Beauregard : cinq ans après, la Normandie tient-elle son festival ?

Pour sa 6ème édition du 3 au 6 juillet 2014, le festival de l’agglomération caennaise voit les choses en grand avec quatre jours de concerts - au lieu de trois -, et des têtes d’affiche dignes des Eurockéennes de Belfort ou de la Route du Rock (Saint-Malo) comme Portishead ou Pixies. Une évolution surprenante, soutenue par les pouvoirs locaux, malgré un modèle économique encore fragile. 

2009-2014. Il y a cinq ans, en juillet 2009, naissait à Hérouville Saint-Clair, deuxième ville du Calvados en nombre d’habitants située en banlieue de Caen, le festival de Beauregard. Un événement familial et éclectique, consacré aux musiques actuelles, dans l'esprit des plus grands festivals d’été régionaux comme les Eurockéennes de Belfort, le Mainsquare festival d’Arras ou Garorock à Marmande. Mais sans la prétention de leur faire concurrence.

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Le public de Beauregard: familial et intergénérationnel © Capture Youtube

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Depuis, des litres de flotte sont passés sous les ponts de l’Orne, et le petit festival qui réunissait 20 000 spectateurs en deux jours en 2009 a triplé son score avec 55 à 60 000 entrées chaque année depuis sa troisième édition en 2011. Une success story qui va jusqu’à surprendre les organisateurs eux-mêmes.

"Beauregard est un festival atypique en termes d’évolution, commente Paul Langeois, directeur et programmateur. En 2009 déjà, 20 000 spectateurs en deux jours ça a été une grande surprise qui nous a convaincus qu’il y a avait un gros manque en termes de festival à Caen" poursuit-il. Cette année, le festival propose même du rab avec une quatrième date, le jeudi soir – le « before » - dont Stromae est la tête d’affiche - Gabriel Rios et Gush en première partie.

Le festival a grossi : on exploite un terrain deux fois plus important, avec de plus grosses scènes et de la vidéo, et puis des têtes d’affiche comme Pixies et Portishead qui ne coûtent pas le même prix que les artistes de la première édition.

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Le directeur de Beauregard voit également dans le succès de l’événement "la réponse à une demande". Le tout pour un budget global qui lui aussi a été multiplié par trois : de 900 000 euros en 2009 à presque trois millions en 2013.

Des collectivités locales acquises à Beauregard ?

Car la destinée de ce petit festival provincial, aujourd’hui classé parmi les 15 à 20 événements musicaux français de l’été les plus importants, aurait pu être toute autre. Un peu à l’image de la feu Garden Nef Party à Angoulême promise à un bel avenir entre 2007 et 2009, mais qui n’a pas pu résister à sa situation déficitaire et à la désolidarisation des collectivités locales, notamment de l’ex municipalité du maire PS Dominique Lavaud et de la région Poitou-Charentes.

Ici, que nenni. La municipalité d’Hérouville Saint-Clair emmenée par le maire Modem Rodolphe Thomas soutient depuis le début le festival impulsé par Patrick Simon et Paul Langeois alors directeur de la salle des musiques actuelles de la commune : le Big Band Café. Et, elle va jusqu’à financer à hauteur de 130 000 euros de subventions l’événement en 2014 (150 000 euros pour la troisième édition). Le Conseil général du Calvados et la région Basse-Normandie apportent également leur pierre à l’édifice.

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Pendant trois jours, le festival de Beauregard investit le domaine bucolique du château de Beauregard en banlieue de Caen et à moins de 20 kilomètres de la mer © Capture Youtube

Pour autant, selon Paul Langeois, « les partenaires institutionnels restent minoritaires ». À termes, l’objectif est d’ailleurs de rendre le festival autonome au maximum. Ce que confirme Sylviane Lepoittevin, adjointe à la Culture à la mairie d’Hérouville depuis 2001. "La première édition était déficitaire, mais depuis ça a évolué, souligne l’élue qui a œuvré aux côtés de l’association organisatrice à la mise en place du festival, la ville fait en sorte que le festival soit autonome". De son côté, le directeur de Beauregard soulève :

On n’est pas à l’abri d’une mauvaise surprise car le modèle économique reste très fragile, mais pour l’instant le taux de réservation est plus fort que l’année dernière. De mémoire, l’année dernière on a vendu 15 000 billets. Ça va très vite à cause du temps. La partie elle se gagne donc en ce moment : jour après jour.

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Un festival = des retombées économiques

C’est qu’en termes économiques et sociaux, un festival de cette envergure, qui réussit à rassembler plus de 50 000 festivaliers, représente un certain intérêt. Notamment pour une ville de taille moyenne, qui plus est de banlieue, et engagée depuis le milieu des années 2000 dans d’importants travaux de rénovation urbaine (notamment de son habitat social). Paul Langeois justifie :

Un festival ça apporte énormément de retombées économiques. Ce sont des milliers d’euros réinvestis dans les entreprises locales, 200 intermittents qui travaillent pendant deux à trois semaines, en plus des restaurants qui tournent et des festivaliers qui prolongent leur séjour pour découvrir la région.

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Rover en concert, le 6 juillet 2013, devant le public de Beauregard © Capture Youtube

"Sur le plan économique, les entreprises et les commerçants y voient un bénéfice intéressant : en deux jours, ils réalisent une part important du chiffre d’affaire de l’année. Et puis cela fait connaître une ville de taille moyenne comme Hérouville" précise pour sa part Sylviane Lepoittevin. "En termes d’emploi, il y a des embauches avec un avant et un après festival quand il faut démonter. Les premières éditions ont eu un retentissement intéressant pour la ville et l’agglomération" poursuit l'élue rattachée à la Culture.

D’ailleurs, chaque édition tente de faire la part belle au cru normand comme Samba de la Muerte ou MmMmM cette année, Fakear en 2013, The Lanskies et Orelsan en 2012 ou Concrete Knives en 2011. Deux à trois groupes de jeunes talents locaux en voie d’émancipation par an, soit un dixième de la programmation. Trop peu diront certains détracteurs.

Une programmation de plus en plus ambitieuse

Pete Doherty, Gossip ou Tahiti 80 la première année ; Nick Cave & The bad seeds, The Smashing Pumpkins, The Hives, Jake Bugg ou New Order en 2013 ; Portishead, Pixies, Blondie, Damon Albarn, IAM ou Gesaffelstein cette année. Musicalement, la programmation de Beauregard se veut de plus en plus ambitieuse, mais dans le respect de l’identité que le festival caennais s’est forgé depuis cinq ans.

"Dès la première édition, on a réussi à se construire une belle identité, mais là on s’affirme encore plus" analyse Paul Langeois. "On a toujours attiré de bons groupes électro, même si le festival est très pop rock avec une touche française et populaire incarnée cette année par Vanesse Paradis".

L’idée, c’est que chacun ait sa tête d’affiche par soir. J’aime bien ce côté où on va tout mélanger mais que ça fonctionne quand même.

Le directeur/programmateur renchérit : "Et puis le but du jeu, c’est aussi d’attirer des groupes qui ne seraient pas venus autrement que dans le cadre d’un festival". Car la Normandie, en termes de musiques actuelles – et mis à part le Nördik Impact fin octobre - reste moins bien dotée en concerts que la Bretagne qui compte à elle seule trois à cinq des plus prestigieux festivals français : les Vieilles Charrues (Carhaix), la Route du Rock (Saint-Malo), les Trans Musicales (Rennes), Art Rock (Saint-Brieuc) ou encore le Hellfest (Clisson).

Beauregard est-il en train de changer la donne ? Difficile à dire, mais ce qui est sûr c'est que l'événement participe au rayonnement culturel d'une région réputée moins festive que sa rivale bretonne. De quoi galvaniser une jeune scène musicale caennaise (et normande) en pleine ébullition.

Photos Captures

Par Florian Bardou, publié le 18/06/2014