Chronique : Daft Punk - Random Access Memories

Chronique de Random Access Memories, le quatrième album des Daft Punk. Il sortira le 20 mai prochain. random access memories

La batterie s'arrête, des notes assourdies se font entendre, une voix s'élève : "You can do whatever you want. Nobody told me what to do and there is no preconception of what to do" ("Tu peux faire comme bon te semble. Personne ne me dit ce que je dois faire et il n'y a aucune idée préconçue de ce que je dois faire").

Le message enregistré de Giorgio Moroder dans "Giorgio by Moroder", troisième piste de Random Access Memories, illustre la liberté artistique des Daft Punk, en adéquation avec la liberté temporelle prise par le duo depuis 2005. Composer, oui, mais sans calendrier, sans pression.

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Un disque au long cours

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Quatre ans après le début de la production de Random Access Memories, octobre 2012 signe la première "apparition" publique des Daft avec un message musical que personne ne saisira. Le groupe pénètre dans les paillettes de la Paris Fashion Week  en proposant un mix pour Hedi Slimane et la marque Saint Laurent. De l'electro ? Non : du rock, celui de Junior Kimbrough, un ponte et une légende du blues américain.

15 minutes de son brut :

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Six mois plus tard, le duo revient. Dans ses bagages, un nouvel album, 100% studio : un gros mot pour les fans. Car Random Access Memories, c'est avant tout un retour vers les classiques, vers le passé, le ciment musical de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo. En parallèle, les Daft Punk disent du genre électro qu'il traverse une "crise d'identité".

Ils posent des questions délicates : à quoi correspond la musique électronique en 2013 ? Est-ce une armée de SoundCloud et de tracks pensées par une multitude de producteurs de l'ombre derrière leur laptop ? Doit-elle être composée dans des chambres d'hôtel juste avant de prendre un avion ?

Derrière cette logique, la réponse des Français passe par une remise en cause de leur propres valeurs pour se tourner vers de "vrais" instruments et de "vrais" studios.

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Une équipe de super-héros

Pour cela, les Daft Punk ne se sont pas privés d'aller chercher des noms, et pas des moindres, sans prendre en considération les frontières musicales : l'icône (hip-)pop Pharrell Williams, le rockeur Julian Casablancas des Strokes, le Français Dj Falcon, le culte créateur de Chic Nile Rodgers, l'influent producteur électro-synthéthique Giorgio Moroder et le schizophrène Chilly Gonzales.

A l'image de Disney et de ses Avengers qui ont envahit les cinémas en mai 2012, les Daft utilisent la sémantique des super-héros de la musique pour marquer les esprits. Les collaborateurs appelés en renfort sont tels des boutons de console, des samples qui prennent vie, à la simple et géniale différence qu'ils sont dotés d'une conscience musicale.

Capture d'écran YouTube de Giorgio Moroder

Le souci devant un telle affiche ? Se perdre, ne pas réussir à maîtriser la puissance des feat. et laisser leurs différences s'exprimer. Pas ici. La cohérence semble avoir été l'un des soucis des Daft Punk, faisant cohabiter avec succès la funk de Nile Rodgers avec la mélancolie vocodoisée d'un Julian Casablancas tout en lorgnant du coté des doucereux pianos de Gonzo.

Daft Punk chef d'orchestre de ses classiques ? On pourrait le croire, avec une belle combinaison : la production électro ancrée dans ses veines, la mélodie comme objectif et la pop comme résultat de toute cette alchimie fantasque : voilà sur quoi se fonde Random Access Memories.

Dans le passé pour mieux retourner la pop

Des pianos, des violons, du vocoder, des parties batteries efficaces et torturées : Random Access Memories peut, à la première écoute, dérouter quand on connaît la carrière des Daft, parsemée de beats symétriques et de samples.

Mais il s'avère que chaque partition tend vers un ensemble cohérent, un mélange des genres addictif et surprenant. Giorgio, en symbiose avec l'esprit de la bande-originale Tron - cette fois-ci IRL, met du Discovery dans son vin, dirigeant toute la structure de la chanson en un cardiogramme (cf. le fabuleux batteur qu'est John Robinson Jr) dont le seul objectif semble être d'introduire un solo de guitare époustouflant. Retour en arrière ou passé futuriste ? On ne sait, mais on aime.

Dans la foulée, Gonzalez calme les choses avec "Within" : piano et vocoder pour un résultat mélancolique qui accroche notre mémoire sensorielle. C'est kitsch à souhait mais la sauce prend : un mélange de genres qui permet de passer à une rencontre pas si inattendue que ça : Julian Casablancas dans une production rock classieuse où un solo de guitare vient nous rappeler les grandes heures des Strokes.

Capture d'écran YouTube de Chilly Gonzales

La suite est un déferlement de funk comme on ne sait plus en faire en 2013. "Lose Yoursel to Dance", petit bijou pop entre les riffs de Nile Rodgers et le chant très Michael Jackson de Pharrell Williams évoque les années 80. Le message de Daft Punk est clair : recourir au passé, oui, mais lui faire entrevoir le futur.

Avant "Get Lucky", une pause est nécessaire. Ce sera "Touch" avec Paul Williams, choisi pour avoir travaillé sur la bande-originale de Phantom of the Paradise. Résultat, 250 pistes et presque tout autant de changements d'ambiances. Un travail d'orfèvre, le point culminant de la créativité des Daft, entre un clin d'oeil aux comédies musicales, des sonorités sc-fi et le groove obsédant d'une guitare.

Une deuxième moitié à la fois légère et complexe

Puis "Get Lucky" traverse le disque comme si de rien n'était : un tube en puissance avec une structure classique mais un refrain à tomber.

Avec "Beyond", les Daft Punk semblent nous emmener, vocoder dans le side-car, sur une route planante des États-Unis, mélangeant voix robotiques et batterie dansante.

Là, débarque "Motherboard" : avec cette composition instrumentale, on voyage sur les plages langoureuses d'un Sebastien Tellier. Un résultat ombrageux et mélancolique qui signe une prise de risque maîtrisée à la perfection.

S'ensuivent "Fragments of Time" qui voit Todd Edwards reprendre, 12 ans après, le flambeau de Discovery ("Face to Face"), le "paradis" en tête, le soleil dans les yeux et des arrangements country dans les oreilles. Une transition idéale pour un disque qui se veut à la fois léger, profond et complexe avant les deux dernières compositions : "Doin’ it right" qui fait tourner en boucle du vocoder allié au chant têtu de Panda Bear, et "Contact" avec Dj Falcon.

Cette dernière est une montée en puissance avec des nappes qui s'embriquent au fur et à mesure : la voix de Eugene Cernan, astronaute d'Appola 17; un sample de The Sherbs tiré de leur track  "We Ride Tonight"; une batterie rapide qui frappe caisse claire et toms avec une énergie folle pour finir sur un cri de guitare poussée dans ses retranchements les plus aigus. Une conclusion drôlement épique, partie d'un sample électro pour finir dans des bruits d'amplis qui crachent.

Random Access Memories : un risque réussi

Si l'on devait faire rentrer Random Access Memories dans une case, on ne pourrait pas : cet album est tout aussi différent de ses prédécesseurs que Human After All l'était de Discovery qui l'était de Homework.

Doté d'une légitimité sacrée dans le monde de la musique, Daft Punk a eu l'audace de convier en studio un parterre de musiciens, processus sans précédent dans son histoire. Avec Random Access Memories, Daft Punk s'est servi de l'electro pour mieux embrasser la pop, ce supra-genre méprisé en France car rapidement soumis aux clichés et aux accusations de mercantilisme.

Ses melodies, son toupet et son indéniable générosité le placeront rapidement au panthéon de la musique pop.

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Par Louis Lepron, publié le 24/04/2013

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