Étienne Jaumet : "Je ne suis pas un intello, j'ai un rapport physique au son"

Entre la promotion de son dernier disque et Satori, sa performance musicale et lumineuse, Étienne Jaumet, moitié de Zombie Zombie, est plutôt occupé en ce moment. On l'a rencontré un vendredi après-midi au pied de Montmartre pour discuter de son rapport à la musique et de la nécessité de se fixer de nouveaux défis pour continuer à exister. 

L'homme au chapeau et les petits personnages extraits de son dernier clip "La visite" - Crédit Image Tomas Statius

L'homme au chapeau et les petits personnages extraits de son dernier clip "La visite" - Crédit Image Tomas Statius

Étienne Jaumet, c'est un peu l'ultime label qualité de la musique électronique française. Depuis vingt ans il fait chanter les synthés et pleurer les saxo aussi bien avec Herman Dune que Zombie Zombie duo qu'il forme avec Cosmic Neman. Aujourd'hui, il a décidé de continuer la route tout seul et de mettre en note ce qu'il a au fond de lui.

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Il revient en décembre avec Satori, projet trans-média au côté de la plasticienne Félicie D'Estienne D'Orves, et avec l'album La Visite. Pour raconter toujours plus d'histoires en musique.

Satori, l'histoire d'une rencontre artistique

Le 5 décembre, Étienne Jaumet ne sera pas le seul à passer le périphérique pour se rendre à Enghien-les-Bains, charmante bourgade de banlieue parisienne. Le temps d'une représentation au CDA (pour Centre des Arts), le maître des synthétiseurs jouera Satori, une pièce planante de trente-cinq minutes dont les accents inquiétants sont amplifiés par les mouvements d'une sculpture géante et mouvante signée de la plasticienne Félicie d'Estienne d'Orves. Ensemble les deux artistes ont créé une performance musicale unique. Le genre de truc qui, dans un monde idéal, devrait se jouer à guichet fermé à Bercy.

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Après s'être tournés autour pendant des années – "elle a toujours aimé ma musique et moi ce qu'elle faisait visuellement" – Jaumet et d'Estienne d'Orves finissent par s'unir pour donner naissance à Satori. Le projet a pour base un morceau "techno lancinant" du premier sorti en 2011, découpé en séquence et étiré au maximum (il durait moins de 10 minutes au départ). Le boulot de la plasticienne a été de mettre en mouvement cette musique cosmique pour lui donner plus d'ampleur. Et contrairement aux vidéos qui viennent parfois habiller le son un peu trop gauchement,  ici le résultat est, d'après son auteur, symbiotique :

Cette sculpture géante est faite de panneaux qui bougent grâce à des moteurs. Elle est rétro-éclairée et il y de la fumée aussi. Les projections et les moteurs sont synchronisés avec la musique. En fait c'est une sorte d'interaction, comme une danse. On réagit tous les deux à ce que l'autre fait. 

Le résultat est surprenant au niveau des sens. Parfois tu ne comprends pas ce que tu vois. Tu ne sais plus si c'est en relief, si les volumes sont en creux ou en vallée. J'aime beaucoup cette sensation : tu es dans un espace mais tu perds tes repères. Et justement c'est cette sensation que j'essaie de donner dans ma musique : une transe, l'impression d'un ailleurs. Ce qui m'intéresse c'est le trouble. Il peut être auditif : entre les notes justes et les notes fausses, entre l'harmonie et le bruit mais aussi visuel. C'est ce que j'aime moi : être perdu, aimer ça et se laisser embarquer en musique. 

Montée pour la première fois au festival Nemo en décembre 2013, Jaumet nous explique que, sur scène, la sculpture bouge, évolue au fil du spectacle, laisse apparaître des raies de lumières et répond aux envolées de sa musique par un tableau mouvant. Elle est là pour appuyer un propos et amplifier les sens. Avec Satori, tel un alchimiste, Jaumet estime avoir réussi à rendre la musique palpable, à la transformer en matière. 

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Musique matérielle et improvisation

Sur scène derrière son pupitre et ses synthés dont il tourne les boutons dans tous les sens ou bien amarré à son saxo, Étienne Jaumet est comme un poisson dans l'eau. L'homme a toujours aimé ça : les corps-à-corps avec les instruments.

J'ai toujours eu un rapport très physique à la musique. Le saxophone c'est un instrument très physique et j'ai trouvé dans les instruments électroniques ce même rapport aux choses : tourner un bouton, appuyer sur un truc et obtenir un résultat. Je ne sais pas faire autrement. Tu sais je ne suis pas un intello, j'ai un rapport physique au son.

À l'heure des home-studios et des plug-ins, Étienne Jaumet est le type de personne qui continue à s'enfermer des jours durant dans une cave entourée de machines et de câbles colorés pour composer. La raison est bien sûr affective – il est un amoureux des synthés – bien que ce choix corresponde aussi à sa manière de travailler. Loin, bien loin du tout numérique, l'homme reste un artisan du son, un compositeur qui fonctionne à tâtons au fil de l'inspiration et du hasard. Pour lui, composer c'est improviser. La musique, un premier jet que l'on couche avant d'avoir eu trop le temps d'y penser :

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C'est vrai qu'avec l'outil informatique tu peux faire des choses très précises avec beaucoup de détails mais tu perds finalement beaucoup du charme de cette première prise, de ce jet dans laquelle il y a une énergie brute. Ce qui est bien c'est quand tu n'es pas obligé, quand tu peux faire les choses innocemment, et expérimenter sur toi-même.

Et c'est selon ce processus que l'artiste a enregistré son deuxième album solo, La Visite.

Même mec, même endroit, même jour - Crédit Image Tomas Statius

Même mec, même endroit, même jour - Crédit Image Tomas Statius

La visite d'Étienne Jaumet

La visite c'est l'histoire d'un ascétisme un peu fou. Pendant un été, Étienne Jaumet s'est enfermé dans les studios de Versatile quelque jours par semaine. Son but : produire rapidement un album, sortir un morceau par jour et utiliser sa voix. Après des années à bourlinguer en duo, cette discipline était nécessaire, explique-t-il, pour stimuler sa créativité :

L'album c'est la continuité de Satori. Le processus créatif est le même : improvisation, première prise, premier jet. Ma contrainte était de faire un morceau en une après-midi et d'utiliser ma voix. J'avais déjà eu des expériences avec Zombie Zombie où je chantais un peu et j'avais pu voir que ça marchait. Ça rend ma musique plus accessible.

Ces derniers temps, je me demandais si j'étais encore capable de produire un album tout seul. Et je me suis rendu compte qu'il me fallait une idée pour stimuler cette créativité. Cette idée ça a justement été la contrainte de temps et de mettre de la voix.

Et en solo comme pour les collaborations, l'improvisation reste à la base de son travail :

Dans le dernier album il y a un morceau qui s'appelle "Modern Jungle" où le but était vraiment de toucher à tout, de laisser parler le hasard. Au départ les notes ne s'accordaient pas, tout sonnait faux. Et puis j'ai mis une rythmique un peu africaine parce que j'avais une idée de ballade. J'ai fini par ajouter une ligne de basse en do et j'ai vu que tout était lié. J'ai joué du saxo et le morceau a été fait comme ça, d'un jet.

Derrière un processus fixe, il y a aussi cette sorte de quête qui revient sans cesse quand on parle avec Étienne Jaumet. Peu importe les outils, en musique c'est l'émotion qu'il recherche mais aussi un peu de soi. La Visite c'est bien sûr une ballade sonore mais aussi une quête intérieure :  "J'ai une approche très simple, je fais de la musique très dépouillée et je cherche plus les émotions qu'autre chose."

Avec ses sonorités grinçantes, ses références et son utilisation habile de la voix, La Visite est un disque époustouflant. Il est habité par la volonté de faire du neuf, de ne jamais ennuyer et probablement de ne jamais s'ennuyer :

J'ai compris que si j'avais du plaisir à faire ce que je faisais, les gens allaient le ressentir. Tant que je continuerais à m'amuser, ils auront du plaisir à m'écouter. Tant que je serais curieux, je suis sur qu'ils continueront à l'être par rapport à ma musique

Étienne Jaumet sera le 5 décembre à Enghien pour Satori et le 18 décembre au New Morning pour le lancement de son album. Avis aux curieux.

Par Tomas Statius, publié le 28/11/2014

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