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Grand Entretien : de Brodinski à La Haine, l'actu vue par Para One

Publié le

par Constance Bloch

(Crédits image : Marius Petit)

Dans un long entretien, Para One décrypte l'actualité pour Konbini. Musique, cinéma, tendances, sujets de société : le musicien aborde tous les sujets.

Jean-Baptiste de Laubier alias Para One est une figure incontournable du paysage de la musique électronique française. Récemment nommé aux César pour la Meilleure musique originale du film Bande de Filles, réalisé par son amie Céline Sciamma, il planche actuellement sur son premier long métrage, dont il écrit le scénario et compose la musique.

En pleine ébullition créative, il a pris le temps de décrypter l'actualité de février traitée par la rédaction de Konbini au cours d'un long entretien.

(Crédits image : Marius Petit)

Alexandre Desplat : le règne d’un compositeur français à Hollywood

Para One | On a un ami commun, Jacques Audiard, qui est très pote avec lui. J’admire vachement ce qu’il fait, il s’est exporté, ça commence à devenir une référence, et avec un Oscar en poche encore plus. Mais déjà avant, c’était un nom. Par exemple, quand on a été nommés aux César pour le film de Céline [Sciamma, ndlr], je me suis dit : "ah bah c’est parce qu’il n’y a pas Alexandre Desplat". (rires)

Ça laisse de la place c’est sûr, car son nom est partout c’est incroyable. Après c’est une approche de la musique de film beaucoup plus classique, il a pas mal changé son registre pour The Grand Budapest Hotel, mais c’est de la grande musique.

Il y a une écriture française typique. Après, est-ce que Alexandre Desplat représente ça, je n’en suis pas sûr. Ca n’aurait pas été le nom que j’aurais cité pour définir la touche française dans la composition. Il faudra que je réécoute en y pensant.

Aimerais-tu composer pour des films américains ?

Oui, et si c’était possible, mais ça ne va pas l’être, ce serait pour Terrence Malick. Je n’ai pas aimé ses derniers films particulièrement mais je suis un immense fan de sa première période et même du début de la deuxième. Le fait que le mec ait autant de foi dans le cinéma, et il y a un truc plastique incroyable dans ses films.

"Us", le nouveau clip sous opium de Brodinski

Ils ont tourné ça à Shanghai et je crois que ce sont des vrais mecs de la pègre qui sont dans le clip en fait. Peut-être qu’il ne faut pas le dire. (rires)

En tout cas, ce morceau je l’adore. À vrai dire c’est le premier morceau qu’il signe sous le nom de Brodinski auquel j’adhère autant, je trouve qu’il y a quelque chose de nouveau, c’est chaud et il y a de l’émotion. C’est hyper-osé, hyper-radical et je suis assez impressionné par ce qu’il a fait sur son album.

Brodi' c’est un passionné, un vrai accro à la musique et la nouveauté, qui est toujours en train de chercher de nouvelles choses. Et je pense qu’il est enfin en train d’imposer son idée de la musique pour la première fois clairement. Car pour le moment c’était encore des essais. Mais pour moi, "Us" représente un bon déclic dans sa carrière.

Sur cet album il y a beaucoup plus de rap. Toute la génération TTC, Institubes, on a toujours revendiqué le fait que le rap, la techno et l’électro sont la même musique. Là il le démontre frontalement et ça reflète tout à fait ce qu’il se passe dans les clubs tous les week-ends : des kids qui viennent aussi bien écouter du rap que de la techno.

La sombre performance de Kanye West avec Sia

Kanye West me gonfle mais je suis vraiment fan de lui comme musicien, comme compositeur et comme producteur, je pense qu’il y a du génie. Je suis assez fan de ses prods, même de celles des années 90 où il était débutant et il faisait des trucs assez stylés.

C'est un mec qui depuis très longtemps est là et a renouvelé son approche. Le problème c’est son égo qui est en travers de sa propre carrière. En l’occurrence, ça lui réussit car il évolue dans un univers ultra-individualiste et matérialiste. Tu regardes les Grammys et même si Kanye West n’est pas censé être la star, c’est quand même à propos de lui. Tout le monde ne parle que de ça le lendemain aussi.

J’écoute tous ses disques, je les trouve tous bien. Mais au bout d’un moment, ce ne sont pas mes valeurs, de ne penser qu’à soi, à être le meilleur, le premier, la compétition, l’argent. Et depuis qu’il est marié avec Kim Kardashian, c’est un signe un peu flippant. Ça ne m’impressionne pas, ça ne me fait pas marrer ni rêver. Mais comme je m’intéresse à la musique, j’écoute sa musique.

Après, je le trouve assez sympathique et je trouve ça plutôt fun qu’il y ait des mecs qui aient le courage de dire un peu n’importe quoi, comme ce qu’ils pensent juste parce que ça leur passe par la tête. Finalement, il secoue les choses et c’est le côté un peu positif de cette personnalité borderline dans un monde un peu "tout le monde est gentil et poli".

Le Mouv perd son "Le"... et son audience

J’allais souvent au Mouv’ pour l’émission de Laura Leishmann, donc j’avais déjà l’impression que c’était rap et électro car on ne mixait que ça.

Le problème de la radio en France, je n’arrête pas de le dire, c'est la différence avec les Anglais, qui ont un vrai système basé sur la découverte. Ils vont écouter des énormes émissions où il n'y aura que des nouveautés, des trucs qu’ils ne connaissent pas, des choses qui ne sont pas forcément des tubes en puissance. T’as l’impression que le public a envie de nouveauté.

En France c’est très basé sur la reconnaissance de choses que tu connais déjà. La plupart des chansons à la radio que t’entends, c’est que des trucs que tu connais par cœur, qu’on te rabâche. Personnellement, ce n’est pas pour ça que j’écoute la radio. C’est plus pour me faire surprendre. C’est pour ça que j'allume d'avantage France Culture ou même France Musique, ou Fip, pour être sûr de ne pas me retaper un truc que je connais par cœur. Au final, je me retrouve sur Internet.

Je trouve qu’il y a une intimité incroyable dans la radio : tu peux la laisser tourner toute la journée chez toi et faire des trucs, et en même temps être libre… il y a tellement de choses à faire avec la radio. J’ai une sorte d’émission sur Rinse, qui est sur le net, et je m’éclate comme un gosse à faire ce truc. Tous les musiciens te diront que la radio c’est leur média préféré. Par contre ça ne reflète pas vraiment ce qu’on a envie d’écouter.

Qu'est-ce que tu penses de l'évolution d'une radio comme Skyrock ?

Je me souviens de l’époque 1996/97 : j’étais au lycée et on écoutait Skyrock parce qu’il y avait des talk-shows extrêmes, les radios libres. Et je me souviens avoir eu une prédiction qui s’est avérée juste : "ça tuera le rap français". Et c'est ce qu'il s'est passé. C'est comme quand tu mets de l’éther dans un moteur de mobylette : elle fait du 140 pendant 100 mètres et elle explose.

Pourquoi ? Parce qu'il y a eu une sorte d’attention sur le rap français, notamment à cause des lois qui passaient sur les quotas de musique francaise. À l’époque, des animateurs qui haïssaient le rap mettaient à contre-cœur des morceaux de MC Solaar et ils les coupaient au bout d’un couplet car ça les gonflait. Ils sont ensuite devenus des spécialistes du rap.

Louise, le Tinder Musical

Je n’en avais pas du tout entendu parler. Le problème de la reconnaissance par la musique, encore une fois, rejoint ce qu’on disait sur la radio. Et je peux me permettre de parler de Shazam au passage. C’est que des évolutions qui ont l’air hyper-cool sur le papier, mais qui sont en fait un cauchemar.

Par exemple Shazam : tu peux voir ce qui a été le plus shazamé y compris dans les clubs, et les mecs de maisons de disques se basent là-dessus pour déterminer qui ils vont signer ou quelles sont les tendances. C’est vraiment du nivellement par le bas, car au final c’est un effet de masse. Déjà qu’il n’y a pas de fric pour les trucs indés et que personne n’a envie de prendre le moindre risque pour ce genre de musique…

(Crédits image : Marius Petit)

Pour en revenir à l'application, je serais content de rencontrer quelqu’un qui est tellement différent de moi, qu’on aura beaucoup de choses à se dire. Si c’est pour rencontrer son miroir, ce n'est pas intéressant. C’est comme l’épisode de Seinfeld où il rencontre l’équivalent de Seinfeld en femme, et du coup c’est une catastrophe. Au début ils se disent que c’est parfait, ils veulent se marier quasiment instantanément et ensuite ils se haïssent.

Star Wars : la nouvelle trilogie confirmée

Je suis trop content car je suis hyper fan de J. J. Abrams en fait. Après, je ne suis pas fan aveugle, Super 8 je trouve ça un peu flemmard. Surtout que j’étais un grand fan de Lost évidemment. Ce que j’aime bien chez lui c’est le côté nerd assumé qui est prêt à faire un hommage tout à fait respectueux. Je le sens plutôt bien parti ce truc, s'il fallait le confier à quelqu'un c'était clairement à lui.

Ça ne me fait pas flipper car ça ne peut pas être pire que ce qui a déjà été fait. George Lucas lui-même a saboté sa propre franchise avec certains épisodes qui étaient foirés. De toute façon il ne faut pas se le cacher, il y a un côté kitsch dans Star Wars depuis le début, il faut arrêter de croire que c’est de l’art suprême, c’est hyper basique, ce qui est dit c’est genre le blanc et le noir, le gentil, le méchant… la psychanalyse du truc est quand même ultra-primitive et si on veut quelque chose de sérieux, c’est Battlestar Galactica.

La version récente de cette série, c’est pour moi le contenu télévisuel le plus important de ces dix dernières années, c’est un chef-d’œuvre absolu. C’est le truc qui scanne le plus de problèmes du monde contemporain et notamment des problématiques américaines sur la politique étrangère que j’ai vu depuis très longtemps.

Alors que quand je regarde Star Wars, clairement, c'est comme si j'allais au McDo. Mais c’est régressif. C’est l’enfant de cinq ans en moi, j’avais une peluche Ewok quand j’étais petit que mon père m’avait ramenée et j’étais très content. Et c’est ce que j’attends avec J. J. Abrams.

Mathieu Kassovitz veut réaliser La Haine 2

Quand il dit "Je ne pourrai jamais faire mieux que La Haine", c’est vrai. Kassovitz, c’est une personnalité intéressante, il est habité, très en colère. Y’a toute une génération, je ne pense pas que ce soit seulement Mathieu Kassovitz, mais pas mal de gens de cette génération, qui ont été très vindicatifs dans leur travail et lui l'est resté, il l'est toujours.

La Haine, c’était le film de ma génération, comme Kids de Larry Clark à l’époque. On avait l’impression que c’était notre vie, c’était la musique que l’on écoutait, c’était la façon dont on se sapait…Dans Kids la génération sida, dans La Haine, la génération banlieue. C’est vachement bien La Haine, c’est pop, c’est efficace, c’est drôle.

J’ai dû le voir deux fois en salles avec des potes, et ce qui était bien c’est que des gens de tous les milieux y allaient, aussi bien les potes de mon groupe de rap qui étaient clairement des grosses caillera qui s’y identifiaient, que des gens de toutes générations. Ça a été un gros marqueur quand même. Aujourd'hui, il manque un grand film générationnel.

Et Bande de filles, dont tu t'es occupé de la bande-originale ? 

Je ne sais pas. Il y a eu un truc assez émouvant quand le film est sorti, c’est que les filles en banlieue allaient voir le film. Elles avaient l’impression que les personnages du film leur ressemblaient, que ça allait leur parler. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ce n’est pas uniquement un public Télérama qui va aller voir ce que c’est la jeunesse aujourd’hui. Ça parle aux jeunes directement.

La Haine 2 au lendemain des attentats de Charlie Hebdo. Cause à effet ?

Ce que les attentats ont révélé, au-delà du truc émouvant de la France dans la rue qui se rassemble, c'est qu’on savait que ça allait réveiller plein de débats sales et flippants. On est dans une société extrêmement angoissée et malade, et on l’a vu avec par exemple avec des affaires comme celle de Dieudonné.

À ce niveau-là, le cinéma aurait un rôle à jouer. Pour en revenir à Céline Sciamma, elle avait fait une interview dans Libération où on lui demandait de parler de Zemmour et de son livre sur la France en train de mourir. Elle avait répondu : "Je partage son constat, sauf que pour moi, cette France qui meurt, c’est une bonne nouvelle". J’ai aussi tendance à penser que tout arrivée de sang neuf, de génération nouvelle, l’immigration, est pour moi une bonne nouvelle.

La pellicule Kodak sera sauvée

Ah oui, ils vont la sauver ? Sur la pellicule c’est marrant,  c’est un truc un peu plus spécifique, mais au fond on s’est vachement vite habitué au numérique. Et  même à la projection numérique, je ne pensais pas que ca serait le cas. Je me souviens quand on a dit que l’inversible allait s’arrêter, moi j’allais dans le 17e place de Clichy, c’est là qu’on pouvait acheter de l’inversible. Donc ça va avec le Polaroid et le Super 8. Et tout ca était en train de disparaître du temps où moi j’étais étudiant en cinéma. Et j’étais traumatisé, je me disais "quel cauchemar", cette qualité de représentation de la couleur va disparaître pour toujours pour des raisons économiques dégueulasses. Et force est de constater que je l’ai assez vite oubliée.

En faisant des essais pellicule et numérique, c’est pas aussi simple que "la pellicule c’est plus beau et c’est tout". Parfois la pellicule ca fait un peu vieux, ça peut aussi plomber ton film et rendre le truc un peu moins moderne aussi. Finalement je me suis vachement fait à cette image numérique. Y’a plein de potentiel avec ça. Aujourd'hui les questions de budget c’est pas ce qu’on croit. Ça ne coûte pas forcement incroyablement plus cher, ce sont aussi des choix de façon de tourner, d’approche avec les acteurs, de représentation du monde, et à quel point tu cherches à être en accord avec l’époque. Quel type de modernité tu cherches.

Le seul problème du numérique aujourd'hui je pense, dans la pratique et sur le tournage, c’est que tu ne vois pas vraiment ton image. Tu vois une sorte d’ersatz de ton image la plupart du temps, les gens tournent une image un peu plate et après ils décident qu’ils l’étalonneront et lui donneront un style plus tard. Alors qu’en pelloche tu pouvais te dire : "Bon je ferme mon diaph’, ça va être trop sombre, mais c’est cool". C’était des choix. Et quand on est en train  de créer quelque chose, plus tôt on fait le choix, mieux c’est.

Après du coup, c’est un peu un monde à options, genre on peut revenir en arrière tout le temps, et c’est pas ca l’art. L'art, c'est prendre des risques et trancher un peu dans le vif, dire "je me positionne là, et c’est comme ça". Tu laissais parler ton instinct. Donc je ne sais pas comment reproduire ça avec du numérique, cette notion de choix. J’aimais bien l’idée que pendant le tournage, tu stresses de prendre une décision et on sera cloué avec pour toujours. Si c’est trop sombre c’est trop sombre. Mais donner le choix c’est bien.

Quentin Dupieux : "Réalité est mon film le plus intime"

Je n’ai pas encore vu Réalité. Mais je suis curieux. J’ai un peu, comme tout le monde je pense, une relation complexe avec Quentin Dupieux puisque c’est quelqu'un qui aime bien dire tout et son contraire, provoquer, adorer et détester. Lui comme moi, on est un peu comme ça l’un avec l’autre depuis une dizaine d’années mais j’ai beaucoup d’affection pour ce mec et je l’admire, dans le sens où, en musique et en cinéma, il fait des gestes assez forts.

Avec ses films c’est un peu amour/haine, il y a des choses dans Steak que j’ai bien aimées, j’ai adoré le Nonfilm aussi. Mais Wrong m’a gonflé, parce qu’il y avait plein de trucs bien, mais quand il y a de l’absurde qui s’empile sur de l’absurde plus rien ne fait sens. Et j’ai besoin quand même d’un monde réel duquel on puisse s’éloigner si on veut. Mais si on est vraiment dans un monde où rien ne fait jamais sens, il pleut à l’intérieur, tu peux mourir et renaître, à ce moment-là c’est le kamoulox, c’est un peu n’importe quoi. Mais je vais aller voir Réalité, je suis fan de Chabat donc de toute façon je vais y aller.

On est allé voir Whiplash avec un batteur de Jazz

Ce que je vois dans le film ce n’est pas tellement un truc sur la musique, c’est plutôt une question assez intéressante qui est portée par le personnage du prof qui est : à quel prix le génie ?. Ça touche presque un truc qui a lien avec le film que je suis justement en train d’écrire.

Quand t’as des personnages qui se détachent dans l’humanité, quelle est la part de pathologie… Est-ce que c’est bien, est-ce que ce sont des gens qu’il faudrait plutôt guérir, aider. Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt qu’ils soient heureux et qu’ils n’aient rien à donner à l’humanité… Car à quel prix ils offrent quelque chose à l’humanité ?

En parlant de ta musique, as-tu vu Eden ?

J’ai vu et aimé Eden. Je pense que c’est un énorme malentendu avec le public jeune qui a du se dire "ah Daft Punk, la french touch", et c’est vrai qu’ils en ont joué car ils savaient comment vendre un film comme ça. Mais je trouve que c’est un film très triste, comme la plupart des films de Mia Hansen-Løve, très littéraire, avec des dialogues parfois indicibles. T’as l’impression que tu ne sais pas comment les acteurs vont se sortir de "Je trouve ça bien que t’aies réussi à tirer un trait sur le passé". Des trucs hyper littéraires, mais en même temps il y a un charme à ça et surtout dans la longueur, vers la fin, il y a un truc deep, assez mélancolique qui m’a gagné et qui m’est resté.

Ce que j’aime bien aussi, c’est que si Scorsese avait fait un film sur un musicien type "grandeur et décadence", il aurait pris les plus grands, il les aurait mis au top puis dans le caniveau, dans l’héro etc. Alors que là c’est un peu de grandeur et un peu de loose. Le max de la grandeur c’est une soirée un peu cool à New York, et le pire truc c’est un peu d’avoir un mauvais taf à Paris. Je trouve ça français et dans le bon sens du terme. Pour avoir connu de près des grandeurs et des creux de la vague pour des amis à moi, ça me paraît assez vrai et juste.

La deuxième saison de True Detective sera "différente"

J’ai regardé toute la première saison. Mais je ne suis pas comme des potes qui vont sur des forums avant même de voir l’épisode pour comprendre ce que va dire l’épisode. On a découvert vachement tard qu’il y avait plein de promesses de fiction dans True Detective qui n’étaient pas du tout résolues. J’ai pas trop compris les résolutions narratives, mais après c’est super stylé. Ça en met plein la vue dès le générique, le jeu des acteurs est hyper chaloupé… Il y a un truc un peu excessif là-dessus, je trouve.

Mais je n’ai pas boudé mon plaisir non plus. Il y a des scènes vraiment fortes et c’est incroyable de voir ça à ce niveau, à la télévision aujourd'hui. Le plan-séquence, j’ai trouvé ça incroyable, ça m’a fait penser bien évidemment aus Fils de l’homme d'Alfonso Cuarón, dont je pense que c’est une citation directe. Il y a vraiment de belles scènes. Je pense qu’il y a un peu de gâchis aussi, des choses sous-exploitées. Des moments où ils font un peu du mystère pour nous embrouiller, et ça suffit. Genre "ça passera parce que c’est stylé".

Pour moi, il ne s’agit pas de comparer les séries au cinéma, c’est une question de temporalité et une façon différente de regarder et de consommer de la fiction. Je suis très fan de séries, j’en regarde beaucoup et j’adore ça. Breaking Bad j’ai maté en binge watching, en une seule fois. A un moment j’avais la grippe et je vivais presque dans Battlestar Galactica. Donc j’adore ça, mais je ne comparerai pas, quand je vois des films c’est autre chose. La télé a fait ses preuves depuis bien longtemps. HBO produit des téléfilms qui sont super et qui n’ont rien a envier à beaucoup de films qui sortent au cinéma.

Découvrez les sons que vous perdez au passage de la compression mp3

Je n’ai pas le fétichisme du son…C’est un débat qu’on a tout le temps : mp3 versus wav, vinyle versus CD… Quand tu passes de la musique dans des clubs, je suis contre toute forme d’intégrisme de la qualité, énormément de choses que j’ai aimées dans ma vie étaient de mauvaise qualité, mal enregistrées sur des mauvaises cassettes pourries, saturées, il manquait des tonnes de fréquences. J’ai eu des émotions incroyables dans des concerts où le son était dégueulasse. Je ne suis pas audiophile, j’ai pas ce truc de me dire qu'il faut que ce soit en HD pour que j’en profite. Et pour être pédant, je citerai une phrase de Proust, qui dit que la plus belle mélodie qu’il a entendue c’était sur un piano désaccordé. Je trouve qu’il y a quelque chose de très vrai là-dedans. Moi, la musique que j’aime est vachement basée sur une sorte de mauvaise qualité assumée quelque part.

De toute façon, les gens écoutent des mp3 sur un Macbook avec un son pourri où y’a pratiquement pas de fréquences qui passent. Et c’est comme ça, c’est devenu comme ça il ne faut pas tenter d’être à contre-courant. J’ai une clé USB dans ma poche dans laquelle j’ai toute ma collection, je peux faire un set de 4 jours intégralement avec des mp3 en 320, et pour moi c’est suffisant.

Internet, bien sûr que c’est le pire, mais c’est aussi le meilleur, on est de cette génération où on n’aurait pas eu de carrière s’il n’y avait pas eu Internet, parce qu’on n'aurait jamais signé notre musique, on faisait de la musique trop bizarre et on n’aurait pas trouvé de maison de disques. Grâce à Myspace on a eu  une exposition internationale folle qui a constitué cette vague 2.0 de la french touch, donc je peux pas commencer à cracher dans la soupe et à dire "Internet c’est nul, le mp3 c’est nul". J’ai découvert énormément de choses grâce à des mp3 c’est une vrai révolution.

Après c’est sûr, si moi je veux être nostalgique y’a pas de problème. Ce qui me manque c’était l’époque où on attendait un disque, où il n’avait pas leaké, où il y avait un vrai mystère. On ne connaissait que le nom, la pochette, on attendait qu’il sorte, c’était dans nos vies. Le jour où tu allais avoir le disque, tu en rêvais avant de l'écouter, et toute cette part de rêve a disparu maintenant car il n’y a plus de mystère et les choses sont découvertes avant. Ça, ça me manque plus que la reproduction technique.

De puces implantées dans la peau des employés suédois

Je n’ai aucune paranoïa sur la technologie, je suis assez curieux de l’homme du futur. Je ne suis pas le bon client pour dire "C’est horrible, on est en train de devenir des hommes bioniques". Un mec comme William Gibson qui a beaucoup réfléchit à ces choses-là, l’inventeur du cyberpunk, il y avait un documentaire sur lui en 2001 qui avait été présenté à Toronto, et une longue interview de lui où il expliquait qu’il trouvait bizarre que l’on ait autant peur de l’homme bionique car on l’est déjà. Il disait  : "Je suis dans ma cinquantaine, j’ai des dents en parfaite santé avec des plombages, j’ai des lunettes, des lentilles. On est déjà modifiés."

Oui, mais là il s’agit aussi de soulever la question d’un Etat qui contrôle tout.

Mais c’est une peur un peu vieillotte, qui date de Brazil ou 1984, on nous ressort sans arrêt "on va se faire contrôler'. Je me sens totalement libre aujourd’hui et je pense que je le serai même dans dix ans quand on aura tous des puces. Disons qu’il y a un mélange de curiosité et d’angoisse. Bien sûr que c’est flippant une société qui contrôle tout le monde, mais je pense que c’est plus ambigu que ça. On va voir ce que ça va donner, je suis curieux. Si demain on voulait m’implanter une puce, il faudrait m’expliquer pourquoi, mais dans l’idée je ne vais pas dire : "Non non, je veux habiter dans une cabane en bois et je refuse d’avoir du wifi chez moi".

Herself veut changer le regard des femmes sur leur corps

C’est la nouvelle mode ça, les femmes non retouchées. C’est un peu facile de poser non retouchée quand t’es ultra belle au naturel (rires). C’est ce que décrit Houellebecq depuis le début dans ses bouquins. C'est extrêmement bien décrit et donc extrêmement angoissant, et c’est pour ça que beaucoup de gens sont rebutés par ses livres, parce qu’ils décrivent simplement la réalité. La compétition narcissique, l’importance de l’apparence, la beauté. C’est l’enfer.

Je pense que le meilleur combat que l’on puisse mener, c’est ce que fait Virginie Despentes. Déjà, juste en étant brillante et dominatrice dans son discours et forte et conquérante tout en étant sauvage… Je te donne un exemple comme ça, mais des personnalités fortes, des femmes qui ont des choses à dire et qui se positionnent, il y en a énormément et de plus en plus. Je pense au cinéma aussi, car il y a toute un vague de réalisatrices en ce moment, notamment en France. Ça, ça me paraît être plus fort pour faire passer un message. Car une fois qu’il y a de la pensée, il y a un vrai discours qui est tenu, la question de l’apparence est totalement secondaire.

Caitlin © Jennifer Toole

Ce qu’on demande aux femmes aujourd’hui est très compliqué. Depuis tous les courants de pensée féministe, dans les années 60-70, cette idée qu’il faut être une sorte de super femme, un super humain. A la fois, belle, forte, autonome, sympa. Y’a un mouvement général d’égalité dans la société occidentale.

De toute façon il y a une pression sur les humains au niveau de l’apparence. Et l’apparence physique a un impact. L'idée que la femme doit être un petit animal mignon, je trouve ça dégueulasse. Ça me fout le cafard. Parce que c’est l’opposé de ce que je pense. J’ai grandi élevé par des femmes essentiellement, très intelligentes et fortes, que j’admire, et je n’ai jamais vu les femmes comme des petites choses. Et le fait qu’elles soient bien sapées et maquillées, c’est complètement secondaire. Personnellement, je suis pour le naturel.

Propos recueillis avec Louis Lepron