Trois question à Alex Stevens, programmateur du festival de Dour

"Cinq jours d'amour et de musique alternative", tel est le slogan du festival de Dour en Belgique, véritable mastodonte dans le paysage des évènements musicaux de l'été. Avant de se trémousser du côté de la Machine à feu, on a posé quelques questions à son programmateur Alex Stevens. 

La première fois que je suis allé à Dour, j'avais 14 ans. Je n'avais pas beaucoup d'argent et pour manger j'ai volé des biscuits dans les placards de ma grand-mère. Ça a été le coup de foudre tout de suite.

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Les mots sont de Alex Stevens, programmateur de l'un des festivals les plus en vus de l'été. Mais contrairement aux autres grosses machines comme Werchter ou Glastonbury, le festival de Dour fait figure d'OVNI. Programmation indé pour une grande majorité, pas (ou peu) de noms clinquants, et une prime donnée à la qualité de la performance scénique : le festival du Hainaut fait figure de véritable dénicheur de talents, à l'avant-garde des orientations de la musique actuelle.

Dour 2012

Et vu l'éclectisme et la qualité de la programmation dans toutes les "niches" de la musique actuelle, on s'est interrogé sur le profil du programmateur de Dour. Geek invétéré à l'affut de tout ce qui se passe sur la Toile ? Mec qui délègue une grande partie de son activité pour ne conserver que le dernier mot ? Alex Stevens n'est rien de tout ça.

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Arrivé à Dour en 1999, responsable du site du 2000 puis programmateur, c'est un mec qui aime profondément la musique dans tous ses interstices et qui surtout n'a pas peur de perdre en "programmation prestige" ce qu'il peut gagner en jolies découvertes. On lui a posé trois questions (peut-être un peu plus en fait). Voici ses réponses.

Konbini Cette année, vous fêtez les 25 ans du festival de Dour. Est-ce que tu peux me parler de son évolution ? 

Dour a été crée en 1987. La première année, Bernard Lavilliers était la tête d'affiche et il n'y avait qu'une seule scène. C’était le premier festival en Belgique francophone et donc il fallait faire venir des têtes d’affiche pour attirer du monde. Et puis très vite Carlo [Di Antonio, actuellement ministre de la culture belge, ndr] a eu l’idée de diversifier les genres.

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Il a fait venir De la Soul en 1991 et je me se souviens d'avoir entendu des gens se plaindre, notamment des habitués de festivals rock, dans les journaux « qu'un groupe de hip-hop dans un festival rock c’est n’importe quoi, ça n’a pas de sens ». Et puis très vite, je crois qu’il est allé à Paléo ou Roskilde et là est venu l'idée de multiplier les scènes, les genres. En parallèle il a constaté que le Fuse [célèbre boîte de nuit de la capitale belge, ndlr] à Bruxelles marchait bien donc il a décidé d’inviter les musiques électroniques à Dour. C'était il y a 16 ans.

Dour Festival en 1989 - Premier article dans La Province

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En fait l’évolution du festival a toujours été d'essayer de devancer un courant, un genre, d’innover et de se remettre en question. Par exemple on a été l’un des premiers festivals à proposer de la dubstep en 2007 avec Skream pour une de ses premières dates en dehors de l’Angleterre. On avait également eu Digital Mystikz, soit Coki et Mala qui reviennent cette année.

Dans cette optique, pour cette édition, on a crée le Dub Corner avec un gros Soundsystem qui va jouer à même le sol comme au festival de Nothing Hill avec Dub Invaders, Bashanti. 6 heures non stop de Dub avec un terrain à eux. L'idée est toujours d'innover, notamment par rapport aux festivals de Flandres. Eux ne comprennent pas ce que je fais, ni pourquoi on vend autant de tickets (rires).

K | Plus généralement vu l'ampleur de l'évènement, comment cela se passe-t-il pour la programmation ? Est-ce que tu t'en occupes seul ? Est-ce que tu délègues ? Quel aspect privilégies-tu ? 

Je m'occupe d'une bonne partie de la programmation, mis à part certains styles pour lesquels je demande conseil. C'est le cas du metal dont je ne suis plus vraiment l'actualité les dernières années, ou encore du reggae. Pour le reste, je vais dans pas mal de festivals, je me rencarde sur les artistes qui valent le coup tant par leur musique que leurs prestations live. Parce qu'un bon artiste pour Dour est avant tout un artiste généreux sur scène. Des mecs qui fonctionnent à l'énergie, qui mouillent le maillot.

Pour la programmation, côté "ingénierie", dans un premier temps je divise le festival et les scènes par ambiance.

Une ébauche de programmation trouvée sur la page Facebook du festival.

Puis j’essaie de trouver des noms qui peuvent porter chaque scène, qui rassurent le public, qui leur font acheter des tickets. Ensuite, après avoir "sécurisé" chaque plateau avec un nom je peux remplir avec les coups de cœur que j’essaie de mettre dans des ambiances qui correspondent.

En fait, l'idée derrière tout ça est de créer un équilibre musical. Mais aussi un mélange de publics qui fonctionne. Contrairement à d'autres, on se dit que c'est avant tout le public qui fait la qualité d'un festival. On essaie alors de programmer en fonction de cela. En résumé, je préfère un festival avec des gens sympas qui s'amusent même les pieds dans la boue qu'un festival où les gens s'emmerdent. [rires]

Le festival de Dour a 25 ans

K | Plus grande fierté en tant que programmateur ? Plus grande attente pour Dour 2013 ? 

Pour la plus grande fierté, il y a trois ou quatre ans on reçoit un mail d’un mec qui nous parle d'une jeune Flamande qui fait des morceaux toute seule avec sa guitare. Il nous dit aussi qu'elle aimerait bien venir et il me demande si j’ai encore une place le jeudi, un peu calme. Au  final cette jeune belge c'était Selah Sue qui a envouté tout le monde ce jour-là.

Selah Sue à Dour en 2009 - Crédit image Bourgol

C’était vraiment un moment magique. Je me souviens c'était le premier jour du festival, j'avais plein de problèmes, des gens qui avaient pas le bon bracelet, d'autres qui n'arrivaient pas à trouver leur chambre d’hôtel : mon téléphone sonnait en permanence. Et je suis arrivé devant le chapiteau et j'ai tout oublié. On en avait les poils qui se hérissaient. Elle a même fait asseoir tout le chapiteau.

Pour les artistes que j'attends particulièrement, c'est marrant c'est une question que tous les journalistes me posent. Alors que pour moi la beauté de la programmation c'est l'ensemble et beaucoup moins certains noms en particulier. Mais bon. Pour cette année il y a quelques trucs que j'attends vraiment.

Flume, par exemple, je pense que ça va être vraiment bien, Digital Mystikz aussi. Et mon petit coup de coeur, ce sont les belges de BRNS. C'est vraiment bien et j'ai essayé de les mettre à un horaire pas mal.

On a conclu l'interview en évoquant la richesse de la scène musicale belge et la qualité de la programmation de l'autre côté de la frontière. Lui nous dit juste que "la Belgique c'est un carrefour, les belges misent peut être plus sur l'énergie". Nous on est définitivement conquis par ce festival et par la patrie du Roi Baudouin. En partant on l'interroge sur la scène hip-hop belge et Alex Stevens nous confie son admiration pour Veence Hanao que l'on pourra voir également à Dour. On ne connaissait pas, on a écouté, on a été charmé.

Par Tomas Statius, publié le 11/07/2013

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