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Comment Kanye West a enflammé la Fondation Vuitton

Publié le

par Louis Lepron

(Crédit Image : Louis Lepron)

Ce samedi 7 mars était marqué par le premier concert surprise de Kanye West à la Fondation Vuitton. Retour sur une performance pas comme les autres pour un rappeur pas comme les autres.

(Crédit Image : Louis Lepron)

Kanye West est devenu son propre monstre. Un monstre d'égo plus connu pour ses frasques au cours des cérémonies, s'être marié avec Kim Kardashian, être devenu parent d'une enfant nommée "North", qu'avoir produit des classiques du hip-hop américain, tels Late Registration ou The College Dropout. Dans ce dernier, il expliquait d'ailleurs : "I use my arrogance as a steam to power my dream". Le titre s'appelait "Last Call".

En un peu plus de dix ans, le Chicagoan est devenu une marque hyperactive, donnant autant des cours d'architecture à Harvard, s'alliant à des marques, et collaborant avec les Daft Punk sur leur dernier album comme sur Yeezus. Chacune de ses apparitions en public donne lieu à un capharnaüm médiatique, ses fans le suivant à la trace, ses détracteurs lui sautant dessus, au moindre faux pas.

Dire que Kanye West clive est un euphémisme : il est le clivage incarné, tant sa vie privée et artistique ne forment qu'un, pour le malheur de ses adorateurs de la première heure et le bonheur des tabloïds. Tout cela nous amène au samedi 7 mars. La veille, le rappeur a annoncé une série de concerts surprise à Paris, quatre soirées d'affilée à la Fondation Louis Vuitton, alors que la Fashion Week s'achève. Quand Jay Z utilise la Pace Galery du MoMA de New York, le rappeur originaire de Chicago choisit Paris et la vitrine culturelle du géant français LVMH.

Au programme, du mystère teasé par une première soirée à Londres. Ce mardi 3 mars, Kanye West a "improvisé" un concert dans la salle du Koko, alors qu'il dévoilait quelques jours plus tôt "All Day" aux Brit Awards avec des lance-flammes, OKLM. 3 heures 30 d'un concert délirant avec une partie du Wu-Tang, Skepta, Vic Mensa ou encore Big Sean.

Une Fondation feutrée pour un concert de classiques

À Paris, l'ambiance est plus feutrée. On n'entre pas dans une salle de concert mais un "auditorium". On n'entre pas avec sa bière, on la laisse dans une petite poubelle disposée à l'entrée, là où les videurs font passer l'audience au compte-gouttes. On ne regarde pas distraitement sur YouTube son dernier clip réalisé par le cinéaste britannique Steve McQueen (Hunger, Shame, Twelve Years A Slave), on l'observe paisiblement dans une salle dédiée, présenté comme une oeuvre d'art.

De The College Dropout à son futur septième album So Help Me God, Kanye West a brûlé une à une les étapes. Ses premiers opus de jeune premier chez Roc-A-Fella Records devenant des classiques, il n'a plus eu à faire d'effort pour voir ses lyrics être respectées dans le rap jeu américain. Et à chaque album, il entend innover et collaborer avec qui il veut et même à la dernière minute : le producteur Rick Rubin qui débarque à la fin de Yeezus pour couper dans le tas, voilà qui symbolise une certaine liberté acquise au fil des années.

(Crédit Image : Louis Lepron)

En 2013, il peut proposer une chanson comme "Blood on The Leave", mélangeant un sample de Billie Holiday provenant d'une chanson au texte politiquement fort, le tout agrémenté d'auto-tune aux côtés de cuivres numériques apportés par TNGHT. Si le disque est sur le papier un énorme pari pour une popstar aussi influente, ses paroles dénotent avec son actualité sulfureuse : le disque sort quatre ans après l'humiliation qu'il a apportée sur un micro à Taylor Swift, se ridiculisant aux yeux du monde entier.

Mais il ne parle pas de cela dans ce disque, il apporte une dimension artistique risquée qui voit son cerveau être ausculté à la lumière de ses cris et une introduction ("On Sight") bruitiste qui ferait reculer auditivement n'importe quel adorateur de musique expérimentale. Ici, pas de Kim Kardashian ni de mère (qu'il a "enterrée" avec le tournant électro 808s and Heartbreak).

Kanye West donne l'apparence de l'enfant pourri-gâté qui s'offre des cadeaux de luxe. Mais si ses intentions sont provocantes, elles ont les détours de la spontanéité, une rigueur du défi qui semble l'avoir amené à la Fondation Vuitton. Si le show est sobrement entouré du halo de trois écrans qui ressemblent à s'y méprendre à des fonds d'écran Windows 95, le rappeur organise pendant 1h30 un best-of de ses albums, joli pied de nez à ceux qui le voyaient (ironiquement) discourir sur l'art et ses vêtements.

Kanye West au centre

On croise ainsi l'introductif "On Sight", le criard "Black Skinhead", le Christian rap "Jesus Walks", le thug "I Don't Like", le tube "Mercy", le puissant "All of The Lights", le pop "Say You Will", le pour-la-radio "Wolves" et, enfin, "All Day". Le concert passe vite, l'audience se bouscule et le rappeur incite le public à réaliser un mini-circle pit (après un Braveheart, oui oui), sur son dernier titre.

On sort en sueur de l'enceinte : Kanye West, animal seul sur scène, aura tenu sa promesse, à savoir réaliser un show hip-hop embrassant sans détour ni interruption abusive sa carrière musicale dans une enceinte profondemment bourgeoise. Entendre à la Fondation Vuitton, sur le titre "Runaway", "She find pictures in my e-mail I sent this bitch a picture of my dick", a quelque chose de jouissif.

Même si une armée de smartphones tentait tant bien que mal de capter la nouvelle blondeur de Kim Kardashian, c'était Kanye West le rappeur qui était au centre des discussions. Pendant 1h30, Kanye West la popstar, l'enfoiré turbulent, le maladroit maladif, était resté au vestiaire.