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Éric Salch : "Quand on est énervé, on dit pas 'saperlipopette', on dit 'enculé de ta mère'"

Publié le

par Théo Chapuis

Éric Salch est peut-être le plus méchant des dessinateurs BD. En amont de la sortie de Lookbook, il nous parle du pouvoir de la vulgarité et de la vacuité des commentaires Facebook. 

(© Éric Salch)

Tout a commencé lorsque Éric Salch a posé un dessin de son cru représentant un mec avec un gros nez, censé figurer "le trou du cul 2014" qui "porte une barbe de merde", caricature à peine dissimulée du look hipster. "Tête d'enculé", "lunettes carrées de gros connard" et autre "barbe taillée au millimètre de fils de pute" accompagnent le dessin avec d'autres jugements tout aussi... vifs.

"Ça m'est venu un soir où je me faisais chier, nous explique le dessinateur de 43 ans au bout du fil. Adopte un mec faisait une campagne avec les hipsters et je me suis dit que j'allais faire un dessin où je les taille, juste de la violence gratuite, sans vouloir avoir l'air intelligent." Voilà la recette bête et méchante des "looks" d'Éric Salch : un petit phénomène d'actualité, une caricature et beaucoup, beaucoup, beaucoup de méchanceté.

"Ça a cartonné sur Internet. Les gens ont réclamé d'autres dessins, dont son alter ego féminin, alors j'ai fait une blogueuse mode et ça a re-cartonné. J'ai compris à ce moment-là que je tenais un truc et je voulais voir jusqu'où on pouvait continuer." Depuis, il ne s'est plus arrêté.

(© Éric Salch)

Il rassemble ces portraits bêtes et méchants dans Lookbook, recueil paru ce mercredi 4 mai aux éditions Fluide Glacial orné d'une paire de baskets en vogue. Pourquoi Lookbook ? "Avant d'être dessinateur BD, j'ai travaillé dans la mode et j'ai fait des lookbooks. Vu les égocentriques et les délires hyper-futiles qui règnent dans ce milieu, j'ai trouvé que c'était le titre parfait." On peut difficilement lui donner tort, lui qui est passé par l'univers fashion, mais aussi le graffiti, avant de travailler sur un album de BD avec El Diablo en 2007, puis avec l'éminent Manu Larcenet (Blast entre autres) par la suite.

Donc Éric Salch y va fort, certes. En atteste son ouvrage précédent Les Meufs cool. Mais c'est ce qui fait son charme, et il assume. Du pouvoir comique de la vulgarité option double dose de gras :

"Si je commence à écrire des trucs un peu en dessous, ça sonne pas pareil. Faut que ça défoule. Quand on est énervé, on dit pas 'saperlipopette', on dit 'enculé de ta mère', forcément."

"Je devrais presque être remboursé par la Sécu !"

Mais au fond, Éric Salch est-il si méchant ? Non, il est comme vous et moi. Parfois, les gens l'énervent : "Dans le RER, des fois, y'a un mec qui te touche légèrement, tu te dis 'oh fils de pute', mais vu que je suis bien élevé, j'agresse pas les gens. C'est à ça que servent ces dessins : ça défoule les gens, c'est libérateur, je devrais presque être remboursé par la Sécu !"

D'ailleurs quand on lui demande pourquoi tant de haine dans ses dessins, il est loin de nier en éprouver, seulement il tente d'en faire "quelque chose de productif", se défendant d'être "dans le délire du mec aigri qui se veut en dehors du système." Se faisant apôtre du second degré et pourfendeur du premier, il dit se sentir "plus libre que haineux", concluant : "Globalement, les gens se la pètent beaucoup."

(© Éric Salch)

Ce qui énerve le plus l'auteur, au fond, c'est l'incapacité de certains à avoir de l'autodérision : à propos de son fameux dessin sur le hipster, d'après lui, ceux qui se reconnaissent dans ce dessin et en rient "ont tout gagné". Et même s'il reconnaît un certain plaisir à "tailler les ados", il a conscience que s'il en faisait une fixette, ça finirait par devenir un peu lourd. Et ses portraits perdraient de leur intérêt :

"Croire que je ne vais faire que des dessins sur les hipsters, ça ferait plaisir aux haineux mais je ne suis pas dans ce délire. Je suis dans l'outrance, c'est tout. [...] Je ne vais pas donner un mode d'emploi aux gens pour qu'ils comprennent, je m'adresse à ceux qui ont du recul."

"C'est l'idiocratie"

La haine, la vraie, il la rencontre davantage dans les commentaires sur Internet, là où il a "commencé la BD", même si de son propre aveu, il s'y est mis assez tard : en 2008. "Je suis pas très technologie", concède-t-il. Ce qui l'a le plus frappé, c'est "l'immédiateté des réactions". Il explique subir "beaucoup d'attaques". De quoi s'interroger sur ce que font les internautes de leur temps libre :

"Les gens qui passent leur temps à commenter sur Internet, franchement je ne comprends pas. Je ne comprends pas l'agressivité qui règne sur Internet. Les gens ne réfléchissent pas. C'est l'idiocratie."

Les pires attaques, Eric Salch les a subies lorsqu'il s'est emparé de l'actualité, comme lorsqu'il a représenté des hommes et femmes politiques, ou croqué simplement des individus en lien avec des faits divers ou de société. Or c'est là que ses dessins, si bruts de prime abord, gagnent en densité : "Le look 'bavure policière', c'est pas pour se moquer du mec, au contraire. C'est pour parler des violences commises par les flics", décrypte-t-il.

(© Éric Salch)

Et parfois, la réalité rejoint les gros nez : la victime de violences policières est venue le remercier en message privé.

"Je cherche à pointer quelque chose du doigt sans tomber dans le misérabilisme : je ne suis pas dans le délire du dessin post-attentats. Mais par exemple, pour le look 'race blanche', ça venait vraiment de l'émotion. Je regardais Ruquier et d'un coup je me suis dit : 'Faut que je la défonce." Sur Facebook, c'est parti dans tous les sens, on m'a accusé de racisme anti-Blanc, y'a même un mec qui m'a dit que mes dessins lui rappelaient l'occupation."

Sa défense ? Ne pas répondre. De toute façon, ça forge un dessinateur : "j'apprends le métier, quoi ! Et si ça me saoule j'éteins mon ordi et je vais me balader." Une décision sage de la part d'un mec aussi prompt à traiter tout le monde de fils de pute.

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