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La première BD sur le Hellfest confirme que le metal n'est qu'un cartoon pour adultes

Publié le

par Théo Chapuis

Welcome to Hell(fest) est un carnet de bord savoureux pour déguster le Hellfest sans avoir à y planter sa tente Quechua. Rencontre avec ses auteurs Johann Guyot et Sofie Von Kelen.

Welcome to Hell(fest), le carnet de bord du festival au bon goût de franco-belge (Crédits image : J. Guyot, S. Von Kellen, Editions du Blouson noir, co-édité avec Croc en Jambe)

Pour bien des raisons, l'univers de la musique metal n'est en somme qu'un gigantesque cartoon. Les accoutrements sauvages des musiciens, les paroles grotesques et théâtrales... La musique n'est pas en reste : il faut jouer toujours plus vite, toujours plus fort, toujours plus technique... Parfois, les metalleux ressemblent simplement à des gens qui ont trop regardé Bip Bip et Coyote quand ils étaient petits. Aussi, lorsqu'on apprend l'existence d'une bande dessinée sur le Hellfest, on n'est surpris que d'une chose : qu'il n'y ait pas plus de BDs metal.

Johann Guyot et Sofie Von Kelen sont les auteurs de Welcome to Hell(fest), un "carnet de bord" du plus grand festival metal en France, sur trois éditions : 2012, 2013 et 2014. Alors qu'ils présentaient leur bébé en vernissage à In The Garden dans le 11e arrondissement lors d'une étouffante journée de début juin, j'ai réussi à les coincer dans la cuisine du bistrot pour qu'ils me dévoilent les secrets de fabrication de cette BD qui n'en est pas vraiment une. Ah bon ?

"Le but n'était pas de faire une bande dessinée dans le sens où tu l'entends mais plutôt un carnet de bord", explique Johann Guyot, le dessinateur de Welcome to Hell(fest). L'idée est simple : "retranscrire tout ça en dessin et que Sofie fasse des chroniques". C'est donc à ce mélange de découverte sur place et d'expertise distillé avec saveur que le duo se consacre sur environ 120 pages.

Sofie la reporter et Johann "l'intello" (Crédits image : J. Guyot, S. Von Kellen, Editions du Blouson noir, co-édité avec Croc en Jambe)

Pourtant, il ne faut pas croire que c'est parce qu'on écoute la musique de Satan qu'on va forcément au Hellfest. Johann l'admet : "Aller au Hellfest, c'était une aventure pour moi". Eh oui. Bien que passionné de musique metal, il ne fait sa première expérience du festival clissonnais que lors de l'édition 2012, pour laquelle sa partenaire Sofie le convainc de partir.

Quand j'avais 14-15 ans, la culture metal et les metalleux m'impressionnaient beaucoup. Du coup le festival, c'était pas ma tasse de thé. Côtoyer tout ce monde-là, j'étais pas trop chaud au début. Mais ça s'est avéré une bonne chose pour l'album parce que j'y allais avec un certain recul.

"Burning lives, burning..."

C'est précisément le point fort de Welcome to Hell(fest) : ses auteurs ne prennent pas le néophyte de haut et évitent l'insupportable jargon d'entre soi souvent inhérent à la presse et aux publications metal. Johann Guyot partage sa surprise devant les moshpits, devant les looks toujours plus dingues des festivaliers, l'ambiance de colonie de vacances pour adultes et la démesure du festival en dessins. Un vrai plaisir pour le lecteur, qui découvre le Hellfest dans les yeux d'un pantouflard et ne se sent jamais mis de côté.

Petites précisions sur Cannibal Corpse, l'un des groupes de death metal les plus solides de l'Histoire (Crédits image : J. Guyot, S. Von Kellen, Editions du Blouson noir, co-édité avec Croc en Jambe)

Un concert de doom ? En gros, c'est ça (Crédits image : J. Guyot, S. Von Kellen, Editions du Blouson noir, co-édité avec Croc en Jambe)

Pourtant c'est bien un carnet de bord de passionnés. Rien qu'au format, Welcome to Hell(fest) évoque la pochette d'un 45 tours – et que dire de son nom, qui évoque l'un des disques de metal les plus importants de sa génération. Signée des redoutables Venom, sa chanson éponyme est devenue un hymne pour toute la culture metal dans son ensemble...

Alors qu'il se décrit comme un mec qui a la passion du vinyle "tout seul à la maison" mais pas celle des bars metal ni des grands rassemblements de chevelus, Yohann a trouvé le parfait alter ego pour ce carnet de bord : Sofie Von Kelen représente la personnalité inverse. Photographe au Hellfest et même à son ancêtre Furyfest pour le magazine Abus Dangereux, vous pouvez régulièrement la croiser dans tous les bons concerts de heavy metal entre Bordeaux, Paris et l'Angleterre : "J'ai toujours été journaliste, ou photographe, régisseuse, roadie... J'ai toujours travaillé sur des festivals".

Également rédactrice pour le journal L'Avis des Bulles, "mensuel critique de la bande dessinée", elle a rencontré Johann au fameux festival d'Angoulême voilà une demi-douzaine d'années. "Personne n'avait jamais fait de bande dessinée sur le Hellfest", raconte-t-elle, se déclarant la "première surprise". D'ailleurs, selon elle, "le milieu metal est assez féru de BD". Et quoi de mieux pour parler du milieu metal que de le faire avec un non-initié des festivals ?

"Des choses vraiment rigolotes à dessiner"

Tout fan de musiques sombres qu'il soit, Johann n'a pas honte de raconter avec ses dessins qu'il est "tombé des nues" devant certaines scènes que seul la population d'un open air comme le Hellfest est capable de créer. Même si "ce sont des trucs évidents pour les festivaliers", on découvre dans ses dessins pourquoi les metalheads constituent en festival un groupe social libéré, à l'aise avec son look et son corps et très amical (parfois même un peu trop).

J’ai beau connaître le milieu, il y a encore des trucs que je comprends pas : à un moment, je vois un type de 50 berges s’étaler de la boue partout sur le corps avant d’aller au concert… Alors je pige pas trop, mais c’est super amusant à dessiner. Il y a aussi les types qui se déguisent en tout et n’importe quoi…

Tout ça est hyper sympa même si je n’ai pas cette culture. Je découvre. Mais l'ambiance est super bonne, les gens ne mentent pas : le Hellfest, c'est super bon enfant, super sympa, les gens sont adorables, y'a pas une seule embrouille... Puis y'a des choses vraiment rigolotes à dessiner.

Le Hellfest, c'est avant tout un état d'esprit (Crédits image : J. Guyot, S. Von Kellen, Editions du Blouson noir, co-édité avec Croc en Jambe)

De par sa taille, son renom et ses programmations de légende, le Hellfest n'a pas de concurrent en France. Johann et Sofie n'auraient sans doute pas pu sortir leur BD sur un autre festival français, même s'ils se défendent de faire de la pub gratuite pour l'événement : "Le but n'était pas de faire une BD "sur" le Hellfest, mais bien plutôt un carnet de voyage qui décrit ce genre de festival", coupe Johann.

C'est pour cela qu'ils ont mis un point d'honneur à guider le lecteur avec leurs propres avatars dessinés. C'est Johann et Sofie qu'on suit tout au long de Welcome To Hell(fest), car comme elle l'explique, "on aurait pu mettre en scène des personnages fictifs, comme des clichés de metalleux. Mais là c'est notre vision du Hellfest et c'est pour ça qu'on s'est mis en scène". Elle précise :

On parle de certains groupes mainstream comme Deep Purple, Slayer, Iron Maiden, Uriah Heep, KISS, ZZ Top... mais on s'est aussi concentrés sur des genres de niche comme le black metal, le death metal, le doom, le thrash... Ce que vous trouverez dans ce carnet, c'est notre description.

D'ailleurs, Johann n'est pas là pour "caresser dans le sens du poil" le festival de Ben Barbaud : on voit parfois les personnages qu'il dessine se plaindre du son de certains concerts ou encore du manque de toilettes. Un esprit râleur qui colle bien à l'esprit BD qui a bercé le dessinateur, fan d'un genre qu'il appelle "rock'n'roll, banlieusard et blouson noir" : ses idoles sont Margerin, Jano, Ptiluc, mais aussi Jean-Christophe Menu ou Vuillemin, dont il dit "avec de la crasse, il saurait faire une œuvre d'art". Quoi qu'il arrive, dans l'ensemble, ils sont d'accord pour admettre qu'il y a "un retour à la BD rock'n'roll" ces temps-ci.

Instantané au Hellfest (Crédits image : J. Guyot, S. Von Kellen, Editions du Blouson noir, co-édité avec Croc en Jambe)

Qui dit BD rock'n'roll ne dit pas forcément que le milieu est exclusif. On quitte Johann et Sofie à leur session de dédicaces où des profils très différents viennent les saluer, les encourager et leur acheter un carnet de bord. Tout le monde semble ravi, la sono du bar passe du heavy metal, les vestes à patches sont de sortie – mais heureusement, personne ne montre sa bite au moment de faire signer son exemplaire.

Welcome To Hell(fest) est l'un des meilleurs exemples de ces fragiles ponts qui se hissent entre les cultures mainstream (la bande dessinée) et un univers qui inquiète les néophytes (le metal). Pas de doute, l'union est réussie et ce carnet de bord est à mettre entre toutes les mains – même celles qui ne font pas les cornes avec l'index et l'auriculaire.

Welcome To Hell(fest) de Johann Guyot et Sofie Von Kelen, 20€, paru chez les Éditions du Blouson noir et co-édité avec Croc en Jambe

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