À la Route du Rock, j'ai cherché l'esprit Björk, j'ai trouvé celui de Foals

L'annulation de Björk une semaine avant le déroulement de la Route du Rock, un crève-cœur ? Pas du tout. A peine largués par l'Islandaise, les festivaliers qui se sont quand même rendus à Saint-Malo se sont jetés dans les bras de Foals, un groupe plus jeune, plus festif, plus rock... plus festival, en somme.

Björk, où te caches-tu ? (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

A la recherche de l'esprit Björk, aussi insaisissable que l'esprit Canal (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

"Alors, vous avez trouvé ça comment, Björk hier soir ?" – voilà les premiers mots que je discerne depuis la chaleur réconfortante de mon duvet, ce dimanche matin de Route du Rock. Apparemment, les voisins de tente sont debout. Apparemment, ils ont décidé que tout le monde devait l'être aussi. Pour nous le signifier, ils ont dégainé l'une des nombreuses variantes de LA vanne du festival, celle qu'on entend depuis qu'on a posé le pied en terre bretonne et qui consiste à parler de Björk comme si elle jouait bel et bien au Fort-Saint-Père le samedi 15 août.

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En ce jour d'Assomption, pourtant, point de Björk, ni au ciel ni sur Terre... mais dans la bouche des festivaliers, tout le monde a un avis sur l'auteure du dense Vulnicura, sorti le 16 mars 2015, qui annonçait une semaine avant le festival supprimer sa venue – notamment à cause des terribles efforts que lui coûte l'interprétation de ce dernier album consacré à sa rupture avec l'artiste Matthew Barney, son amour de douze ans ; il suffit de susurrer son patronyme monosyllabique au détour d'une tente, d'un sac de couchage ou d'une pissotière pour récolter l'avis lapidaire d'un festivalier averti. La preuve : quelques minutes de marche dans le camping du festival breton, mon tier-quar pour trois jours, nous suffisent à prendre la température. Un indice : elle est froide.

J'erre donc parmi une population éparse et bariolée, rassemblée par troupes de trois à quinze autour des antres obscures des tentes, desquelles sortent régulièrement bières, mélanges whisky-coca et autres boissons moins avouables. Je m'arrête sur une dizaine de mecs dont la particularité est de porter, en plein mois d'août, des costards de toutes les couleurs en festival de rock.

Björk ? Le dernier de leur souci (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Björk ? Le dernier de leurs soucis (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

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Visiblement, l'heure de l'apéro est arrivée avant moi. Björk ou Foals ? Islande ou Angleterre ? "It's Oh So Quiet" ou "Cassius" ? Les tentatives de communication sont d'abord vaines, mais il me suffit de leur faire croire que mon micro d'enregistrement n'est autre que ma cigarette électronique pour finir par récolter que quelques bribes de réponse :

"J'aime beaucoup ce qu'elle fait, mais je préfère Foals quand même" – "Ce qui est bien en fait, c'est qu'elle a été remplacée par Foals et on est fans. Björk on s'en battait les couilles" – "Moi je suis fan de Björk par contre" – "On ne venait pas pour elle" – "Foals, c'est mon groupe préféré !"

Foals : 1, Björk : 0. Armé de ma cigarette électronique, je suis loin de siffler la fin du match et me fraie à nouveau un passage parmi les tentes Quechua, les cadavres de bouteilles vides et les hipsters. Devant une petite table de camping, je rencontre trois jeunes gens originaires de Rennes tous aussi résolus à ne pas entrer au festival sans que la terre tremble sous leurs pieds. Bonne nouvelle : ils manifestent une réelle envie de se confier. Mauvaise nouvelle : ils sont bourrés.

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"Ça aurait brisé une ambiance"

Le plus précis d'entre eux – bien qu'il soit en train d'imiter un cavalier au galop pendant notre conversation – me révèle cependant quelque chose d'intéressant :

Hue ! Ka-tcha ! Ka-tcha ! En vrai, je suis venu pour Foals. J'ai acheté mon billet pour 20€ à une fille qui était dégoûtée de l'annulation de Björk et pas satisfaite du remboursement de la Route du Rock... mais pour moi c'est plutôt cool. Tout doux ! Tout doux ! Je n'aurais pas acheté mon billet sans l'annonce de Foals. Hue ! Ka-tcha ! Ka-tcha ! Björk, je m'en fous complètement. J'ai déjà écouté, hein. Mais non, vraiment. Ce que ça m'inspire sa musique ? Ça me donne envie de björker.

Ses deux copines sont finalement plus loquaces : K.P et Ninice, toutes deux 26 ans, sont venues à la Route du Rock pour les concerts, certes, mais surtout "pour faire la fête". A l'évocation de la chanteuse art-pop, Ninice n'y va pas par quatre chemins : "Björk, elle aurait un peu foutu la merde parce que c'est de la musique dépressive, genre on va tous pleurer, et tout, ça aurait brisé une ambiance, alors que Foals c'est plus pêchu, en mode funny-funny !!".

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Certains ont l'alcool joyeux, d'autres l'alcool triste ; apparemment, Ninice a l'alcool catégorique.

Björk ? (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Björk ? Pas assez funny-funny (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Sa copine K.P tente de défendre la question islandaise d'un timide : "Elle aurait apporté autre chose au festival...", avant de se ranger aussitôt aux côtés de son amie et d'embrayer : "Si t'es en soirée avec tes copains et que Björk passe en concert, au niveau musical c'est génial, mais ça plombe l'ambiance quoi. Foals c'est plus la fête, on danse, on est avec les copains !"

Mmm. Et les raisons de l'annulation ? Légitimes à leurs yeux ? Non, au contraire :

Tout le monde s'en branle de son dernier album ! Tout le monde pense qu'il est pourri ! [Je tente de la couper pour lui signifier que "euh-ben-non-pas-tout-à-fait" mais déjà :] Moi je pense qu'il est pourri et si elle n'avait chanté que son dernier album, ça aurait foutu un GLAS, quoi. BIM ! Game of Thrones ! Winter is coming ! Enfin tu vois : un kebab et on va se coucher, quoi. Alors que si elle avait décidé de chanter ses chansons de disques précédents, ça aurait fait plaisir à ses fans. Il y a plein de fans – qui ne sont pas venus du coup. Elle a été égoïste je trouve.

Oui, le public est cruel.

"Je suis venu pour Björk et elle est où ? Hein ? Eh ben elle est pas là...". Installé plus loin, Pierre-Antoine, 29 ans, traîne son amertume depuis la capitale. Tant pis : pour tromper la déception, il se réconforte grâce à quelques calembours : "Déjà Foals, comme son nom l'indique, c'est un peux faux. Alors que Björk, on pense à orque, à Willy. Là on va voir des mecs ils ont des mèches, leur musique c'est bien à Carrefour quand tu vas faire tes courses. La musique de Björk c'est bien quand tu fais l'amour. C'est deux mondes différents. Donc les courses d'un côté, l'extase de l'autre. Ça n'a rien à voir !" A-t-il quelque chose, un petit mot à adresser personnellement à Björk ?

Sylvie, sois forte. Je t'attendrai. Je ne suis pas rancunier.

Dans un dernier râle alcoolisé, mon interlocuteur me donne l'ultime occasion de m'extirper de cette chaise de camping trouée et de ramper doucement entre les canettes et les peaux de saucisson qui jonchent le sol jusqu'à une jeune fille nommée Camille.

"J'écoute plus Foals que Björk"

Camille, au milieu de ce grand maelström alcoolisé, est un petit îlot de calme. Elle semble si sobre qu'on dirait une chef-scout qui chaperonne soigneusement ses louveteaux (mais des louveteaux archi-bourrés). Pour moi, à l'heure qu'il est, sa parole vaut de l'or : "Je ne suis pas une fan, mais je voulais checker Björk : j'ai des places pour Pitchfork aussi [où elle aurait dû également se produire en octobre, ndlr]. J'ai une liste de choses à faire avant de mourir et voir Björk c'était dedans... Mais pour être honnête, chez moi, j'écoute quand même bien plus Foals que Björk". Pas de pot, comme l'intégralité du peuple de ce camping, la Parisienne de 28 ans n'était pas non plus une inconditionnelle de la chanteuse de "Bachelorette".

Björk ? Pas assez (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Björk ? Pas assez de respect (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Notre quête d'autres victimes témoignages se poursuivant, le camp s'obscurcit peu à peu, troublé par la tombée de la nuit – et la Jenlain. Mais il n'y a pas que le nuit, qui commence à être troublée. "Björk... c'est une femme, c'est ça ? Bah c'est une conne !", entend-je par ici. Je m'approche et rencontre Seïnou, grand kid rennais de 25 ans à casquette, aimable d'emblée. Pour autant, pas sûr qu'il taperait la bise à notre petite islandaise ; je tends tout de même ma cigarette électronique pour vérifier : "C'est un métier : quand tu programmes d'aussi gros trucs qu'un concert en tête d'affiche dans un festival, tu dois y être... Elle devrait justement s'exprimer et extérioriser avec sa musique. Des gens ont pris des billets pour la Route du Rock uniquement pour la voir ! Il faut respecter les milliers de personnes qui viennent pour ça". Je lui demande s'il connaît Foals : "Ouais, j'aime bien. Lui au moins, il est au rendez-vous". 

Là me reviennent les mots de Flavien Berger, jeune musicien français prometteur, rencontré la veille avant son concert sur la plage de Saint-Malo. Je lui ai posé les mêmes questions – il avait la gentillesse de me répondre à jeun et ça me suffisait, à ce moment-là.

Pas fin connoisseur de la dame à l'univers si obscur, l'auteur de l'excellent album Léviathan aime surtout la BO du film Dancer in the Dark et me confesse néanmoins sa curiosité d'en voir plus sur scène :

Je suis pas frustré qu'elle ne vienne pas. Ce que je pense des raisons pour lesquelles elle ne vient pas ? Si un jour ça devrait m'arriver, j'aimerais bien qu'on ne me trolle pas comme ça et qu'on me respecte. Ça m'est arrivé d'annuler des dates : si je fais cette date, ça veut dire que pendant un mois je verrai pas ma meuf, ou que je ne pourrai pas faire ce truc que j'ai promis ... Les échelles de tournée dont elle fait partie, ce n'est plus humain. Ce n'est pas que les gens ne se rendent pas compte, mais ils sont très frustrés : la passion fait qu'on a des réactions et des comportements qui ne sont plus raisonnables.

Après tout, les annulations d'artistes en festival sont-elles à ce point gravissimes ? Les metalheads de Clisson se sont-ils fait seppuku lorsque ces baggys troués de Korn annulèrent leur venue le jour-même en ce pluvieux soir de Hellfest 2007 ? Les pop rockeurs en slim se sont-ils jetés dans la Seine en hurlant "Wonderwall" lors du combo annulation/séparation-à-coups-de-poings des frères Gallagher d'Oasis lors de Rock en Seine 2009 ? Eh bien non.

La teuf a gagné

Déçus de l'annulation d'un artiste, les festivaliers avertis ont la bienséance de n'en faire la fête que de plus belle. Et si un festivalier averti en vaut deux et que plus on est de festivaliers avertis, plus on rit, croyez-moi, l'annulation d'une tête d'affiche, surtout lorsqu'elle est remplacée par un groupe aussi adulé que Foals, ce n'est pas si grave.

Björk ? Rien d'autre qu'un lointain souvenir pour le public de Foals

Björk ? Rien d'autre qu'un lointain souvenir pour le public de Foals (Crédits image : Mathieu Foucher pour Konbini)

Seïnou, plus philosophe qu'au début de notre rencontre, a l'art de terminer notre discussion sur une phrase qui me fait presque oublier qu'il tangue sur ses deux jambes comme le marin d'un de ces chalutiers ancrés au large d'un port breton :

Je ne connaissais que le nom de Björk avant de venir à la Route du Rock et pourtant, quand je suis rentré ici, j'ai découvert une ambiance géniale. Les gens s'amusent, partagent une passion pour la musique et si on aime la musique on aime tous les genres, pas seulement un style.

Cet article est dédié à Nachtmystium, groupe américain aussi génial que son nom est imprononçable, qui annula sa présence par deux fois avant que je le voie en France et que je ne verrai sans doute pour finir jamais. Tant pis. 

Toutes les photos sont l'œuvre de Mathieu Foucher. Découvrez le reste de son travail sur son site.

Par Théo Chapuis, publié le 21/08/2015

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