UNSPECIFIED – CIRCA 1800: Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde 1854 1900 Irish novelist playwright freemason wit Photograph by Napoleon Sarony (Photo by Universal History Archive/Getty Images)

Comment Oscar Wilde est-il devenu un dandy au service de la pop culture ?

La plume d’Oscar Wilde, considérée comme l’une des plus pures de son époque, ne se résume plus qu’à des citations parsemées au compte-gouttes, au rythme de tatouages calligraphiés, légendes Instagram ou couvertures Facebook. Son génie littéraire perdure, certes, dans l’esprit de ceux qui souhaitent s’y intéresser, mais pour les autres, il n’est plus qu’un mythe mis au service de la pop culture.

"La meilleure façon de résister à la tentation, c’est d’y céder", voici la phrase qui bariole la devanture du restaurant O’Tacos. C’est aussi ici que se prolonge l’œuvre du dramaturge, poète et écrivain irlandais, au milieu d’une douce odeur de friture et de tacos triple viandes. Lui, icône de l’esthétisme, philosophe renommé et dandy brillant se retrouve sur les murs d’un fast-food à huit euros le menu.

(© O’tacos)

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Un esthète sur Instagram

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Décédé à l’aube du XXe siècle à l’âge de 46 ans, Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde a laissé une empreinte irréductible sur le paysage littéraire. Figure emblématique d’un mouvement prônant l’esthétique, sa vie digne d’un (très bon) film d’auteur a construit son mythe. Candide penseur, le dandy a philosophé sur à peu près tout, laissant derrière lui une traînée d’œuvres et de citations remarquables.

Parmi ses plus mémorables, son Portrait de Dorian Gray publié en 1890 ou son Fantôme de Canterville, en 1897. En aurait-il cependant trop fait ? Dans la culture populaire, le nom d’Oscar Wilde ne s’associe plus à son immense carrière éclectique, mais bel et bien à un personnage aussi savant que vintage. Presque hipster.

Oscar Wilde. (© Getty)

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Sur Instagram, l’écrivain occupe en effet une place toute particulière. Il a la lourde tâche d’illustrer des clichés tous plus profonds les uns que les autres. Souvent, ses citations, très généralistes, n’ont pas de rapport net avec les images. Parfois si, mais très peu d’utilisateurs savent mettre un visage et une œuvre sur le nom d’Oscar Wilde. "Sincèrement, je l’ai choisi complètement au hasard", explique l’un d’entre eux, illustrant un cliché de vacances avec une invitation au voyage de l’auteur. En effet, lorsque vous écrivez "citations" sur le net, difficile d’éviter l’Irlandais bien longtemps. Son nom revient à la charge dès les premières pages entre l’inévitable "L’important, c’est de participer" de Coubertin ou quelques punchlines incisives du bon vieil Einstein. Pire, lorsque vous entrez "Oscar Wilde" dans la barre de recherche Google, les premières propositions ne sont nulles autres que "quotes" et "citations".

Cela n’a évidemment rien de choquant. Très beau parleur, Wilde aimait exhiber sa prose pour tout et pour rien. C’est ainsi que les maximes de l’écrivain inondent les sites dédiés aux citations et que, par la force des choses, elles sont devenues si populaires. Et pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’étudier une œuvre de l’écrivain au collège ou au lycée, c’est malheureusement, pour beaucoup, le seul rapprochement qui en découle. Remodelé par la pop culture comme un personnage fantasque et philosophe, l’écrivain incarne cette littérature jugée "savante".

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Oscar Wilde là où on ne l’a pas invité

Nul n’a besoin de réellement savoir qui il était, l’important est de comprendre ce que la personne a souhaité transmettre en citant Oscar Wilde. En outre, apporter une apparence culturelle à l’illustration. Citer un écrivain, c’est une autre dimension que citer un acteur, un comique ou une rime d’un rappeur. On caresse là une facette presque ostentatoire : les légendes Instagram sont toute une science… "Des fois on pourrait passer des dizaines de minutes à chercher la bonne légende d’une image, alors qu’une citation d’Oscar Wilde, ça passe toujours", poursuit l’utilisateur.

Et il ne s’y trompe pas. Amour ? "Les femmes sont mieux adaptées que l’homme à la douleur. Elles vivent d’émotions, ne pensent qu’aux émotions." Critique de la société ? "La différence entre littérature et journalisme, c’est que le journalisme est illisible et que la littérature n’est pas lue." Mélancolie ? "Le dramatique de la vieillesse, ce n’est pas qu’on se fait vieux, c’est qu’on reste jeune." Parfois même, l’Irlandais fait preuve d’un positionnement froidement contemporain : "Les femmes se divisent en deux catégories : les laides et les maquillées, les mères étant à part."

Outre celles-ci, Oscar Wilde se retrouve aussi souvent là où il n’était pas forcément invité. On évoquait, par exemple, les restaurants O’Tacos, fast-food à des années-lumière du personnage esthète qu’il incarnait. De nombreux tatouages, souvent calligraphiés et non signés, pour que le propriétaire puisse soigneusement décrire pourquoi ces quelques mots ornent son bras. La culture street art l’a aussi dressé en égérie et recouvre les murs du monde entier avec ses maximes et parfois même son portrait.

(Via Pinterest)

Un personnage extravagant

Mais si la culture populaire semble s’être approprié la figure de l’écrivain, il n’en reste pas moins une icône emblématique, que récemment félicité par ses pairs. "Jusque dans les années 1970, on ne lisait pas ses essais en Angleterre. On ne voyait pas en lui un auteur sérieux. Il se lisait avec trop de facilité et de plaisir pour être un grand écrivain…", déclare notamment pour Le Point son petit-fils Merlin Holland qui, à travers expositions et romans, maintient la flamme de son aïeul. Car les dernières heures romanesques et captivantes de Wilde ont laissé une trace plus contrastée de l’auteur, de l’autre côté de la Manche. Condamné en 1895 à deux ans de travaux forcés suite à son homosexualité, il purge sa peine pendant quatorze mois, avant de décéder quelques années plus tard, en 1900, en France. De quoi faire passer au second plan ses nombreux essais, son considérable Portrait de Dorian Gray ou ses pièces de théâtre, parmi lesquelles L’importance d’être Constant ou Un mari idéal.

(© Universal History Archive/Getty Images)

Outrageusement esthète, vaniteux, parfois méchant, Oscar Wilde s’adonnait à un rôle de dandy avant de s’illustrer avec brillance dans l’écriture. "Mon nom complet a deux O, deux F, et deux W. Un nom destiné à devenir célèbre ne doit pas être trop long, s’amusait-il. En devenant connu, on se doit d’abandonner ses prénoms, comme un aérostatier se débarrasse de son lest… Un jour, on me nommera 'The Wilde' ou 'The Oscar'."

Et même s’il aimait faire parler de lui, exhiber son charme fantasque, dégainer sa somptueuse répartie, difficile d’appréhender la réaction de l’écrivain s’il constatait son nom sur les murs d’un fast-food. Il serait néanmoins sûrement flatté si, en entrant chez O’Tacos, il constatait que tous les regards se tournaient vers lui. Mais encore faudrait-il que tous puissent mettre un visage sur les maximes de l’auteur. Car comme le conclut si bien Paul Desalmand : "Une citation sans références est à peu près aussi utile qu’une horloge sans aiguilles."

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Par Justin Noto, publié le 27/12/2017

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