Beastmilk et In Solitude, deux facettes de l'avenir du metal

Au détour d'un concert au Glazart de la Porte de la Villette, j'ai assisté au concert d'In Solitude et Beastmilk, deux formations novatrices qu'il s'agit de s'empresser d'écouter. Asseyez-vous tranquillement et posez votre casque audio sur les oreilles, je vous raconte.

Les membres de Beastmilk le prouvent : les produits laitiers, ce n'est pas toujours bon pour la santé

Les membres de Beastmilk le prouvent : les produits laitiers, ce n'est pas toujours bon pour la santé.

In Solitude et Beastmilk ont a priori peu de choses en commun, même lorsqu'on n'est pas un auditeur de metal assidu. Mais parce qu'ils bousculent un peu l'inertie d'un genre qui se complait souvent dans l'auto-citation, ils bâtissent les fondations de ce que pourront être deux voies à suivre pour sauver l'avenir du style. L'une est froide et grinçante, gonflée à la testostérone du rock ; l'autre est grandiose et harmonieuse, mais son âme noire flirte avec l'occulte. Venez, je vous les présente.

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Main droite, un groupe de metal suédois qu'on pourrait qualifier de classique si on n'y regardait pas de plus près : perfectos et cheveux longs, In Solitude dégaine les soli de guitare épiques plus vite que son ombre, et souffle pourtant un coup de frais terrible sur le heavy metal.

Main gauche, une formation post-punk finlandaise composée de musiciens de black metal repentis. Désormais convertis à un groove froid et sinistre, l'ambiance et le songwriting qu'ils imposent fascine les metalheads, mais aussi bien au-delà.

Partis en tournée européenne main dans la main cet automne, les deux groupes montraient déjà par ce plateau commun une certaine porosité des genres. L'occasion d'aller vérifier ce que ces groupes ont dans le ventre lorsqu'ils se produisent au Glazart, ce mardi 14 octobre. Après avoir pénétré l'enceinte de la salle de la Porte de la Villette, on reconnaît parmi l'audience le sourire poupon de Ben Barbaud, rien moins que le programmateur et fondateur du Hellfest. On ne vous fait pas un dessin.

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Beastmilk, clair-obscur post-punk

Les Finlandais de Beastmilk ouvrent le sabbat de leur post punk acide et aiguisé. D'emblée, le son frappe par sa froideur, et un rythme aussi martial que dansant, entre Killing Joke et la furie des Lords of Altamont. Paradoxal, non ?

 C'est pourtant le cas. Dans la fosse ce soir, on bouge beaucoup la tête, mais on surprend aussi nombre de paires de hanches à se balancer toutes seules lorsque viennent les refrains de "Death Reflects Us" ou de l'imparable "Nuclear Winter", hymne psychobilly pour gothiques en manque de gomina. 

En voyant ce public majoritairement habillé en noir onduler l'arrière-train, je m'imagine écrire "c'est un peu comme si Ian Curtis le neurasthénique s'était soudain épris de booty shake". Puis je me dis que je ne peux pas écrire ça dans mon article, non. Vraiment pas.

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On comprend mieux l'harmonie entre les genres quand on s'y attarde. La raideur gothic rock et le songwriting presque métallique dissimulent à peine ce réflexe typiquement post-punk : dans l'ombre, c'est la basse qui dirige tout ça de son vrombissement impérieux. Écoutez donc "Love In A Cold World", ci-dessus, pour vous en rendre compte.

Reste qu'en live, c'est vraiment le chanteur qui fait la différence. Puissante et facile, la voix de Kvohst est un clair-obscur permanent, atteignant son climax au creux des chansons les plus rock ("The Wind Blows Through Their Skulls"), comme des instants les plus finement nuancés ("Love In A Cold World", encore... mais quelle chanson).

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Le groupe alterne chaud et froid, dispense chœurs catchy et mélodies exigeantes, et s'échappe des carcans traditionnels. Beastmilk n'est ni un groupe de rock ni un groupe de metal, en somme.

Le plus surprenant étant qu'un seul album, Climax, sorti en 2013, aura suffi à le prouver : l'alchimie entre le gel de la cold wave et le feu du metal donne du Lait de Bête, et c'est délicieux.

L'album Climax de Beastmilk est sorti chez Svart Records et s'écoute en intégralité sur Bandcamp.

(Crédits image : Ester Segarra)

Je vous l'accorde, In Solitude cache bien son originalité. (Crédits image : Ester Segarra)

In Solitude, souffle occulte sur le heavy

Pour In Solitude, je vous l'accorde, c'est moins évident. Visuellement, leur dégaine de sales rejetons d'Iron Maiden les inscrit peut-être à vos yeux parmi les groupes à vestes à patches dont votre tonton Gérard, celui qui a vu Deep Purple en 1976, possède des pleins cartons de vinyles. Mais donnez-leurs une chance. Avec leur dernier disque intitulé Sister, ils repoussent le conservatisme heavy metal et dégomment la rigidité dans laquelle il s'est ankylosé depuis plus de 40 ans désormais. Croyez-moi.

Premier point : les mecs d'In Solitude sont des musiciens fantastiques. Mélodiquement, ils mettent toutes les autres formations de heavy metal contemporaines à l'amende. Il suffit de prêter l'oreille aux deux guitares, qui s'accordent et se désaccordent avec malice, résultat d'une composition complice. Je vous le dis, c'est obligé : ces mecs se kiffent. Niklas Lindström et Henrik Palm, armés de leurs deux manches, donnent une nouvelle définition au mot épique : harder, better, faster, stronger. Le titre "Death Knows Where" l'illustre parfaitement.

Le sentiment d'urgence de leurs chansons, ce tempo imparable et les leads destructeurs tissés par les guitares rend vite les mélodies d'In Solitude hyper-addictives. Pourquoi ? Peut-être parce que cette dose dramatique qu'oublient souvent en cours de route (ou sur leurs pochettes) les autres groupes de heavy, le chanteur Pelle Åhman et sa troupe se la perfusent directement par intraveineuse. C'est bien simple, lorsque j'écoute In Solitude, je me rappelle pourquoi j'aime les méchants dans les films.

Eh ouais, pas besoin de faire semblant d'éviscérer des vierges ou de répandre sur le premier rang le sang de têtes de cochons achetées la veille chez le charcutier du coin pour provoquer l'effroi. Au cours du concert rituel, les prêtres-musiciens font jaillir devant l'audience entière leurs invocations macabres, entre nécromanciennes ("To Her Darkness") et démons du clair de lune ("A Buried Sun"), tout ça sous la lumière blafarde des candélabres. Howard Philipps Lovecraft aurait adoré ça.

Finalement, le nouveau souffle de leur style musical de papy, les Finlandais le piochent dans l'évocatoire : dans l'occulte, dans la sorcellerie, dans la magie noire. Il faut les comprendre : ces métalleux-là sont plus enclins à traîner avec des groupes de black metal (comme leurs potes de Watain, blockbuster metal noir suédois également) que de fantasmer la chasse au dragon.

On ne rit pas comme devant une série B face à In Solitude. Ce groupe de heavy metal impose le respect par sa maîtrise parfaite de son sujet, alors même que la moyenne d'âge du groupe n'excède pas 25 ans. Enfin, grâce à ces gars-là, le heavy metal redevient dangereux. Et c'est tant mieux : vous allez enfin pouvoir impressionner tonton Gérard.

L'album Sister d'In Solitude est sorti chez Metal Blade Records et s'écoute par ici.

Chemin de la main droite, chemin de la main gauche

Evidemment, ces deux groupes ne sont pas les seuls à faire progresser le metal. Avec d'autres formations de talent qui se révèlent au bout d'un, deux ou trois albums, ils font encore partie d'une avant-garde.

Mais les groupes historiques qui comblent les stades et squattent les mainstages des festivals (depuis près de 40 ans pour certains) devraient prendre garde : la relève est là, sous leurs yeux. Et un jour, peut-être, ils prendront leur place. Moi j'ai hâte. Pas vous ?

Par Théo Chapuis, publié le 16/10/2014

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