Civitas contre Tomboy : et si on parlait de la place des femmes au ciné ?

Pendant près d'une semaine, jusqu'à sa diffusion sur Arte, l'actualité cinématographique française se résumait à un film, Tomboy, embourbé dans une polémique élaborée par Civitas. Et si on parlait vraiment de choses qui fâchent lorsqu'il s'agit d'évoquer la question du "genre" au septième art ? 

Civitas appelle les familles françaises à réagir et à empêcher la diffusion de ce film de propagande pour l’idéologie du genre. Ce film ne répond pas à la mission d’Arte qui est de "concevoir, réaliser et diffuser des émissions de télévision ayant un caractère culturel".

Cet appel, on pouvait le lire ce lundi 17 février sur le site de l'association. L'idée pour les catholiques intégristes de Civitas, interdire le mercredi 19 février la diffusion de Tomboy, film de Céline Sciamma, sur la chaîne franco-allemande Arte en protestant "poliment mais fermement [...] par téléphone, fax ou par mail".

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Depuis sa sortie en salle, le film n'avait jusque-là suscité aucune remous en salles, alors qu'il a même été présenté dans des écoles primaires dans le cadre du programme "École et cinéma". Il raconte le parcours de Laure, un "garçon manqué", qui décide de se faire passer pour un garçon, Michaël.

Approuvé par les professeurs comme par les élèves, il a fallu attendre que Civitas, après la diffusion d'une pétition, le pointe du doigt. De là est né une polémique stérile, stupide. Derrière, une théorie exprimée par le témoignage d'une mère : Tomboy est "dangereux". Il laisserait "penser à des enfants de 9 ans que l'on peut changer de sexe, qui plus est sans dommage".

Au-delà du fait qu'on se demande si cette mère a bien vu et compris le film, on se permet une petite question, vu que l'asso s'intéresse désormais au septième art : que pense-t-elle de la place des femmes au cinéma ? Au-delà du brouhaha médiatique impressionnant créé autour d'un non-sens (et moqué par Télérama), est-ce que l'association serait prête à s'attaquer à un sujet qui, lui, existe ? Parce qu'il faut dire que du côté de l'inégalité des genres au cinéma, y a du boulot.

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Jane Campion, unique représentante de la gent féminine à avoir jamais décroché la Palme d’Or à Cannes.

Jane Campion, unique représentante de la gent féminine à avoir jamais décroché la Palme d’Or à Cannes.

De l'inégalité des genres au cinéma

Si l'on prend en compte une infographie de novembre 2013 conduite par la New York Film Academy, les inégalités entre hommes et femmes sont, ici dans le cinéma américain, effrayantes. Prenons la place qu'occupent les personnages féminins qui ont des dialogues : seulement 30%, contre 70% pour les hommes.

28,8% portent des vêtements dits "sexy" contre 7% pour les hommes, et 10% des films, seulement, ont un casting à parité égale. À noter aussi que dans l'industrie du cinéma, 9% des cinéastes, 15% des auteurs, 17% des producteurs exécutifs et 2% des directeurs de la photo sont des femmes. De l'autre côté, il n'y a que des hommes qui composent, à 77%, les votants pour les Oscars.

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Ce qui pourrait expliquer un fait : en 85 années de cérémonies d'Oscars, sept femmes ont remporté le prix du meilleur film et une seule femme a remporté l'Oscar de la meilleure réalisatrice, Kathryn Bigelow en 2010.

Le constat est le même en France : le palmarès du festival de Cannes n'a récompensé à la Palme d'Or qu'à une seule reprise une femme (Jane Campion pour La leçon de piano) en 66 éditions. Et en France, la part des films réalisés par les femmes est de 20% alors que, comme le précise Vodkaster, elles représentent à hauteur de 40% les rangs d'une école de ciné comme la Fémis.

Résultat, la ministre des Droits des femmes a demandé à ce que soit signée une Charte pour l'égalité entre les femmes et les hommes dans le secteur du cinéma. C'est un début.

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Judy Garland interprétait Dororthée dans l'adaptation du roman "Le Magicien d'Oz" en 1939.

Judy Garland interprétait Dororthée dans l'adaptation du roman "Le Magicien d'Oz" en 1939.

Une perception particulière de la femme

Au-delà de ces statistiques, les films transmettent une perception particulière à la fois de la virilité comme de l'importance de la femme. Dans un article de Vodkaster sur les traces de l'existence d'un cinéma féminin, est décrit un cinéma dit masculin qui n'hésite à pas à caricaturer la femme :

Le cinéma (des hommes) est plein de ces femmes fatales, ces corps voluptueux, lascifs, parfois maléfiques, destinés au seul désir ou à la seule vindicte masculine [...]. Après tout, les femmes sont elles aussi trop souvent réduites à des caricatures. Bonnes mères de familles à la sensiblerie mielleuse, la plupart du temps au second plan.

Lors d'une conférence TED, Colin Stoke, directeur de la communication de l'association américaine à but non lucratif Citizen Schools, avait réalisé un speech intitulé "Comment les films nous enseignent la virilité".

Prenant sa fille et son fils comme exemple, il évoquait les messages diffusés dans les films, notamment la virilité, omniprésente.

Si vous regardez [Le Magicien d'Oz, ndlr] assez de fois, on peut se rendre compte à quel point [ce film] est inhabituel.

D'après Colin Stokes, la majorité des films, comme par exemple la saga Star Wars, sont imprégnés de références qui souligne l'héroisme des hommes tandis que les femmes, comme la Princesse Leia, ne servent qu'à "récompenser le héros et à lui adresser un clin d'oeil". C'est ici que Le Magicien d'Oz sert de référence : il raconte l'histoire d'une fille qui détient le rôle principal et qui devient leader d'une communauté. A l'inverse, des films comme Hunger Games ou Harry Potter, voient une femme avoir un rôle important (respectivement Katniss Everdeen et Hermion Granger) mais sont dans des "films de guerre".

Pixar ? Ils ne racontent que des histoires de mecs. Et de préciser que de nombreux films ne peuvent pas respecter le test de Bechdel. Il consiste, en trois points :

  • l’œuvre a deux femmes identifiables (elles portent un nom),
  • elles parlent ensemble ;
  • elles parlent d'autre chose que d'un homme.

Colin Stokes va même jusqu'à rapprocher le discours de l'industrie du cinéma et les agressions sexuelles dans un pays comme les États-Unis :

Qui sont ces hommes ? Qu'est-ce qu'ils apprennent ? Qu'est-ce qu'ils n'arrivent pas à apprendre ? S'imprègnent-ils de l'histoire que le boulot du héros est de vaincre le mchant par la violence et d'ensuite prendre sa récompense qui est une femme qui n'a pas d'amis et qui ne parle pas ?

Par Louis Lepron, publié le 21/02/2014

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