Adèle Haenel et Pio Marmaï forment un duo irrésistible dans En liberté !

Après Le Grand Bain de Gilles Lellouche et Le Monde est à toi de Romain Gavras, le Festival de Cannes témoigne d’une belle vitalité de la comédie française avec En liberté !, la nouvelle réalisation pleine de pep’s de Pierre Salvadori.

(© Memento Films Distribution)

L’édition du Festival de Cannes 2018 est en passe de nous redonner foi en une comédie française intelligente, travaillée, sérieuse, qui ne se contente pas d’aligner des stars en leur faisant débiter des répliques crétines et/ou saturées en clichés. En liberté ! de Pierre Salvadori, en salles le 31 octobre prochain, insuffle en tout cas de l’espoir à un genre souvent déshonoré, boxant dans la catégorie des poids lourds. Les spectateurs de la Quinzaine des réalisateurs, où il a été présenté en avant-première, ne contreviendront certainement pas à ce constat. La comédie en question a en effet rencontré un vif succès auprès d’un public hilare, sonné par des uppercuts de rire, et en osmose totale et constante avec une intrigue savamment ficelée.

L’imaginaire est ici le maître-mot. Il est le fil rouge du récit. C’est par lui que tout commence. Une maman (Adèle Haenel) borde son fils et lui raconte les prouesses de son défunt père, flic justicier, courageux et droit comme la justice. Un homme parti rejoindre les cieux en héros et toujours présent dans l’esprit des siens grâce à la phosphorescence de ses exploits. Sauf que, ô malheur, tout était entièrement faux. Sous le masque fragile du chevalier preux se cachait en réalité un ripou. La veuve éplorée, inspectrice de police à la ville, l’apprend à ses dépens par un collègue (Damien Bonnard), lequel ajoute que le disparu a également fait condamner un pauvre innocent à la prison (Pio Marmaï). De quoi vaciller… et vriller.

De délicieux décalages

Après huit longues années, ce dernier sort de taule, étrange, fou et tout aussi décontenancé que sa chérie (Audrey Tautou). Comment se reconstruire ? Que faire désormais du temps présent ? Pierre Salvadori avoue avoir voulu créer un personnage "à la Hitchcock", un protagoniste qui – ironie du sort – déciderait de commettre le délit pour lequel il a été injustement mis derrière les barreaux. Au départ, il était question pour le cinéaste d’en faire un polar, quelque chose de sérieux, avant qu’une discussion avec sa mère ne fasse muter le projet vers la légèreté. Ici, les policiers sont par exemple dépréciés d’office. Leur mission n’est jamais d’enquêter. Oh non. L’inspecteur campé par Damien Bonnard passe ainsi à chaque fois à côté d’un tueur en série qui lui rapporte, dans son propre bureau, des morceaux de sa propre tante.

À la manière des flics, les héros de cette comédie enlevée sont constamment décentrés, coupés de leur réalité pour se projeter en direction d’un ailleurs où ils peuvent, à leur manière, trouver un moyen de se réinventer, de se renforcer, de se raccrocher. Forte de son regard si beau, et si halluciné, Adèle Haenel porte en elle ce décalage. Son personnage évite de se confronter à sa vérité et se fabrique des chemins abracadabrants – comme celui consistant à accompagner l’ex-taulard dans sa réinsertion chaotique –, propices à créer un comique de situation absolument délicieux. Le duo poétique et chtarbé qu’elle forme avec Pio Marmaï, décidément grand agitateur de zygomatiques, est l’un des plus sympathiques, alchimiques et enthousiasmants vus depuis un bail.

Par Mehdi Omaïs, publié le 15/05/2018