Buraka Som Sistema : "L'EDM devient la nouvelle pop"

Les Portugais de Buraka Som Sistema sont les infatigables prêtres du mariage entre electro et world music. Leur quatrième album Buraka continue de mélanger les influences les plus improbables avec une énergie intacte. Peu avant leur dernier concert parisien, ils nous ont dit où ils se situaient dans la grande sono mondiale.

Photo_Buraka 2 300CMYK

Les cinq membres de Buraka Som Sistema. De gauche à droite, debout : Kalaf, Blaya, Lil John, DJ Riot. Accroupi : Andro Carvalho.

Huit ans après ses débuts, la machine Buraka Som Sistema continue de dévorer, mélanger, secouer les musiques du monde telle une grande essoreuse en surrégime. Le nouvel album du groupe portugais, sobrement intitulé Buraka (le quartier de Lisbonne d'où les membres sont originaires), fait étalage d'un style joyeusement bruyant, bariolé et en constante évolution.

Publicité

Le groupe est connu pour avoir sorti le kuduro des clubs de Luanda et de la communauté angolaise de Lisbonne, où il est né dans les années 90, pour le mixer avec des sonorités grime, hip-hop, latines... Des morceaux comme "Yah!", "Sound of Kuduro" ou "Kalemba (Wegue Wegue)" ont rapidement imposé un kuduro métissé et progressif.

Et alors que sous l'étiquette trap ou EDM, de plus en plus d'artistes occidentaux intègrent la viscéralité et les rythmes du rap, du dancehall et de ce qu'on appelle bêtement les "musiques du monde", c'est comme si le centre de gravité de la musique grand public se tournait naturellement vers nos Portugais déjantés.

Les globe-trotters étaient de passage à Paris vendredi 17 octobre pour un concert qui s'annonçait intense. On a attrapé Kalaf et DJ Riot, respectivement producteur-vocaliste et producteur de Buraka Som Sistema, pour parler de kuduro, de Don Omar, Diplo, et Jean-Claude Van Damme évidemment.

Publicité

Konbini | Votre premier EP est intitulé From Buraka to the world, votre nouvel album se nomme Buraka. Est-ce que vous effectuez un retour aux sources ?

Kalaf | C'est plutôt l'idée qu'on est enfin arrivés au point où on a toujours voulu être musicalement. On est à l'aise les uns avec les autres, on comprend mieux nos possibilités en tant que collectif. On n'a pas forcément besoin de se nourrir d'autres producteurs et artistes pour obtenir le son qu'on veut, on a toutes les solutions au sein du groupe. On arrive à maturité.

K | On décrit votre musique comme un grand melting-pot. Où êtes-vous allés piocher vos influences pour cet album ?

Publicité

Kalaf | On a décidé de mettre en valeur différentes sources de musique. On s'est forcés à ne pas se concentrer uniquement sur Paris, Berlin, New York, etc., mais  à explorer différentes villes et territoires. À Lisbonne, on trouve d'énormes communautés d'Angola, du Mozambique, d'Amérique, d'Europe. Tu trouves presque tout ce que tu veux dans cette ville. Il faut sortir de ta zone de confort. On cherche des informations en dehors des sources principales.

DJ Riot | Sur l'album tu as quatre minutes d'Angola, quatre minutes de Caracas, et ainsi de suite. C'est ce qui nous amuse. Dès qu'il y a une flûte ethnique dans une chanson, les gens deviennent fous parce que c'est frais, différent. Nous on essaie de produire cet effet à chaque chanson. C'est comme ça qu'on conçoit la musique.

Publicité

K | J'ai l'impression que votre formule est devenue grand public depuis que des artistes tels que Diplo, Skrillex, M.I.A. l'ont mise en avant. Comment voyez-vous ça ?

Kalaf | Tous ces gens, on ne les renie pas. On adore ce qu'ils font, c'est une inspiration pour nous. Tout ça fait partie de la même source musicale. C'est important que l'auditeur sache qu'il n'y a pas seulement un canal, qu'il y en a plein d'autres. C'est comme regarder tout ce qu'il y a au menu avant de faire son choix. Sans eux notre musique ne serait pas reconnue. Non pas qu'ils nous aient fait connaître, mais tu vas écouter ce qu'ils font en mode : "Okay, ce mec-là explore le rap et met beaucoup de basse dans ce qu'il fait. Pourquoi pas prendre ce type de basse mais explorer la polka ou le funaná [musique traditionnelle du Cap-Vert, ndlr] ?" Cet antagonisme, cet équilibre est parfait pour la musique.

Ensuite nous, on amène un angle culturel. On est tellement absorbés aujourd'hui par l'EDM et toutes ces grosses productions qui mélangent tout, que ce genre est en train de devenir la nouvelle pop. Donc c'est important pour nous de ramener cette dimension culturelle. On n'est pas des gosses qui sortent juste pour se bourrer la gueule.

K | En France et dans pas mal d'endroits, le terme "kuduro" s'est fait connaître en 2011 grâce au morceau de Lucenzo et Don Omar, "Danza Kuduro". Vous saviez que Lucenzo est Français ?

Kalaf | Oui, Franco-portugais !

DJ Riot | J'ai une impression vraiment mitigée sur cette chanson. Je pense que Lucenzo connaît le kuduro, mais bizarrement sa chanson ne ressemble pas du tout à du kuduro... Ça me fait presque mal de l'entendre.

Kalaf | Il aurait pu aller chercher des producteurs spécialisés, équilibrer les choses, même en gardant cette vibe de Miami qu'il voulait. J'ai vu que Shakira a essayé aussi et c'est ce qu'elle a fait. J'espère que la prochaine fois que Lucenzo essaie de faire quelque chose de similaire, il ira voir des gens qui font ça tous les jours et comprennent la formule du kuduro.

DJ Riot | Mais au moins, les gens se sont intéressés au terme et ça a rendu le kuduro célèbre. Ce morceau a apporté une lumière positive sur les producteurs de kuduro, même sur nous qui ne faisons que nous inspirer du genre.

"Il y a le zouk et il y a Brodinski. Comment faire pour les connecter ? Nous, on voit comment."

K | Comment expliquez vous que le kuduro soit devenu si mondial ?

DJ Riot | C'est drôle de voir qu'à un certain moment les gens arrivent à la même conclusion. Par exemple pour un mec de Caracas, Buraka Som Sistema sonne comme du tuki [musique des quartiers populaires vénézuéliens, ndlr] en un peu plus techno. Les gens arrivent à la même conclusion pour kiffer la musique.

Kalaf | Ce matin on était à Rinse FM, on jouait du zouk bass et les gens disaient "Oui, on connaît ce genre de musique", parce qu'ici le zouk est un genre très important. Il y a le zouk et il y a Brodinski. Comment faire pour les connecter ? Nous, on voit comment. Je pense que les gens dans le monde voient également cette connexion.

K | Sur l'album vous avez un morceau appelé "Van Damme". En référence à Jean-Claude Van Damme ?

DJ Riot | On pourrait presque dire que Van Damme a inventé le kuduro. Dans le film Kickboxer, il est soûl en train de danser bizarrement avec des femmes. Les bad guys deviennent jaloux et il les bastonne après avoir fini de danser. Le musicien angolais qui a lancé le kuduro a vu ce film, il a nommé l'un de ses morceaux "kuduro", "cul dur", en s'inspirant des mouvements de Jean-Claude Van Damme.

Kalaf | On adore l'humour, on aime les bonnes histoires, il fallait qu'on lui rende hommage !

K | Comment sonne Buraka, concrètement ?

Kalaf |C'est de la musique dansante avec un angle culturel. Ça te fait voyager, en été, là où il fait très chaud. La musique c'est une question d'émotions. On aime créer de la musique qui amène des émotions aux gens. Ça sonne comme Lisbonne, Paris et Londres en même temps.

DJ Riot | Tu as tout sur l'album. Des morceaux un peu rugueux comme "Stoopid", des trucs plus mélodiques comme "Do Me Now", qui est plus zouk-pop...

K | C'est important pour vous de faire de la musique originale et différente. À présent que beaucoup de gens sonnent comme vous, comment allez-vous évoluer ?

DJ Riot | Ce n'est pas seulement un challenge pour Buraka, c'est le défi de tout musicien, d'évoluer. Si tu n'es pas original, tu arrives à un point où il t'est impossible d'évoluer. On est toujours en quête de nouveaux styles, de nouveaux sons. Ce n'est pas un problème pour nous. On a notre méthode pour travailler ensemble, Buraka se nourrit de cela.

Kalaf | Et puis on adore créer de la musique pour la scène. À l'âge d'Internet où on n'a même plus besoin d'acheter des albums, il y a des gens qui ne sont jamais entrés dans une boutique de disques de leur vie. Je pense que les concerts restent le dernier territoire traditionnel où tu as une interaction avec les artistes et où tu ressens la musique comme ça se faisait avant.

Par François Oulac, publié le 27/10/2014

Copié

Pour vous :