Les DJs de Détroit sont des survivants

Détroit est la ville la plus endettée des États-Unis, mais également le berceau de la musique techno. Motor City, dont ne subsiste plus que les vestiges des glorieuses années 50, voit pourtant son héritage encore férocement défendu par les DJs de la ville. Mieux encore, ces derniers lui vouent une véritable adoration.

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Jay Dilla au travail

Détroit, ville martyre rongée par la violence, a toujours fasciné, et fait régulièrement l’objet de reportages photo. L'un des plus récents, The Ruins of Detroit, illustre magnifiquement la décrépitude d’une ville dont la chute remonte il y a plusieurs dizaines d'années. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

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Motor City, c’est 18,5 milliards de dollars de dettes en 2013. En 60 ans, sa population a diminué de 60% : on compte aujourd’hui 706 000 habitants, contre 1,8 millions en 1950, âge de l’essor de l’industrie automobile. On y dénombre plus de 78 000 bâtiments abandonnés, dont la fameuse Michigan Central Station, gare mythique tombée en ruine depuis 1988, et devenue un véritable temple pour les graffeurs en tous genres.

Michigan Central Station

La crise de 2008-2009 n’a pas aidé : le taux de chômage officiel est de 18,6%. Paris, à côté, c’est le paradis - 8,1% au 1er semestre 2014. Ça, ce sont des chiffres actuels. En fait, il a toujours été difficile de vivre à Détroit. La ville, fondée par un Français en 1701, ne s’est jamais remise de la fermeture des usines automobiles qui ont fait sa richesse dans les années 50.

Si seulement ce n’était que ça. Le 23 juillet 1967, un raid de police dans un quartier noir déclenche un engrenage de six jours de violence extrême, poussant les populations blanches à définitivement quitter la ville pour se réfugier dans les banlieues. Côté violence, rien n’a changé, au contraire : se faire dégommer ou connaître quelqu’un qui s’est fait tirer dessus fait partie de "l’everyday struggle".

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Une image de Michigan Central Station, prise par la radio NPR

Une image de Michigan Central Station, prise par la radio NPR

En une génération, Motor City a vu sa population passer de 70% de blancs à 80% de noirs, à tel point qu’on a baptisé ce phénomène le "White Flight". Bref, en 1987, 45% des jobs ont disparu. C’est là que ça devient intéressant : la même automatisation des procédés industriels (Henry Ford a créé son entreprise à Détroit) qui a conduit la ville à sa perte a aussi favorisé l’émergence de la techno, en créant par la même occasion une véritable mythologie.

"Elle renaîtra de ses cendres"

La mystique post-apocalyptique de cette ville devenue fantôme est essentielle aux yeux des producteurs de techno et de house de Détroit. La devise de l'ancienne capitale de l'automobile n’y est pas pour rien : "Resurget Cineribus", soit "Elle renaîtra de ses cendres".

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De fait, les producteurs de techno et de house sont habitués à la pauvreté de la ville dès leur enfance. Comme le raconte le producteur Derrick May dans une interview de juin 2014 pour The Guardian, ils n’ont jamais perdu foi en la renaissance du tas de ruines dans lequel ils sont nés. Pour ceux qui n’ont alors pas plus de 20 ans, la musique, et plus particulièrement la techno, s’impose comme le moyen de s’affranchir de la misère et de la violence quotidienne.

La techno naît en grande partie grâce à un DJ FM, Charles Johnson, a.k.a The Electrifying Mojo, qui mixait sur les ondes de 1977 à 1982 sur WGPR, puis de 1982 à 1985 sur WJLB. Il qualifiait cela de "counterclockwiseology" : ignorer ce que diffusaient les radios locales, à savoir essentiellement de la soul, pour s’ouvrir à ce qui se faisait de nouveau en matière de techno.

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C’est notamment ce que décrit Moodymann lorsqu’il évoque le Black Détroit et sa découverte de Kraftwerk, les pionniers de la techno allemande, grâce à des gars comme Charles Johnson. D'ailleurs, pour la petite histoire, il aurait pioché l’EP Autobahn dans une benne à ordures. Ce son révolutionnaire était utilisé en tampon entre les pubs diffusées sur les radios locales.

Underground Resistance

Underground Resistance

Le principe de "counterclockwiseology" sera revisité dans les années 90 par le label Underground Resistance, fondé par les pontes de la techno Mike Banks, Jeff Mills et Robert Hood, qui donneront à la techno ses lettres de noblesse sociale. Ils se constituent en un mouvement aspirant au "changement par la révolution sonore" et invoquent la lutte contre "la médiocrité des programmations sonores et visuelles destinées aux habitants de la Terre". Ça a un peu mal vieilli, je vous l’accorde, mais l’intention est là.

Ce label se veut représentatif des noirs de Détroit et de leur devenir social, et, en termes de musique, synonyme de qualité, en opposition à un succès international facile que recherchent ceux qui quittent la ville en ruines.

Le DJ Juan Atkins, considéré comme l’un des trois fondateurs de la techno avec Kevin Saunderson et Derrick May - surnommés The Belleville Three - raconte avoir passé des nuits entières à écouter WGPR, la seule radio de Détroit – et probablement au monde – où l’on pouvait entendre tourner en boucle "Computer World" de Kraftwerk, qu’Atkins décrivait comme... :

...une musique de robots. Je sais pas, ça sonnait comme ça. On aurait vraiment dit une musique de robots. Pas juste des robots cassés, morts. Des robots vivants.

C’est donc en grande partie grâce à l’émission de Charles Johnson, Midnight Funk Association, que les Belleville Three se trouvent exposés à ces artistes venus d’ailleurs : Tangerine Dream ̧Prince ou encore Giorgio Moroder.

Roots of Détroit

Alors, oui, Détroit semble devenir chaque jour un peu plus une ville fantôme. En revanche, l’adoration des DJs pour leur ville n’a fait que s’exacerber avec les années. Un coup d’œil à cette vidéo vous le prouvera en quelques secondes.

Réalisée par Liferide, une agence anglaise désormais introuvable, et tournée dans les rues de Détroit, elle vise à présenter la nouvelle ligne de vêtements de Mahogani Music, le label de Kenny Dixon Jr, a.k.a. Moodymann, mythique producteur de techno et de house et DJ de Motor City, à qui l’on doit des classiques comme "Sunday Morning".

Cet artiste originaire de Détroit est devenu l’une des personnalités emblématiques de la ville dans les années 90, un statut qu’il assume pleinement en revendiquant haut et fort son attachement à sa ville natale, notamment via sa ligne de fringues, toutes floquées "Détroit".

Moodymann, d’habitude peu enclin aux interviews et plutôt discret, raconte d’ailleurs son amour de la ville dans cette géniale interview fleuve où l’une de ses "Moodywomen" lui tripote les tifs 90 minutes durant.

Plein de gens veulent partir de Détroit. Détroit est à l’agonie. Et je mourrai avec cette putain de ville. Vous comprenez ? S'il n’y avait pas eu Détroit, je ne serais jamais devenu celui que je suis aujourd’hui. Je ne quitterai jamais mon amour. Si cette ville tombe en ruines, je tomberai avec elle.

"Either you love it, either you’re wrong"

Cette fascination pour Détroit anime également les compères de Moodymann, Rick Wilhite, Marcellus Pittman et Theo Parrish, qui forment le collectif 3 chairs, un quatuor de DJs virtuoses qui a pris son essor dans les années 90. En s’inscrivant dans une logique de racines et de tradition, ces artistes mettent considérablement en avant l’influence de la soul et du R&B qui a donné naissance à la Motown jusque dans le nom de leurs tracks, comme "Roots of Détroit".

De façon générale, ceux qui sont passés entre les balles, les génies de la techno comme Mike Huckaby ou Eddie Fowlkes, Kevin Saunderson ou encore Derrick May, tous portent l’étendard de Détroit et défendent bec et ongle leur identité, qu’on peut synthétiser dans ce que Moody revendique comme devise plus que significative : "Detroit Strong". On ne fait pas mieux niveau label qualité. À tel point que les artistes qui tentent de s’émanciper de Motor City sont invariablement mis au ban, dans les mémoires.

Ces derniers quittent généralement les US pour toucher un public européen, souvent friand de nouveautés. C’est plus ou moins ce qu’a choisi de faire le brillant DJ Richie Hawtin, en quittant Détroit, où il s’était de nombreuses années produit sur les scènes des clubs.

Depuis, ce dernier est vu d’un mauvais à œil par les fidèles, qualifié par James S. du groupe électro Drexciya comme appartenant à la "Caucasian persuasion" - race Caucasienne. Une formule anonyme traduit cet état d’esprit : "Detroit, either you love it, either you’re wrong".

"Detroit Strong" : la transmission

Tous ces artistes évoqués ont à cœur de transmettre à leurs descendants cet amour du bon son et du recyclage musical, et de susciter chez les jeunes de Détroit l’envie de s’en sortir. Parce que quand on vit dans un taudis au milieu d’autres ruines, où l’on connait forcément quelqu’un qui s’est déjà fait tirer dessus, on prend la vie plutôt du côté qui gratte que du côté qui caresse.

Tout de suite, on comprend mieux pourquoi Moodymann se craque à lancer des lignes de sapes brandées au nom de sa ville, pourquoi Theo Parrish mixe avec fièvre en arborant une casquette floquée au nom de Motor City.

Détroit, au milieu de ses ruines, héberge des festivals comme le Movement, dirigé par Carl Craig, puis par Derrick May et Kevin Saunderson à partir de 2005. L’édition 2014 du festival a vu passer rien moins que Daniel Avery, Carl Craig, Eddy Fowlkes, Richie Hawtin ou encore Kevin Sauderson : que du lourd.

Des disquaires comme Buy-Rite Records font désormais figure d’endroit culte où les amateurs vont dénicher leurs perles. Ces boutiques de vinyles reflètent elles aussi l’esprit "Detroit Strong" qui anime les artistes : en dépit de l’avènement du digital et des logiciels de mixage pour DJs, ces dernières survivent tant bien que mal comme témoignage de la vitalité de la ville dans les années 90. Tout n’est pas rose, malgré tout.

"I have no fucking idea"

Cliff Thomas, le propriétaire de Buy-Rite Records, décrit dans un excellent article local sa boutique comme un endroit où se retrouvaient les vrais de vrais, ceux qui "vivaient la musique" : une génération qui selon lui s’est "diluée" dans le grand bain du tout technologique, par opposition aux bons vieux vinyles dont nombre d’artistes locaux se font les plus fervents défenseurs.

Toujours dans cet esprit de préservation du patrimoine musical de la ville, on observe le développement d’initiatives autour de la jeunesse de Détroit, notamment le centre Youthville, où le producteur et DJ Mike Huckaby enseigne aux jeunes ses techniques de magicien des turntables : un vrai combat s’engage pour que ce véritable esprit "Detroit strong" soit insufflé aux jeunes générations, la potentielle future relève.

En juin 2013, la chaîne YouTube Thump venait à sa rencontre :

Rester à Détroit et y produire sa musique relève aujourd’hui, pour ces artistes, d’un véritable témoignage de fidélité à une ville qui chaque jour semble aller plus en ruines, certes, mais où l’espoir se recycle de génération en génération. Comme la musique.

Lorsqu’on lui demande comment il s’y est pris pour inventer la techno, le producteur et DJ Derrick May répond, en toute simplicité :

I have no fucking idea.

On a plus que jamais envie de croire, comme le proclame sa devise, que Detroit renaîtra un jour de ses cendres.

Par Benoît Morenne, publié le 06/10/2014

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