Par Brice Miclet

Sample Story #20. Faire une sélection de dix samples parmi toute la discographie de DJ Mehdi est une tâche difficile. Très difficile, tant la qualité en la matière du producteur décédé il y a sept ans est grande. D’Ideal J à 113, de Karlito à Rocé, voici quelques pépites incontournables de l’œuvre de l’un des beatmakers français les plus talentueux de sa génération, voire le plus talentueux.

DJ Mehdi en 2010, à New York. (© Taylor Hill/Getty images)

Different Teep, "Réalité" → The Crusaders, "Dream Street"

On l’oublie un peu trop souvent, mais dès les débuts discographiques du collectif Mafia K’1 Fry, les trois rappeurs Manu Key, Mista Flo et Lil Jahson fondaient le groupe Different Teep. Tout juste rentré dans la petite bande qui marquera durablement l’histoire du rap français, DJ Mehdi s’est notamment fendu d’une prod démente sur le titre "Réalité".

Pour cela, il est allé piller un groupe de jazz/soul mythique des années 1970-1980, The Crusaders, qui officiait sous le nom de The Jazz Crusaders dans les années 1960. En 1984, il sortait le morceau instrumental "Dream Street". Attention, le sample est court, situé vers la neuvième seconde. DJ Mehdi, pour le rendre méconnaissable, l’a joué à plusieurs tonalités différentes qu’il a ensuite mises bout à bout pour créer une harmonie et une mélodie inédites. Déjà, la dextérité du bonhomme au sampleur faisait mouche.

Ideal J, "Évitez" → Charles Aznavour et Paul Mauriat, "Les Deux Pigeons"

Le second album d’Ideal J (Kery James, Teddy Corona et Rocco), Le combat continue, est un classique presque entièrement produit par DJ Mehdi, devenu alors le beatmaker attitré de la Mafia K’1 Fry. Pour varier les plaisirs, il est capable d’aller chercher ses samples dans des univers très variés, comme dans le patrimoine de la chanson française avec Charles Aznavour.

Durant les années 1960, celui-ci travaillait étroitement avec le chef d’orchestre Paul Mauriat, qui orchestra plusieurs de ses standards comme "La Bohème", "Trousse-chemise", "Les Comédiens" ou encore "Les Deux Pigeons". C’est ce dernier titre que Mehdi a samplé, les premières secondes pour être exact.

Là aussi, il joue avec les tonalités, donnant au titre "Évitez" d’Ideal J une ambiance mi-western, mi-ghetto, grâce notamment à ces violons stridents.

Ideal J feat. Rohff et Demon One, "L’Amour" → Mariah Carey, "Looking in"

Même album, même producteur, même qualité. Sauf que pour le titre "L’Amour" d’Ideal J, on change de décor niveau sample. Direction la pop américaine avec le morceau "Looking in" de Mariah Carey, sorti en 1995.

Ce titre n’est pas le plus mémorable de la carrière de la diva, mais cette introduction de piano n’attendait apparemment qu’une chose : que les beatmakers rap mettent la main dessus. Car il ne s’agit pas d’un simple arpège : dès la cinquième note, il y a une sorte de liaison assez discrète, une petite montée qui, accélérée, pitchée par DJ Mehdi, est accentuée.

C’est ce qui fait l’originalité de la prod de "L’Amour", en duo avec Rohff et Demon One. La batterie qu’il liera à cette trouvaille ne fera qu’achever d’imposer un groove terrible au morceau.

113, "Les Princes de la ville" → Curtis Mayfield, "Make Me Believe in You"

Lorsque le trio vitriot 113 sort son premier album en 1999, le succès est énorme, en partie grâce aux tubes "Tonton du bled" et "Jackpot 2000". Mais le titre qui représente le mieux cet album, c’est le morceau éponyme "Les Princes de la ville". DJ Mehdi y fait parler ses fortes influences électroniques avec une rythmique effrénée, une batterie inhabituelle dans le rap français de l’époque.

Pourtant, le sample qu’il lui donne est bien plus lent, plus aérien. Il s’agit d’une mélodie de cordes tirée du morceau "Make Me Believe in You" du dieu de la soul Curtis Mayfield, sorti en 1974 sur l’album Sweet Exorcist.

Au milieu du titre, vers 2 m 20, une respiration, des orchestrations lancinantes et grandiloquentes, que Mehdi va boucler, accélérer et surtout filtrer (assourdir notamment) plusieurs fois dans "Les Princes de la ville". Un classique du sample français. Elle est là aussi, sa marque de fabrique : dans les filtres. La suite de sa carrière et de cette sélection le prouvera de nombreuses fois.

113 feat. 3e Œil, "Les regrets restent" → Ramsey Lewis, "The Messenger"

Les samples tirés de l’album Les Princes de la ville qui auraient pu figurer dans cette liste sont nombreux. On pense par exemple à celui de "Trans-Europe Express" de Kraftwerk sur "Ouais gros". Mais attardons-nous plutôt sur celui de "The Messenger" de Ramsey Lewis, qui donnera "Les regrets restent", en duo avec 3e Œil.

Au début du titre original, qui date de 1977, il y a cet arpège de guitare assez rapide. Visiblement pas assez rapide pour DJ Mehdi, qui va l’accélérer, le filtrer, comme il en a l’habitude, et le doter d’une batterie rudimentaire. Si "Les regrets restent" est loin d’être l’un des titres les plus marquants de l’album de 113, son sample a le mérite d’être très bien vu, et techniquement balèze.

Manu Key feat. Rohff, "Triomphe 2000" → Shannon, "Doin’ What You’re Doin’"

Il suffit de se pencher sur la carrière de DJ Mehdi pour déceler à de nombreux endroits son attrait pour les scènes électroniques et dance des années 1980. En l’an 2000, il participe à la confection du deuxième album solo de Manu Key, Manuscrit. Il sera chargé, entre autres, de l’instru du titre "Triomphe 2000", en featuring avec Rohff. L’un des samples les plus osés de sa discographie.

Il va piocher un synthé typique de son époque (1985) dans le titre "Doin’ What You’re Doin’" de la chanteuse Shannon. Pas un énorme succès, mais une patte sonore prononcée et atypique, qui fera le bonheur du sampleur de DJ Mehdi, qui boucle les premières secondes du morceau et ralentit le tout pour l’alourdir. Encore une fois, il change les tonalités pour apporter des variations, de nouveaux accords, et casser la monotonie du sample d’origine. Une bête de pari, et une putain de réussite.

Karlito, "D’Orly à Orly" + Ideal J, "J’ai mal au cœur" → Stan Getz and Gary McFarland, "Manha de Carnaval"

Ce n’est pas parce qu’on a trouvé un sample sur un morceau qu’il faut en jeter le reste à la poubelle. DJ Mehdi le savait. Lorsqu’il compose le titre "J’ai mal au cœur" en 1995 pour Ideal J à partir d’un extrait de "Manha de Carnaval" du grand saxophoniste de jazz Stan Getz, il sait qu’il n’a pas tiré le plein potentiel de ce titre publié en 1962.

Il le garde sous la main, et le ressort six ans plus tard alors qu’il travaille sur le premier et excellent album de Karlito, Contenu sous pression. Le morceau "D’Orly à Orly" sera lui aussi basé sur "Manha de Carnaval", mais avec un extrait différent.

On ne vous mâche pas le boulot, et on vous laisse repérer ces deux tueries de samples par vous-même.

Karlito, "La rue cause" → Andy Bey, "I Know This Love Can’t Be Wrong"

Karlito, toujours. Il faut dire que cet album est assez fantastique. Pour le morceau "La rue cause", DJ Mehdi va se servir dans le titre "I Know This Love Can’t Be Wrong" du pianiste et chanteur de jazz américain Andy Bey. À ses débuts, celui-ci a travaillé avec de très grands noms du jazz et du rhythm and blues tels que Chet Baker, Louis Jordan ou encore Max Roach.

Sa carrière solo est hantée par la science-fiction, surtout durant les années 1970. C’est d’ailleurs en 1974 qu’il publie l’album Experience and Judgement, sur lequel on trouve "I Know This Love Can’t Be Wrong". Des orchestrations de cordes massives, une batterie en pleine montée, une basse savante… L’extrait est difficile à sampler.

Mais c’est sans compter sur la science des filtres de DJ Mehdi. Il va boucler l’extrait situé à 2 m 08, l’accélérer, et l’étouffer pour mieux le faire repartir, grâce aux filtres. Comparez le début de "La rue cause" avec celui des "Princes de la ville" de 113, cela vous donnera une bonne idée de la patte DJ Mehdi dans ses productions hip-hop.

Rocé, "On s’habitue" → Cal Tjader, "Alone Together"

Le compositeur et arrangeur de latin jazz Cal Tjader a été samplé des centaines et des centaines de fois par les producteurs de hip-hop américains. Mais aussi par DJ Mehdi. En 2002, c’est le rappeur Rocé qui va bénéficier d’un extrait de "Alone Together", sorti en 1958. Un titre magnifique, démarrant avec des percussions, puis une incroyable mélodie de cordes accompagnée d’une contrebasse et d’un piano. Le genre de morceau qui file les larmes aux yeux.

Il serait tentant de mettre ce sample en avant et de baser le morceau de Rocé dessus. Que nenni. "On s’habitue" n’est composé que d’une batterie (et quelle batterie) durant toute la première minute. La composition de Cal Tjader n’arrive qu’après, mais cette attente crée une arrivée encore plus fracassante. Le flow incessant de Rocé renforce une certaine linéarité qui colle parfaitement au sample. L’un des plus beaux coups de génie de Mehdi.

DJ Mehdi feat. Chromeo, "I Am Somebody" → Prince, "Controversy"

S’attaquer à Prince, c’est s’attaquer à un mythe, au boss de la pop music (coucou les fans de Michael Jackson !). En 1981, il sortait l’album Controversy, l’un de ses tout meilleurs, et l’ouvrait par le titre du même nom.

Boss ou pas, DJ Mehdi s’en fout et va piocher dans cette ouverture un sample de synthé et de guitare funky, dont il se servira pour l’instru de son morceau "I Am Somebody", qui sort en 2006 sur son album solo Lucky Boy. À cette époque, la Mafia K’1 Fry est sur la fin de son existence, et DJ Mehdi signe finalement chez Ed Banger, (Justice, Breakbot, Mr. Oizo…), fondé par Pedro Winter.

Le hip-hop se fait plus rare, et les synthés de Prince se transforment en ritournelle bruyante, éclatante et définitivement électronique. C’est la voie musicale que DJ Mehdi privilégiera à la fin de sa carrière avant que, le 13 septembre 2011, il ne succombe à une terrible chute. On disait "Putain de camion" pour Coluche, on dit désormais "Putain de mezzanine" pour DJ Mehdi.