

"Il se trouve que cette personne, Jimmy, est mon dealer. Je le voyais de manière assez récurrente, et de là, une relation s’est créée. Il y a quelque chose de l’addiction, mais qui ne vient pas seulement du produit vendu, qui est addictif, mais aussi de la personne qui te le ramène parce que c’est toujours la même – en tout cas, dans mon cas.

Une relation basée sur l’addiction qui n’est pas la même qu’une relation amoureuse, mais qui reste une relation assez particulière. Je voulais l’écrire et jouer sur cette ambiguïté. Je l’ai écrite avec des termes un peu amoureux comme pour une histoire sentimentale. L’idée c’est 'tu m’accroches, je t’ai en moi, et j’en reveux car j’ai besoin de toi'. Cependant, je ne vois pas mon dealer comme étant un amoureux.

Ce Jimmy-là, le mien, est très viril. Il a tous les codes de la masculinité, et quand il venait dans mes soirées, je me demandais si ça allait matcher avec l’ambiance. Il arrivait à moto, et c’est lui qui me sauvait. C’est lui qui, dans la fête, amenait une magie supplémentaire."

"Genre"

Mon Dieu, t’es tellement maigre
Que lorsque l’on t’inspecte
On s’inquiète et l’on te tèj

À petits coups de coups de miettes
Bah ouais, t’es tellement mince
Dans ton plus simple appareil
Qu’on ne voit plus qu’une laisse
Tenue par de grands rires coup de poing
T’as beau faire le malin
Pousser des poids même jusqu’aux cernes
Tu finis toujours crétin
Avec ton air qui veut faire bien
On me dit "force égale règne"
Alors t’essaies même si tu saignes
Avec ton petit tour de rein
T’as beau t’en tirer
Rien à ta fin

Non mais hey tu délires
À tenter d’être toujours en force
Fais pas semblant d’être en cuir
Alors que tu pleures tout comme un gosse
Non mais hey tu délires
Tu ne resteras qu’un grand sac d’os
Qui fera genre parmi les rires
Des dimanches soirs près de la salle de sport

Non mais hey tu fais un concours
De celui qui gonfle les pecs
À imiter ces coqs basse-cour
Qui se répètent d’être de vrais mecs
Toi, bah tu fais genre
Pour tenter de t’approcher
Du voyou fort et musclé
De soixante kilos à tout casser
Ha bah ouais faut se faire voir
Faut se faire respecter
Surtout se plaire dans le miroir
Tout en marchant épaules galbées
T’es mal barré pour faire croire
Que t’es qu’un dur écervelé

Non mais hey tu délires
À tenter d’être toujours en force
Fais pas semblant d’être en cuir
Alors que tu pleures tout comme un gosse
Non mais hey tu délires
Tu ne resteras qu’un grand sac d’os
Qui fera genre parmi les rires
Des dimanches soirs près de la salle de sport

Hey reviens, ne cache pas tout ce qui dépasse
Avec ce petit masque d’audience
Qui te promet de pas passer à l’as
Sans être gonflé à race
T’auras ta place mirobolante
Grâce à cette petite voix intense
Tout bas en toi fort dissonante

Non mais hey tu délires
À tenter d’être toujours en force
Fais pas semblant d’être en cuir
Alors que tu pleures tout comme un gosse
Non mais hey tu délires
Tu ne resteras qu’un grand sac d’os
Qui fera genre parmi les rires
Des dimanches soirs près de la salle de sport

(© Ernest Illm)

 

Explications

"Ce texte parle de muscles et de conditions physiques qui permettent de rentrer dans un certain moule, celui de la virilité, où se côtoient des mecs qui sont musclés et taillés comme jamais.

Pour les hommes, il y a en permanence – du moins, c’est comme ça que je le ressens – une injonction à entrer dans ce moule. C’est un peu comme pour les filles qui, selon les normes des magazines beauté, se doivent toutes d’être minces. Si tu veux être un gars et briller dans la société d’aujourd’hui, tu dois être hyper musclé, hyper teinté et brillant. Vu que je ne respecte pas ces codes-là, il y a cette idée de rattraper le truc en allant à la salle de sport pour se former un peu.

Toute cette pression existe, et je voulais en parler car c’est ce que j’ai ressenti. La phrase : 'Mon Dieu, tu es tellement maigre', on me l’a énormément dite. Du coup, je mettais des vêtements amples exprès pour qu’on voie le moins possible que j’étais mince. J’essayais de contrer tout le temps ces insultes, ces regards, de tout faire pour appartenir un peu plus à un certain cercle, à une certaine généralité.

La maturité amène bien sûr un certain recul vis-à-vis de ces injonctions, mais ça reste des codes qui sont alléchants. C’est alléchant et motivant quand tu vois des mecs musclés, en bonne condition physique. Ce n’est pas du refus total, il y a de l’envie derrière aussi, mais on a la morphologie que l’on a et il faut s’accepter.

C’est de ça dont parle cette chanson, c’est l’idée de porter des masques, de tenter de faire genre comme les autres, alors que tu n’en as pas la carrure. Maintenant, je ne tente plus trop de faire genre. Regarde, je suis tout mince [rires]."

"Mamere"

Sais-tu ce que tu as fait ?
Tu m’as rendu fort avare
Mes émotions sont en pack
Mamere Mamere
Et tu les castres sans que tu saches
Mamere Mamere
À force de rien laisser paraître
Mamere Mamere
Bah tu les as même mis en cage
Mamere Mamere
À coups de clés bien trop discrètes
Mamere Mamere

Qui n’enferment que ta forte face
Mamere Mamere
Dis-moi ce que tu as fait
Mamere Mamere
De ce que je ne sais défaire
Mamere Mamere
De tous ces petits nœuds trop graves
Mamere Mamere
Qui me pèsent le cœur kilogramme
Mamere Mamere
Promis un jour je serai moins laid
Mamere Mamere
Si seulement j’avais bu ton lait
Mamere Mamere
Peut-être m’aurait-il fait des lacs
Mamere Mamere
De larmes et de baisers en vrac
Mamere Mamere

Dis-moi ce que tu as fait
Mamere Mamere
Tu m’as rendu moins bavard
Mamere Mamere
T’as fait de mes élans des impasses
Mamere Mamere
Devant l’amour je suis ignare
Mamere Mamere
Cette sensation d’être tout bizarre
Mamere Mamere

Face à ces gens aux bras ouverts
Mamere Mamere
Qui me foutent le ventre en tache
Mamere Mamere
Et qui me sèment un grand bazar
Mamere Mamere
Dis-moi ce que tu as fait
Mamere Mamere
Pour que je reste dur comme fer
Mamere Mamere
Avec ce cœur figé de laque
Mamere Mamere
Mais est-ce à cause de tes impacts ?
Mamere Mamere
O
u peut-être de tes défaites ?
Mamere Mamere
Dont t’as perdu le mot de passe
Mamere Mamere
Avec tes restes de colère
Mamere Mamere
Que tu m’as posé dans mon sac
Mamere Mamere

Je garde tout près du thorax
Mamerde Mamerde
Et je me guinde comme un gang
Mamerde Mamerde
Pour me protéger de ses crasses
Mamerde Mamerde
Qui me reviennent comme des boomerangs
Mamerde Mamerde
Promis un jour je saurai le faire
Mamere Mamere
Te dire ô combien, sans se taire
Mamere Mamere
Mais pour l’instant je fais le fier
Mamere Mamere
Imperméable comme ton grand air
Mamere Mamere
Promis un jour je saurai le faire
Mamere Mamere
Te dire ô combien, sans se taire
Mamere Mamere
Mais pour l’instant je fais le fier
Mamere Mamere
Imperméable comme ton grand air
Mamere Mamere

Non non
Relève-toi et attends
Ta relève est là
Console la peine que tu gardes en toi
T’es plus trop belle quand t’es au plus bas
Non non
Oublions tout et attends
Tu ne tiens plus debout
Retrouve ta fougue et tous tes bijoux
Tu brilles de mille feux quand t’es pas à genoux

Ma belle, ma belle
Promis un jour j’y arriverai
Mamere Mamere
Promis un jour j’y arriverai
Mamere Mamere
À te regarder tout simplement
Mamere Mamere
Sans en vouloir à la terre entière
Mamere Mamere
Un jour je t’appellerai Maman

(© Ernest Illm)

Explications

"'Mamere' est un texte écrit du point de vue d’un enfant. C’est moi petit qui demanderais à ma mère de me donner les clés, les secrets, les chemins pour arriver à m’ouvrir aux autres, à accepter une part de sensibilité, de tendresse. Je lui demande comment faire et comment elle a fait pour ne jamais me montrer tout cela.

Ça accuse beaucoup. Il y a quelque chose d’un procès. J’avais envie de dire avec toute la maladresse, toute la sincérité et toute la brutalité possibles à ma mère : 'Comment t’as pu faire pour être si imperméable à la tendresse ? Donne-moi les clés pour que ce soit plus facile, pour que je ne fasse pas exactement comme toi.'

Son attitude m’a forgé une énorme carapace vis-à-vis des autres. Ma mère n’a jamais su gérer l’affection. Elle avait toujours peur d’abandonner son autorité devant un fils un peu débordant, pour s’adonner à la tendresse. Elle restait un peu étanche et fière, le type de mère qui tient le truc de l’éducation.

Après, ce n’est jamais tout chaud ou tout froid, la relation avec sa mère. Il y a énormément de colère car, bien sûr, ça me rend ouf que je puisse être autant handicapé de mes émotions parce qu’elle l’a été. Mais c’est ma mère, elle reste belle et importante, et on essaye de se construire ensemble avec tout ça entre nous.

J’ai récemment fait écouter le morceau à ma mère. Je lui ai envoyé un mail en lui expliquant. J’ai eu des retours, elle a compris. Enfin, elle trouve ça très dur, mais je crois qu’elle a compris. Une petite anecdote : elle m’a dit 'Tu ne vas pas faire ça aux Victoires de la musique, quand même ?'"

Cure sortira le vendredi 2 mars. Eddy de Pretto se produira à La Cigale les 5 et 19 avril, ainsi que le 2 mai prochains.