AlphaGo, le docu qui m’a fait ressentir la force de l’intelligence artificielle

Quand une intelligence artificielle, "AlphaGo", bat un champion de jeu de go, le monde n’est plus vraiment le même. C’est ce que raconte, sentiments concrets à l’appui, un documentaire américain.

Détail de l’affiche du documentaire AlphaGo.

Commençons par un petit exercice de visualisation : de quoi parlait le dernier article que vous avez lu sur l’intelligence artificielle ?

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Vous ne vous souvenez pas ? Allez, je suis prêt à prendre les paris : il y était question soit des dangers de l’IA ("va-t-elle nous piquer nous boulot ?", "Va-t-elle devenir incontrôlable ?"), soit d’explications savantes sur le deep learning et le dernier algorithme farfelu pondu par une équipe de chercheurs, soit encore de la lutte acharnée entre les États – Chine et États-Unis en tête – pour devenir les maîtres du monde en matière d’IA… Et donc les maîtres du monde tout court.

En revanche, bien plus rares sont les écrits et les témoignages qui nous racontent, de manière très vivante, comment les prouesses de l’IA peuvent déjà chambouler les tréfonds de l’âme humaine et pulvériser des certitudes que l’on pensait indéboulonnables.

À droite, Fan Hui, un Français ex-champion d’Europe de go battu par "AlphaGo" en 2015 et qui livre, tout au long du documentaire, sa vision très personnelle et philosophique du jeu de go.

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Le documentaire AlphaGo, réalisé par Greg Kohs et diffusé pour la première fois dans un festival new-yorkais en avril 2017, est disponible sur Netflix depuis le 23 janvier dernier. Il retrace une partie très mouvementée et médiatisée de la vie d'"AlphaGo", l’IA développée par l’entreprise londonienne DeepMind, et rachetée par Google en 2014.

Pour ceux qui, comme moi, n’y connaissaient rien au go, le documentaire remet les pendules à l’heure : c’est bien plus qu’un jeu. Encore très pratiqué en Chine, au Japon et en Corée, le go est, aux dires de ses aficionados, à la fois un chemin de vie, un médium artistique, un outil d’introspection, un prolongement de l’esprit, un miroir de l’intuition, bref, une sorte de concept infini dont la véritable finalité échapperait même à l’entendement d’un Jedi.

Le go étant une véritable institution, environ 80 millions de personnes ont suivi, à la télé et sur Internet, le match historique entre "AlphaGo" et Lee Sedol que retrace le documentaire.

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Dès lors, on comprend un peu mieux pourquoi le fait qu’une IA s’attaque à quelque chose d’aussi mastoc, tant d’un point de vue arithmétique – sur un plateau de go, le nombre de configurations possibles des pions est plus important que le nombre d’atomes dans l’univers – que spirituel, ne peut que secouer, pour le meilleur et pour le pire, la perception que nous avons de nous-mêmes.

Le tsunami que le documentaire raconte, c’est celui de la victoire terrassante d'"AlphaGo", en mars 2016, contre l’un des meilleurs joueurs au monde, le Sud-Coréen Lee Sedol. Au début de la rencontre, pourtant, personne n’y croit ("AlphaGo" n’est pas mûr, "AlphaGo" n’est pas créatif, "AlphaGo" n’est qu’une machine…) Au final et à la stupeur générale - sauf pour ses concepteurs -, "AlphaGo" remporte quatre des cinq manches.

L’équipe de DeepMind après la 5e victoire d'"AlphaGo" contre Lee Sedol. Avec les lunettes, Demis Hassabis, cofondateur et vice-président de DeepMind.

Pour le monde de l’IA, c’est un moment historique. Pour celui du jeu de go aussi. Tout au long du documentaire, toute la palette des sentiments humains y passe, qu’il s’agisse des champions de go, des informaticiens derrière "AlphaGo" ou des simples amateurs de go : on y traverse, au choix, crises existentielles, désespoirs, émerveillements, révélations esthétiques, revirements philosophiques ou phases de culpabilité.

Pris dans le match, on y expérimente aussi, en tant que spectateur, un autre sentiment, inédit et ambivalent : un mélange de fierté pour le génie humain derrière "AlphaGo" et de fierté encore plus grande quand le champion, dans la quatrième manche, déjoue les plans imparables de cette IA froide, constante, incapable de douter d’elle-même et si peu humaine, finalement. La force d'"AlphaGo", qu’il s’agisse de l’IA ou du documentaire qui lui est consacré, est là : ces performances nous émerveillent autant qu’elles nous rabaissent.

"Cette expérience m’a fait grandir […]. Je pense avoir trouvé ma raison de jouer au go […] C’est une expérience inoubliable", explique le champion battu en fin de documentaire. S’il faut connaître un minimum le go pour ressentir un tel sentiment, il n’est pas absurde de se dire que, dans un futur proche, nous aurons aussi, chacun d’entre nous, des petits "AlphaGo" dans des domaines que nous comprenons, qui nous feront ressentir des choses nouvelles et bouleverseront nos conceptions de l’intuition, de la créativité, de l’intelligence ou même de l’erreur.

Au-delà des ressentis, AlphaGo trace également des sillons. Selon des spécialistes interviewés dans le documentaire, le style de jeu complètement inédit développé par "AlphaGo" influencera la manière de jouer au go pendant les mille prochaines années.

Lee Sedol, après la 4e manche, applaudi pour sa seule victoire contre "AlphaGo" (difficile de ne pas verser une larme pendant cette scène).

Le documentaire terminé, on se souvient, par association d’idées, d’un épiphénomène tout aussi déroutant. Anthony Levandowski, connu pour être l’un des inventeurs de la voiture autonome, a fait parler de lui pour une autre progéniture très troublante, the Way of The Future (WOTF). Sorte d’église, WOTF milite pour une transition en douceur et "amicale" vers l’avènement des super-machines que nous devrons, au pire, accepter, au mieux, révérer. Du maître à l’idole, il n’y a qu’un pas.

Par Pierre Schneidermann, publié le 26/01/2018

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