"Noire n’est pas mon métier" : rencontre avec Aïssa Maïga, une actrice révoltée

Aïssa Maïga, comme tant d’autres actrices noires en France, est souvent renvoyée à sa couleur de peau. Racisme, refus, sexisme… Elle dit stop. Pour les besoins du livre Noire n’est pas mon métier, en librairie depuis le 3 mai, elle a réuni 16 actrices noires qui témoignent. Rencontre.

© SND

"Trop noire pour une métisse", "vous ne pouvez pas être le personnage, c’est une avocate", "sais-tu faire l’accent africain ?"… C’est sûrement pour ne plus jamais avoir à entendre ce type d’aberrations que la comédienne Aïssa Maïga a eu l’idée de faire appel à quinze consœurs du métier, toutes noires, pour crier haro sur le racisme diffus qui sévit au sein du cinéma français.

Ce collectif – composé de Nadège Beausson-Diagne, Mata Gabin, Maimouna Gueye, Eye Haïdara, Rachel Khan, Aïssa Maïga, Sara Martins, Marie-Philomène Nga, Sabine Pakora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Magaajyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré et France Zobda– a livré un ouvrage choc, Noire n’est pas mon métier, dans lequel chacune témoigne des horreurs vécues, entendues, constatées.

Difficile de garder son calme à la lecture de ce constat glaçant, implacable, qui rappelle combien les clichés et l’ignorance sont prégnants à tous les niveaux du paysage cinématographique français. Avec colère et élégance, la talentueuse Aïssa Maïga, à l’instar de Michael B. Jordan aux États-Unis avec son Inclusion Rider, monte donc au créneau pour que les longs-métrages de demain collent plus à la réalité sociale du pays et donnent de la voix à la diversité.

Dans quelques jours, elle sera accompagnée des signataires de ce livre événement pour une montée des marches au Festival de Cannes. Nous l’avons rencontrée dans un café parisien, pour faire le point. Entretien 100 % sans filtre.

Konbini | À quel moment précis vous vous êtes dit que ce livre devait exister ?

Aïssa Maïga | Il y a eu différentes étapes. En 2017, j’ai écrit le texte qui est devenu le prologue du livre. En me lançant, j’ignorais totalement que ça deviendrait Noire n’est pas mon métier. En janvier dernier, je voulais vraiment que ça bouge, que ça aboutisse à quelque chose.

J’ai donc fait lire ce que j’avais rédigé à des personnes autour de moi. Et j’ai une amie, Rokhaya Diallo, qui m’a dit : "En fait Aïssa, tu as écrit quelque chose qui sera dans un bouquin." Ça m’a un peu renversée. Je pensais plutôt en faire une tribune. Je ne savais pas trop en réalité. Elle avait en tout cas raison. Ça pouvait devenir un bouquin à condition que ce soit collectif.

Qu’est-ce qui vous a fait tenir aussi longtemps avant d’en parler ?

En fait, j’ai déjà énormément parlé. Depuis mes débuts, il y a vingt ans, j’ai pris la parole sur ces sujets. J’ai de très vieilles archives à ce propos. Mes interventions ont eu un peu plus de résonnance au moment où j’ai joué dans Les poupées russes et dans tous ces films qui m’ont permis de faire un peu de promo.

J’en parlais parce que c’était mon choix mais aussi parce que j’étais toujours questionnée sur ça. Les journalistes ne me demandaient jamais comment j’avais préparé tel ou tel rôle, comment j’avais construit mon personnage, quelle était ma relation de travail avec le ou la cinéaste. Rien de tout ça.

Quelle était la question de base que l’on vous posait ?

"Alors, c’est dur en tant qu’actrice noire ?" Vous savez, je n’ai jamais considéré que je devais me taire, que c’était ma place de le faire. Et en même temps, je voyais bien qu’il y avait un problème. L’ouverture que je désirais initier en m’exprimant n’avait pas lieu.

Ce qui se produisait en revanche était une forme d’enfermement dans ma condition puisque, même quand je faisais la promo d’un film, je ne parlais que de ça. Et je fais référence à des émissions qui étaient très regardées, comme celles de Daphné Roulier sur Canal+ ou d’Isabelle Giordano sur France 2.

C’était pareil en radio, en presse écrite… J’étais perçue comme une comédienne noire qui ne pouvait parler que de ça. Au bout de quelques années, ça m’a fatiguée. J’avais l’impression de me répéter et rien ne changeait. Je me suis donc dit que mon objectif serait d’être sur le ring, qu’il suffisait d’exister, d’être là, de participer à des films de qualité, avec des histoires de qualité. De m’inscrire dans le paysage…

Ça doit être épuisant de devoir en permanence justifier votre légitimité…

C’est moins dur d’être actrice que de traverser tout ça. Être actrice est un métier difficile, c’est vrai, mais en même temps c’est une profession de liberté, de choix. J’occupe mon temps comme je l’entends. Alors oui, pendant quelques années, j’ai compris que toutes mes interventions étaient stériles. Par conséquent, je me suis dit : "Tais-toi et joue."

Quelle était la teneur exacte de ces interventions ?

La même que celle du livre. "Nous voulons des rôles, point barre." C’est important parce qu’on est France. C’est un pays pluriel. J’ai choisi de me taire pour plusieurs raisons. À cette époque, j’ai repris les cours. J’ai essayé de me remettre en question. Il ne s’agissait pas uniquement d’accuser la terre entière mais aussi de se challenger. Et ça prend du temps. Mon silence est également né de problématiques intimes et personnelles : il fallait que je m’occupe de moi, que je soigne mon âme.

La dernière raison était plus pernicieuse. En effet, j’avais parfois l’impression que ça avançait. Des acteurs et des actrices issus de la diversité émergeaient : Claudia Tagbo, Thomas Nguijol, Omar Sy, Lucien Jean-Baptiste… Je me disais "ça y est". Mais ces émergences existaient uniquement dans la comédie. Il existait et existe très peu d’autres opportunités pour les acteurs noirs.

À titre personnel, pendant longtemps, j’ai été estampillée "films d’auteur" (comme dans cet extrait du superbe Bamako). Je n’avais pas accès aux comédies populaires.

La place de la comédie dans le paysage cinématographique français m’a beaucoup interrogée. Parce que c’est le seul domaine dans lequel il y a de la diversité. Je pense qu’en termes de symbole et d’héritage, ça dit quelque chose.

C’est presque de la psychologie sociale mais disons qu’un homme noir qui ne fait pas rire laisse la place à la peur. Il y a encore dans la représentation que l’on se fait l’idée d’une force physique décuplée, d’une potentielle sauvagerie et puis, peut-être, un fond de culpabilité… La comédie joue sur des clichés qui détendent. Mais attention, ce genre a bien évidemment des vertus fédératrices. On peut rire ensemble, donc vivre ensemble.

À qui vous êtes-vous confiée sur ces sujets ?

J’en parlais à mon entourage amical, professionnel, familial… C’était une question récurrente. Aux alentours de 2005, quand les révoltes en banlieue ont explosé et que la question de la représentation des "minorités visibles" à l’écran s’est posée en simultané, ce sujet appartenait d’un seul coup à tout le monde. Il faisait débat. Depuis le canapé de mon salon, j’hallucinais. Ça faisait dix ans que j’étais comédienne et en un instant, ces questionnements que j’avais en tête se retrouvaient partout.

Avant, avec mes consœurs actrices, on en parlait entre nous. Il n’y avait pas les réseaux sociaux et leur puissance. Chacune se sentait un peu seule. Nous nous posions plein de questions : "Est-ce que je suis mauvaise tout simplement ?" Nous savions qu’il y avait un problème mais il ne fallait pas trop le dire. C’était hyper tabou.

Et quand nous en parlions dans le métier, les réactions étaient souvent irrationnelles. Sur les plateaux, quand un technicien me demandait ce que j’allais faire après, je répondais que c’était compliqué. Il me disait : "Ah bon pourquoi ?" "Bah parce qu’il n’y a pas beaucoup de rôles pour les Noirs." Il y avait une forme d’ignorance et de naïveté. Les personnes se sentent coupables. Un peu comme dans une famille où un truc ne va pas et, quand on commence à le nommer, ça crée un malaise total. Je ne visais personne en fait.

En tout cas, en 2005, un champ lexical s’est créé. On parlait de minorité visible, de diversité, de représentativité… On avait besoin de mettre des mots sur une situation qui, en l’occurrence, ne tenait plus. Ce débat s’est envolé. Des gens du métier sont montés au créneau pour dire "Not in my name" : des scénaristes, des directeurs de casting etc. Ils réagissaient pour affirmer qu’ils n’étaient pas d’accord avec ce traitement négatif.

Vous avez donc été interpellée par ce contexte…

Oui ! On voulait me faire réagir à la télévision. Et j’ai souvent hésité. J’ai été invitée pour ça alors que quand je voulais faire la promo d’un film, toutes les portes se fermaient. C’était un truc de fou. Je vais vous raconter une anecdote… J’avais un copain qui bossait pour Elle. Un grand métis, beau gosse, il se reconnaîtra. Un mec pacifiste. À cette période, j’avais pris une attachée de presse personnelle sur les conseils d’une amie. Je payais, ça me coûtait de l’argent. Bref, ce mec d’Elle a vu que j’ai joué dans L’un reste, l’autre part de Claude Berri aux côtés de Daniel Auteuil, Charlotte Gainsbourg, Pierre Arditi et Nathalie Baye.

Il m’a dit qu’il allait en parler à la rédaction et proposer un portrait. On était presque en mission secrète. Psychologiquement, ce n’est pas rien. Le fait que j’étais encore inconnue ne posait pas de problème a priori puisqu’il y avait souvent des pages consacrées aux révélations. Nous, hélas, on n’y était jamais. Pourtant, dans un paysage aussi blanc, il n’était pas difficile de nous remarquer. Un matin, mon pote m’a dit : "C’est bon Aïssa, j’ai réussi à arracher une page." Et on parle d’Elle, qui était un magazine féministe, se pensant à la pointe…

Pour moi, c’est ça la France : une idée de soi qui est extra-valorisée et fantasmée alors que le monde est loin devant. On est à la traîne et on ne s’en rend pas compte. Imaginez : on a arraché cette page après que le journal a dit que ses lectrices n’étaient pas prêtes.

J’avais l’impression d’être un épouvantail. Je trouvais ça dégueulasse. Les lectrices n’étaient pas prêtes, quoi ! J’ai quand même eu ma page et en accroche, c’était écrit : "La franco-sénégalaise". Et là je me suis dit : est-ce que pour José Garcia, on aurait mis "le franco-espagnol" ? Nous avons arraché une page en rusant, en étant dans la stratégie, tout ça pour exister un minimum dans les filets d’un média hebdomadaire…

Est-ce que le mouvement #MeToo vous a poussé à prendre la parole ?

Je suis très intéressée par la question des non-dits. C’est vraiment un sujet qui me passionne. Quand on choisit d’être acteur, on est poussé par un désir, on se fait une idée du métier. Mais les raisons profondes pour lesquelles on le fait, on les découvre au fur et à mesure. Je me rends compte que j’ai besoin que les choses soient nommées, dites, claires, même si ça fait mal. Il faut toujours pouvoir se confronter par le langage de manière saine.

Quand cette bulle a explosé et a laissé apparaître à la face du monde ces agissements ignominieux, cette domination de classe, de genre, ce rapport de pouvoir brutal dans le monde du travail, ce silence des victimes, ces agressions sexuelles, je me suis directement retrouvée dans ce mouvement de libération. Pourtant, on ne m’a pas harcelée dans le cinéma français. Je n’ai pas vécu de choses hideuses. Tout va bien. Mais je me suis reconnue pour plein de raisons.

J’ai une immense admiration pour ces femmes parce que le plus dur pour les victimes, c’est de sortir du silence et de la honte. Et le faire devant la planète entière, ça demande un courage dont on n’a pas idée. J’ai observé les réactions aux US. Et en France, avec tous ces stigmates en termes de conservatisme. Il y avait des gens qui disaient que c’était un peu mérité. Moi, j’étais en solidarité totale avec ces femmes. À 2000 %. J’ai été très étonnée par certaines sorties, comme celle de Catherine Deneuve, sur le sujet. Il y a une inculture de la part de ces femmes et une position de surplomb inconscient qui sont terribles.

Aux États-Unis, on a le sentiment que les choses bougent davantage, notamment avec des talents de premier plan comme Shonda Rhimes, Kerry Washington, Viola Davis, Ava DuVernay… Et il y a eu le succès monstre de Black Panther…

Aux États-Unis, ça peut être trash aussi. Dans un film « normal », si on met au héros blanc une femme noire, ça devient un problème. C’est bizarre. Ça coupe les possibilités commerciales. Si le héros est noir et on lui met une femme noire, c’est clivant. Les gens se disent : "Ah c’est un truc de Noirs."

On ne va pas non plus lui mettre une blanche car la mixité raciale constitue un super tabou. Du coup, les Portoricaines comme Rosario Dawson ou Eva Mendes sont devenues partiellement, parce qu’elles ont une peau plus claire et des cheveux très lisses répondant aux canons proches de la "norme", des réponses au malaise. Et ce, au-delà de leur talent incroyable. Je les admire. Il n’empêche que les choses bougent là-bas !

Les femmes dont vous parlez, on les voit souvent ensemble, solidaires. Moi aussi, j’ai une bande de copines, ce sont mes sœurs, mon gang ! [Rires.] On a ce truc où il n’y a pas de concurrence, de jalousie. Au contraire, c’est l’émulation qui nous porte. Ces femmes américaines m’ont clairement inspirée.

Ce n’est pas forcément parce qu’elles sont noires que je m’identifie à elles. Ce n’est pas que ça. D’autant plus que ces derniers mois ont vu la convergence de toutes les luttes féministes aux USA, notamment au moment de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Des femmes voilées, homosexuelles, blanches, noires, asiatiques… Ensemble, main dans la main.

L’image des femmes noires a été extrêmement dévalorisante pendant l’esclavage. Elles ont été très abîmées. Elles ont mené des luttes auprès des hommes en étant souvent derrière, parce que femmes justement. Aux États-Unis, ils ont une dynamique qui permet aujourd’hui d’aborder et de nommer ces sujets. On a notre équivalent, qui est les Antilles Françaises, terres d’esclavagisme. Nous avons un socle culturel commun très fort.

Quand je parle de l’épisode de l’article dans Elle, ce n’est qu’un écho infinitésimal de la maltraitance du monde blanc vis-à-vis des hommes et des femmes noirs. C’est pour ça que c’est très violent. Ce n’est pas seulement mon histoire individuelle, mais le poids de l’Histoire qui se joue dans des actes infimes. Demain nous seront l’Histoire. Moi, je voudrais que la France arrête d’être en retard. On a tout ce qu’il faut pour être on time ! Quand Rokhaya Diallo m’a suggéré de faire un livre, d’un seul coup, tout s’est rejoint.

Et alors, ça change là ?

J’ai un nouvel agent depuis peu. Au début, il me dit : "Aïssa, les gens t’adorent." Moi, je suis bien élevée et j’aime les gens mais ce n’est pas ça qui me nourrit et qui me donne des rôles. Au bout d’un moment, il m’appelle et me lâche : "En fait, c’est difficile parce que tu es noire." C’était il y a quelques semaines. Je savais qu’il allait y venir. La réalité est têtue. Il y a des responsabilités qui, mises bout à bout, créent du rejet.

Donc, en gros, vous évoquez une forme de racisme institutionnalisé ?

Non… Ce sont des normes intégrées qui racialisent les gens. C’est différent. Le raciste ne vous aime pas et ne veut volontairement pas que vous soyez là. Dans le cinéma, la plupart des gens, sans langue de bois, n’ont pas de problème avec nous. Ils veulent travailler avec nous mais ils ne peuvent pas. On est dans l’empêchement inconscient parce qu’on a absorbé des normes. Il y a une assignation pour chacun. C’est difficile. Nous, on est perçus comme "autre" parce que la France n’a pas fait son travail.

Pourquoi les producteurs ne franchissent pas le pas ?

Parce que ce métier est aussi régi par la peur. La crise est passée par là en 2007. Ça a modifié le paysage. On est dans une frilosité. Il y a des raisons, des contextes, qui font que les gens se replient sur certaines certitudes. On ne veut pas cliver. On préfère prendre des gens connus et trouver les financements…

En avez-vous déjà parlé frontalement avec un producteur ?

J’ai arrêté de m’épuiser. Vous savez pourquoi ? Parce que j’ai deux enfants. Mon chéri a deux enfants. Je ne veux plus m’épuiser. Ça demande une énergie de folie. Aujourd’hui, c’est l’avantage de la maturité. Je ne cherche pas à les convaincre un par un. Je fais mon taf et je construis ailleurs. Je voulais plutôt que cette parole soit portée collectivement pour espérer être entendue. D’où la raison d’être du livre Noire n’est pas mon métier.

Je suis allée sur un particularisme : des femmes, noires, comédiennes… D’un coup, on est dans un couloir extrêmement étroit. La fenêtre de tir et de réflexion est fine. En même temps, c’est cette singularité qui me permet de réfléchir. On est dans une mise en abîme de ce que c’est d’être différent.

Les gens qui sont hors de la norme sont en réalité la majorité. Si vous additionnez les Noirs, les Asiatiques, les juifs, les gays, les musulmans, tous ceux qui sont exclus des normes, eh bien ça fait un paquet de gens. Notre quotidien, c’est de respirer. Alors respirons tous ensemble.

Vous êtes-vous donnée une limite entre ce que vous tolérez dans l’exercice de votre métier et ce qui est impardonnable ?

Oui. La limite entre la déconstruction des clichés et le fait de les enfoncer.

Pensez-vous que si vous n’aviez pas lancé cette initiative, chacune des signataires du livre se serait emmurée dans le silence ?

Non, je n’ai pas l’arrogance de penser ça car on ne sait pas ce dont les gens sont capables. Certaines consœurs auraient peut-être exprimé ça différemment. Quand les éditions du Seuil ont dit oui au projet, il fallait rendre le tout un mois plus tard. J’ai été effrayée et saisie. J’ai appelé celles que je connaissais. J’y suis allée à l’instinct, avec des personnes de tous âges, de toutes religions… J’ai envoyé les premiers SMS, c’était artisanal et organique au possible. J’ai contacté certaines actrices sur Instagram.

C’est parti d’un mail tout simple. 98 % d’entre elles ont répondu oui. « Merci de m’appeler », me disaient-elles. Ça me donne envie de pleurer [elle a les larmes aux yeux]. Je suis finalement allée à la rencontre de la solitude de chacune. Et la solitude, on peut la transformer si on se voit, si on s’entend. Ces filles se sont senties comprises et entendues. On a même créé un groupe WhatsApp qu’on n’effacera jamais. Et ça, c’est d’une certaine manière l’Histoire. Ce groupe est né grâce au digital, lequel a été un accélérateur de particules.

© Véronique July pour UGC

Parlons du film L’Âge d’homme dans lequel vous partagez l’affiche avec Romain Duris, que vous citez dans le livre…

Je n’ai jamais dit que c’était ce film. C’est vous qui le dites… [Sourire.]

Vous évoquez tout de même le premier rôle d’une comédie romantique, aux côtés d’un célèbre acteur blanc, il y a 10 ans. Il n’y en a pas 100 dans votre filmographie… Vous dites ne pas apparaître sur l’affiche du film. Vous écrivez : "Mon partenaire, unique héros d’une histoire d’amour devenue taboue, règne, glorieusement placardé, seul avec lui-même."

Il y a eu un incroyable alignement de planètes pour que je puisse jouer dans ce film. À l’époque, j’avais le même agent que l’acteur en question. Quand je vois l’affiche, mon nom est inscrit avec les mêmes police et taille que celui de l’acteur principal.

À l’époque, je ne me sens pas légitime. Je me sens comme une rescapée d’une situation impossible. "C’est déjà ça", je me dis. J’en ai parlé un peu avec mon agent. Pour moi, j’avais gagné car j’étais dans le film. C’était une énorme victoire. J’avais franchi un palier. J’avais intériorisé cette norme de traitement d’exception. Des gens comme ça, il y en a plein. J’ai ravalé ma salive et j’ai continué.

Aujourd’hui, que souhaitez-vous que le livre provoque ?

J’ai besoin de m’asseoir à la table avec mes pairs, de discuter. Je veux que ça crée un débat. Ce livre est né d'un besoin de dignité dans le fait de se définir soi-même, d’interpeller les autres, ceux qui vivent les mêmes situations, de me réparer aussi. C’est un acte de réparation et une main tendue. La France a la chance d’avoir des individus qui prennent la parole. La liberté, c’est avoir le courage de dire, de mettre des mots sur des faits, d’en prendre acte. La colère répare une injustice.

Quand je vois l’état psychologique de certaines… C’est douloureux cette injure faite à notre humanité. Mes enfants grandissent et vont bientôt être confrontés au monde du travail… Quand je me balade avec eux, je vois des regards. Ce sont mes bébés qu’on regarde avec méfiance quand ils entrent dans un magasin. En tant que mère, cette injure qui leur est faite à cause d’une couleur de peau est intolérable.

Dans ces moments, je suis une louve. Dans ma tête, c’est : "Moi, vous m’avez fait subir ça. Mes parents ont subi d’autres choses. Mes grands-parents ont connu la colonisation. Mes enfants ? NO WAY ! Ceux qui les approchent vont me trouver sur leur chemin…" Je ne parle pas de mes enfants en général, c’est hyper exceptionnel là.

Il y a heureusement des tonnes de gens qui sont dans nos valeurs. Il s’agit d’une majorité silencieuse qui ne vote pas Le Pen, qui ne casse pas de l’arabe, du Noir ou du Juif. Nous sommes sur la même longueur d’onde. Ils ne sont pas forcément des leaders politiques ou des personnalités. Je m’adresse aussi à eux.

Quel serait votre souhait dans un monde cinématographique meilleur ?

C’est comme si vous me demandiez ce que je désire pour Noël, là ! [Rires.] Je veux des histoires modernes qui racontent toute cette inventivité avec laquelle les êtres se composent et se recomposent, se tricotent, mélangent leurs identités…

Je voudrais des récits libres, libérés des carcans hérités, je voudrais que la France soit fière de son Histoire malgré les énormes erreurs, les violences, les dénégations, les dénis… On doit regarder nos fantômes dans les yeux. On a été convoqués à la même heure et au même endroit pour qu’on change, ensemble, la matière brute en or. Je veux des résultats. On n’a plus le temps d’attendre.

Par Mehdi Omaïs, publié le 05/05/2018