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Blanche et CSP+ : le CSA admet que la télé n'est pas représentative des Français

Publié le

par Thibault Prévost

Dans son dernier baromètre sur la diversité, le CSA dresse le portrait d'une télévision française totalement déconnectée de la réalité sociale du pays.

En 1976, TF1 passait officiellement en couleurs. Quarante ans après, la transition est toujours aussi compliquée.

La télévision française sur-représente les Blancs et les catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+), sous-représente le reste du prisme, exclut les handicapés de son faisceau et a légèrement tendance à présenter les Noirs et les Arabes comme des dealers de shit, voleurs de bagnole et agresseurs à la petite semaine. Jusque-là, rien de nouveau pour quiconque dispose d'un minimum de capacité critique face au visionnage du paysage télévisuel français, me direz-vous.

Certes, mais ce n'est pas tous les quatre matins que le vénérable CSA, gendarme de l'audiovisuel, parvient aux mêmes conclusions et les couche noir sur blanc dans un rapport. Si vous en doutiez, on va donc le réécrire une fois de plus : la télé française, dans son ensemble, véhicule une image non seulement fausse mais stigmatisante de la réalité sociale française, avec des conséquences concrètes sur le paysage politique français - notamment du côté droit, tout au fond, là-bas, sous la flamme tricolore. Ou, selon les mots du CSA :

"Notre système audiovisuel n’est pas à la hauteur. Si on voit l’autre, majoritairement dans des circonstances où il nous fait peur, où il représente un danger, alors nous contribuons, par l’audiovisuel, à rendre cette société haineuse. La télévision a un rôle majeur dans la constitution des opinions de notre pays."

84 % de Blancs, 76 % de CSP+ : prends ça, la diversité !

Plus concrètement, il dit quoi, ce rapport ? Premièrement, que la télévision française, tous programmes et chaînes confondus (Canal+ inclus), montre 84 % de personnes "perçues comme blanches" et 76 % de gens issus de catégories socio-professionnelles élevées (CSP+), soit le plus haut niveau depuis 2013. S'il est impossible de connaître précisément la composition du spectre colorimétrique de la population française (les statistiques ethniques étant interdites), plusieurs instituts, dont l'Institut national d'études démographiques (Ined), estiment que 30 % de la population française serait issue de l'immigration. L'Insee nous fournit de son côté des données assez fiables sur les CSP. Ces 76 % de CSP+ représentées correspondent en réalité à... 27 % de la population française.

Globalement, écrit le CSA"c’est surtout la catégorie des cadres, professions libérales et chefs d’entreprise qui prédomine (62 % quand ils ne représentent que 9 % dans la société), tandis que les retraités (2 % vs 32 % dans la réalité) et les ouvriers (3 % vs 12 % dans la réalité) sont très marginalement présents à l’écran." Mieux : "une comparaison avec les vagues précédentes montre que ce phénomène perdure depuis plusieurs années." Enfin, les moins de 20 ans et les plus de 60 ans apparaissent respectivement dans 9 et 4 % des programmes, alors qu'ils comptent pour 25 % et 19 % de la population. Les personnes en situation de handicap sont probablement les plus mal loties : elles apparaissent dans un seul misérable pour cent des programmes, alors que 20 % des Français souffre d'un handicap visible ou non.

Les "non Blancs" surreprésentés dans les "activités illégales"

Vous trouvez ça moche ? Attendez la suite. D'autres chiffres avancés par Mémona Hintermann, conseillère du CSA en charge de la diversité, illustrent la formidable fracture entre la réalité sociale et sa transposition télévisuelle. On apprend ainsi que dans le monde merveilleux du PAF :

"[...] les 'attitudes négatives' sont incarnées à 25 % par des personnes 'perçues comme non blanches' (contre 20 % en 2015) et les 'attitudes positives' le sont à 23 % (contre 14 % en 2015). Le Conseil relève en outre que les personnes 'perçues comme non blanches' sont sur-représentées dans les activités marginales ou illégales, à hauteur de 34 %."

Sacrifions un instant à la contemplation émerveillée de ces deux phrases qui, traduites en français moderne, expliquent sans détour qu'à la télévision, un tiers des Noirs, des Arabes, des Asiatiques - ou, plus globalement, de tous ceux qui ne sont pas blancs - sont représentés en délinquants. Pour être honnête, on s'en doutait un peu, mais c'est toujours sympa d'avoir des chiffres pour étayer ses intuitions. Et le CSA d'insister : "considérant la connotation négative de ces activités, une telle proportion de personnes 'perçues comme non blanches' les exerçant à la télévision présente un risque important de stigmatisation." On a hâte de lire le prochain rapport, dans lequel l'organisme nous mettra en garde contre les effets secondaires de la filmographie de Philippe de Chauveron sur la santé de la démocratie française.

Et maintenant, on fait quoi ?

Allez, soyons beaux joueurs, le rapport note quand même quelques progrès en terme de diversité à la télévision : entre 2014 et 2016, la représentation des personnes "jugées comme non blanches" a légèrement augmenté, passant de 14 à 16 %. Certes, mais cette hausse est majoritairement permise par les programmes... de sport, dans lesquels apparaissent 22 % de "non Blancs". Ils ne sont que 11 % dans les programmes d'information, qui "devraient refléter justement la diversité de la société française", nous rappelle gentiment le CSA. Finalement, la situation est bel et bien catastrophique.

En 2016, donc, lorsque vous allumez au hasard la télévision, peu importe la chaîne ou l'heure de la journée, vous avez environ 8 chances sur 10 de voir des hommes blancs d'âge adulte, appartenant à une classe sociale élevée et sans handicap, discuter entre eux. Vous voulez vraiment aller chercher un peu plus de diversité ? Bon, okay, tournez-vous vers les émissions sportives ou les fictions - mais attendez-vous à ce qu'un acteur "non Blanc" sur trois ait le mauvais rôle. On est pas bien, là, entre nous ?

Ce rapport, s'il a le mérite d'interpeller sur la "désynchronisation" irresponsable entre la télévision et la réalité qu'elle est censée diffuser et les conséquences potentiellement gravissimes qu'une telle distorsion peut avoir sur l'avenir de la société française, dans un contexte déjà chargé de repli identitaire et de regards de biais, manque néanmoins d'une chose : des solutions alternatives. Le CSA, tout en reconnaissant que les États-Unis et leurs 25 % de "non Blancs" à la télé font bien mieux que nous, ne propose même pas de s'inspirer, par exemple, de leur politique de discrimination positive à l'embauche via un système de quotas. La France, de manière générale, a beau ne pas trop aimer cette conception de l'égalité - et ça se comprend -, elle ne s'est jamais gênée pour imposer aux radios, par exemple, 40 % de musique francophone. Et dans d'autres pays, comme l'Australie ou le Royaume-Uni, la télévision a tout simplement l'obligation d'élargir son spectre de couleurs... mais connaît les mêmes problèmes de représentativité que chez nous. Si la télé refuse de changer, qu'elle s'entête. De notre côté, à l'heure du contenu en ligne à la demande, nous n'avons plus aucune raison de subir ça.

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